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De l’antique Nubie au Soudan musulman

L’histoire ancienne du Soudan s’inscrit dans l’espace qui s’étend de la sixième à la deuxième cataracte du Nil. En aval de Wadi Halfa, la basse Nubie a été très tôt rattachée au domaine de l’Égypte pharaonique alors que seule la Haute Nubie fait partie de l’actuel Soudan. Plus en amont, au-delà du confluent entre Nil blanc et Nil bleu, commence le monde de l’Afrique noire qui, faute de tradition écrite, est demeuré dans une large mesure hors de l’histoire et dont l’étude relève davantage de l’anthropologie et de l’ethnologie.


Le Soudan n’a pas encore livré de restes d’hominidés d’une ancienneté comparable à celle de ceux qui ont été exhumés en Éthiopie, au Kenya ou au Tchad mais des galets aménagés vieux de 800 000 ans, témoignages d’une culture du Paléolithique ancien, ont été découverts à hauteur de la troisième cataracte. Les outils rudimentaires mis au jour à Khor Abou Anga, au confluent du Nil blanc et du Nil bleu, remontent à une période « acheuléenne » allant de 500 000 à 300 000 ans. Un outillage de type moustérien vieux de 70 000 ans a été étudié dans l’île de Saï, à mi-chemin entre la deuxième et la troisième cataracte. Au Paléolithique supérieur, le Khormusien se développe dans la même région entre 27 000 et 16 000 avant J.-C. L’Halfien et le Sébilien sont plus récents et correspondent à l’industrie lithique de groupes chasseurs, pêcheurs et cueilleurs que la sécheresse plus grande de cette époque a rapprochés de la vallée du Nil. La montée des eaux du fleuve correspondant à une période pluviale entraîne ensuite une croissance des populations et correspond à la période mésolithique ou épipaléolithique qui voit, dès le IXe millénaire avant J.-C., l’apparition des premiers récipients en terre cuite dans la région du confluent du Nil et de l’Atbara.


De 8500 à 6000 avant J.-C., le « Mésolithique de Khartoum » prépare la révolution néolithique, contemporaine de la dernière grande période humide de ces régions d’Afrique, quand le lac Tchad était dix fois plus vaste qu’aujourd’hui et quand les zones marécageuses du Sud-Soudan s’étendaient jusqu’au sud de l’actuelle Khartoum. L’élevage est attesté dès le Ve millénaire avant J.-C. Rituels funéraires, poteries et statuettes féminines témoignent, à Kadruka et El-Kadada, de l’existence de cultures déjà élaborées.


Au début du IIIe millénaire, entre 3000 et 2400 avant J.-C., une culture appelée Pré-Kerma se développe entre la deuxième et la quatrième cataracte mais ces populations doivent abandonner leurs villages au rythme de la progression de l’aridité pour se rapprocher du Nil.


2400-1450 avant J.-C. : Développement et apogée du royaume de Kerma qui étend son influence de la troisième cataracte jusqu’à l’Atbara et même bien au delà, jusqu’au Tibesti vers l’ouest, la mer Rouge vers l’est et le pays shilluk au sud. Bénéficiant d’une plaine cultivée importante, ce royaume est un carrefour par où transitent l’or des montagnes de la mer Rouge, l’encens et les épices du pays de Pount. De part et d’autre du fleuve, des savanes sont encore à cette époque propices à l’élevage.


2400-2050 avant J.-C. : Le Kerma ancien succède au Pré-Kerma et précède le Kerma moyen, identifié de 2050 à 1750 avant J.-C. Les sépultures masculines ont révélé un riche mobilier funéraire comprenant notamment des armes de bronze.


1750-1450 avant J.-C. : Période dite du Kerma classique, contemporaine de la deuxième période intermédiaire égyptienne. La céramique atteint alors à sa perfection. Cette culture pratiquait à grande échelle les sacrifices humains à l’occasion de la mort des souverains. Au début du XVe siècle avant J.-C., le pharaon égyptien Thoutmès Ier entreprend la conquête du pays de Koush déjà entamée par Amenhotep Ier et s’avance jusqu’à Kourgous, à hauteur de la cinquième cataracte. La ville de Kerma est peut-être détruite lors d’une expédition ultérieure de Thoutmès II. L’Égypte du Nouvel Empire va ensuite dominer la majeure partie de la Nubie.


Xe siècle avant J.-C. : Alors que règne en Égypte la XXIIe dynastie, l’autorité des pharaons ne va plus au-delà d’Assouan (Syène) et de la première cataracte.


Dès le IXe siècle avant J.-C., un groupe originaire du Djebel Barkal, en aval de la quatrième cataracte, ouvre une nouvelle époque de l’histoire nubienne que l’on peut diviser en deux phases, la période koushite dont est issue la XXVe dynastie appelée à régner sur l’Égypte (900-650 avant J.-C.) souvent désignée comme la « dynastie des pharaons noirs » et le royaume de Napata (650-270 avant J.-C.). De 270 avant J.-C. jusqu’à 250 après, le royaume de Méroé s’inscrit dans cette continuité. La nouvelle lignée est étroitement liée au centre religieux du djebel Barkal et ses rois et reines sont inhumés dans la nécropole voisine d’El-Kourrou, à une quinzaine de kilomètres de cette « montagne sacrée ». Leur intervention a peut-être été légitimée par le clergé d’Amon qui a fui Thèbes pour échapper aux troubles du moment et se réfugier à Napata.


785-760 avant J.-C. : Règne d’Alara « aimé d’Amon ». Il réactive le culte du dieu en Nubie.


760-747 : Règne de Kashta le Koushite. Il étend son royaume jusqu’en basse Nubie comme en témoigne une stèle de l’île d’Éléphantine.


747-716 : Règne de Piyé (ou Piankhi) qui fait reconnaître son autorité jusqu’en Moyenne Égypte. Il pousse même ensuite jusqu’à Memphis mais ne peut établir durablement son autorité sur le Delta.


716-702 : Chabaqa, frère de Piyé, lui succède. Il doit veiller à la préservation de l’unité égyptienne pour faire face à la menace grandissante de l’Assyrie.


702-690 : Règne de Chabataqa, fils de Piyé et neveu de Chabaqa, qui demeure sur la défensive face aux Assyriens.


690-664 : Règne de Taharqa, frère du précédent. Il contrôle le territoire qui va du Delta à la confluence du Nil blanc et du Nil bleu.


De 690 à 676, le règne de Taharqa (seul souverain de la dynastie cité dans la Bible) est très prospère et voit le pharaon multiplier les constructions, notamment au sanctuaire de Kaoua, en face de Dongola, et dans celui du djebel Barkal. Ensuite l’imprudence des dynastes de Saïs qui soutiennent les révoltes des cités phéniciennes contre les souverains assyriens conduit ceux-ci à engager la lutte contre l’Égypte. Les forces de Taharqa sont battues vers -671 et Memphis est prise. En 669 c’est le tour de Thèbes. On ignore dans quelles conditions exactes disparut Taharqa qui semble avoir été inhumé à Sedeinga, en aval de la troisième cataracte et non dans la nécropole habituelle d’El-Kourrou, non loin de la montagne sacrée du djebel Barkal.


664-656 : Règne de Tanouétamani. Il part soumettre les dynastes du nord qui ont accepté la domination assyrienne mais l’intervention des armées d’Assurbanipal oblige le roi à se replier sur Thèbes qui est prise et saccagée par les envahisseurs, ce qui scelle le déclin irréversible du culte d’Amon. Mentouemhat, le gouverneur de Thèbes accepte la domination assyrienne, ce qui compromet toute tentative de reconquête À ce moment, les Nubiens pensent déplacer vers le cours moyen et supérieur du Nil le centre de gravité du royaume d’Amon alors que l’Égypte, désormais intégrée dans l’ensemble de la Méditerranée orientale et du Proche-Orient allait passer des Assyriens aux Saïtes du Delta, puis aux Perses, aux Macédoniens et aux Romains.


La mort de Tanouétamani marque la fin de la XXVe dynastie mais le royaume de Napata continue, avec les règnes de souverains comme Aspelta (593-568), Harsiyoft (404-369) et Nastasen (335-310). On remarque que la civilisation napatéenne remet à l’honneur l’architecture funéraire des pyramides.


591 avant J.-C. : Le pharaon saïte Psammétique II pousse un raid jusqu’à Napata, ce qui a peut-être entraîné le repli de la capitale sur Méroé où réside déjà Aspelta.


Le royaume de Méroé, délimité par l’Atbara, le Nil blanc et le Nil bleu, correspond donc à un déplacement vers le sud-est du centre de gravité de la civilisation napatéenne. Outre la capitale, « l’île de Méroé » comprend la ville sainte de Moussaouarat.


Au IIIe siècle avant J.-C., le roi Arkamani (l’Ergaménès des Grecs) entretient des contacts réguliers avec l’Alexandrie des Lagides. C’est la nécropole royale qui fournit aujourd’hui le témoignage le plus impressionnant de la puissance de cet ancien royaume. En avril 1821, Frédéric Cailliaud rendait compte en ces termes de l’émotion que lui inspirait le site : « Jamais ma joie ne fut plus extrême et si vive qu’en découvrant les sommets d’une foule de pyramides dont les rayons du soleil, peu élevé encore sur l’horizon, doraient majestueusement les cimes… ». Trente rois, huit reines et trois princes sont identifiés dans cette imposante nécropole. On honore alors Amon mais aussi des divinités locales comme le dieu-lion Apédémak dont le principal temple fut construit à Moussaouarat par le roi Arnékhamani à la fin du IIIe siècle avant J.-C. pour devenir un lieu de pèlerinage très fréquenté durant des siècles – l’ensemble comprenait sept sanctuaires et un palais royal.


vers 21 avant J.-C. : Expédition victorieuse de Caïus Petronius contre le royaume de Méroé. Les Romains s’avancent jusqu’à Napata et la paix qui est conclue leur donne la basse Nubie, baptisée Dodécashène, avec certaines des mines d’or qui avaient été l’objectif principal de l’expédition.


Au début de l’ère chrétienne, les souverains de Méroé doivent compter avec le danger que représentent les pillards Blemmyes des déserts de l’est. La position du royaume contribue à sa prospérité au cours de l’époque hellénistique et romaine. Soterias Limen, l’actuel Port Soudan, permet de disposer d’une ouverture sur la mer Rouge. Il faut ajouter le comptoir de Ptolémaïs des Chasses, centre du commerce de l’ivoire, et le port d’Adoulis (Massaoua). La proximité de Panchrysia, la Bérénice d’Or, permettait également à Méroé de jouer dans le commerce de l’or un rôle d’intermédiaire favorable à ses intérêts.


61-63 : Expédition romaine sous le règne de Néron à la recherche des sources du Nil. Elle s’avance jusqu’aux marais du Sudd.


298 : Dioclétien abandonne la basse Nubie en raison de l’insécurité due aux raids des Blemmyes.


milieu du IVe siècle : Le roi éthiopien d’Axoum, Ezana, envahit le royaume de Méroé.


milieu du VIe siècle : Débuts de l’évangélisation de la Nubie à partir de l’Égypte. Conversion des trois royaumes nubiens de Nobatia, Makuria et Aloa qui adoptent l’écriture copte alors que le grec devient langue liturgique. Ces royaumes indépendants sont constitués sur les ruines de celui de Méroé. Quatre évêchés sont attestés en Nubie dont les sièges sont Kasr Ibrim, Faras, Saï et Dongola.


639-642 : Les Arabes commandés par Amr ibn al As envahissent l’Égypte et réalisent sa conquête, facilitée par l’hostilité du pays à la domination byzantine et par l’opposition religieuse entre la chrétienté égyptienne monophysite et l’Église orthodoxe de Constantinople.


652 : Abdallah ibn Saad prend Dongola mais la résistance du royaume de Makuria, animée par le roi Kalidurut, oblige le conquérant arabe à conclure un accord de compromis, le bakht, à la fois trêve et traité de non agression, qui demeurera en vigueur jusqu’au XIIIe siècle. Aux termes de ce traité, les habitants de l’Égypte et de la Nubie étaient autorisés à circuler librement entre les deux pays. Les Arabes s’engageaient à ne pas attaquer le pays. En contrepartie, les Nubiens devaient respecter la mosquée fondée à Dongola pour les voyageurs musulmans et devaient verser un tribut annuel de trois cent soixante esclaves contre des fournitures de blé égyptien. Pour établir un rapport de forces favorable, les royaumes de Nobatia (dont la capitale était Faras) et de Makuria (dont la capitale était Dongola) se rapprochèrent alors. Cette alliance étroite des deux royaumes, qui créait un ensemble allant de la première cataracte à la cinquième, fut réalisée sous le règne de Merkurios, monté sur le trône en 697.


748 : L’incarcération du patriarche copte conduit le souverain de Dongola à attaquer l’Égypte musulmane pour obtenir sa libération.


835 : Le souverain de Dongola, Zacharie, envoie son fils Georgios auprès du calife de Bagdad pour négocier une réduction du tribut. Les Nubiens demeurent des voisins difficiles pour l’Égypte musulmane et ils s’allient même aux Fatimides quand ceux-ci s’emparent du pays au cours du Xe siècle. La Nubie chrétienne entretient ensuite de très bons rapports avec le califat chiite fatimide installé au Caire mais les relations se détériorent rapidement quand les Ayyubides rétablissent l’orthodoxie sunnite.


IXème et Xe siècles : Alors que le traité conclu en 652 écartait l’installation d’éléments arabes en Nubie, leur présence commence à être attestée en amont de la première cataracte, à travers celle des tribus nomades Juhayna et chez les Beja de l’est. La pénétration est à cette époque très lente mais permet aux éléments arabes de contrôler les mines d’or qui faisaient déjà la richesse du pays dans l’Antiquité.


1172 : Les Nubiens sont vaincus par le frère de Saladin qui s’empare de Ksar Ibrim et du royaume de Nobatia. Les royaumes de Makuria (Al Muqurra) et d’Aloa (Alwa) subsistent encore mais le premier est affaibli par les razzias perpétuelles qu’opèrent les pillards du désert oriental et il se transforme progressivement en un vassal du sultanat mameluk constitué en Égypte. Baybars s’assure de la personne de Daoud, roi de Makuria et le remplace par Shakanda, qui accepte de lui verser la moitié des revenus du royaume. Les musulmans s’inquiètent alors d’une éventuelle alliance de revers entre les royaumes chrétiens du sud et les Croisés latins.


1279-1290 : Règne du sultan mameluk Kalaoun, au cours duquel le royaume de Dongola se soulève à trois reprises, sous la direction du roi Chemamoun. Il est écrasé et le royaume va disparaître pour devenir simple terre de razzia et d’exploitation pour la dynastie égyptienne.


1317 : Disparition du royaume de Makuria dont la capitale était Dongola, où la cathédrale est transformée en mosquée. Le sultan mameluk a déposé Kerenbès, le dernier souverain chrétien en 1315. Les maîtres égyptiens entament alors l’arabisation méthodique du pays. L’islamisation de ces régions se réalise assez rapidement en raison des difficultés de renouvellement du clergé local, trop isolé et dépendant d’une chrétienté copte égyptienne elle-même entrée dans une période de longue et profonde décadence. L’islam gagne alors l’ensemble de la Nubie en remontant la vallée du Nil mais aussi par la voie occidentale, s’étendant à la zone soudanienne par le Niger et empruntant, au XVIe siècle, la route permettant de gagner les villes saintes d’Arabie, en balayant au passage le dernier royaume chrétien d’Aloa.


1490 : Mise à mort du roi d’Aloa, la dernière principauté chrétienne de Nubie. Ce royaume disparaît complètement en 1504 pour être intégré à un État musulman, le royaume funj de Sennar.


1517 : Défaite des Mameluks par les Ottomans qui installent leur autorité sur l’Égypte mais qui ne maintiennent sur le Soudan, région très périphérique par rapport au centre de gravité méditerranéen de leur Empire, qu’une très lointaine suzeraineté.


XVIe-XIXe siècle : Le sultanat funj, dont les souverains appuient leur autorité sur un système d’esclavage militaire, regroupe plusieurs principautés et étend son pouvoir de la troisième cataracte au plateau éthiopien, avec la plaine de la Gezira, nettement plus au sud que les anciens royaumes chrétiens. Vers l’est, le sultanat s’étend jusqu’à la mer Rouge. Au nord, sa limite se confond avec les routes caravanières reliant Berber et Shendi à Suakin. Vers l’ouest, c’est le Nil blanc qui forme sa frontière. La capitale du royaume est établie à Sennar sur le Nil Bleu, qui compte une trentaine de milliers d’habitants au XVIIIe siècle et contrôle l’exportation du coton produit dans la Gezira.


première moitié du XVIIIe siècle : Soliman Solong Dongo établit son pouvoir dans la région du djebel Marra. Il se prétend d’ascendance arabe, de la famille du Prophète. Il fonde alors en pays fur le sultanat Kaïra qui contrôlera le Darfur jusqu’en 1916. Les limites de cet État sont imprécises. Comme souvent en Afrique, sa domination s’exerce davantage sur des populations que sur des territoires au sens que ce terme a pris dans l’histoire européenne. Son pouvoir s’étend ainsi de l’Ouadaï vers l’ouest jusqu’à certaines régions du Kordofan à l’est. La capitale du royaume est établie à El-Fasher. L’islam s’impose à la région au XVIe siècle et c’est le rigorisme malékite qui domine. Il va connaître des développements originaux avec le succès que rencontrent ensuite diverses sectes soufies et surtout des confréries ou zawaya (la Khatmiya, la Senoussiya libyenne, enfin la Mahdiya), dont plusieurs sont appelées à jouer un rôle durable dans l’histoire du Soudan. La combinaison du rigorisme malékite et des aspirations mystiques dont sont porteuses ces confréries donne alors à l’islam soudanais des caractéristiques dont le mouvement mahdiste (la « révolte des Derviches » pour les Européens) sera la manifestation la plus spectaculaire à la fin du XIXe siècle.


XVIIIe siècle : Alors que la Nubie et les régions plus méridionales demeuraient terra incognita pour les Européens, les premiers explorateurs s’y aventurent. C’est notamment le cas de Frédéric Louis Norden en 1737-1738 et surtout de l’Écossais James Bruce qui, en 1772, visite la Nubie de Sennar à Assouan et peut observer les ruines de Méroé.

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