Logo Clio
Page précédenteImprimer cet articleRecommander à un ami

Vladimir Arseniev dans la taïga de l'Oussourie
Philippe Conrad




Lointaine province de l'Empire
du Milieu, cédée à la Russie en 1860 aux termes du traité de
Pékin, la région de l'Oussourie, adossée à la Mandchourie et
bordée par la mer du Japon, restait au tout début du XXe siècle
une terre d'aventures et de découvertes. La ligne de chemin de fer
Khabarovsk-Vladivostok, ultime tronçon du Transsibérien, construit
en 1897, ainsi que les quelques postes militaires qui la jalonnaient
constituaient alors les seuls témoignages de la présence russe aux
confins extrême-orientaux de la Sibérie ; le cœur de la
région — la grandiose chaîne du Sikhote-Alin — restait encore
pour l'essentiel sauvage et inexploré. C'est ce pays de forêts
impénétrables et de torrents, habité par des chasseurs, des
pêcheurs de perles et des schismatiques retournés au « désert »,
que visita au cours de plusieurs expéditions entre 1902 et 1907,
l'officier et géographe Vladimir Arseniev, chargé par les autorités
civiles et militaires de Sibérie orientale de procéder à des
relevés systématiques d'une région vitale pour les destinées de
la présence russe sur les côtes du Pacifique. Ces missions d'études
topographiques seraient aujourd'hui tombées dans l'oubli si Arseniev
n'avait pas laissé de ses randonnées deux récits lumineux, Dersou
Ouzala (1907) et Une
expédition en Sibérie (1921) —
encore aujourd'hui très largement lus en U.R.S.S. et au Japon —,
que Gorki n'hésita pas à comparer aux romans de Fenimore Cooper.
Ces poèmes écologiques, véritables hymnes à la forêt, retracent
en contrepoint l'histoire de l'amitié indéfectible qui lia, au
travers de multiples périls, par-delà plusieurs années de
séparation, l'explorateur à un chasseur gold de la taïga, Dersou
Ouzala, vieux bonhomme doté d'une intuition prodigieuse, grâce à
qui l'officier russe apprit lentement à déchiffrer les secrets de
la nature.








Gold et Chinois



C'est à la fin de l'été
1902 qu'Arseniev se mit en route pour sa première mission d'études
cartographiques dans la taïga du « Far east » sibérien.
Escorté de six soldats et de quatre chevaux chargés de bagages, il
avait reçu des autorités militaires l'ordre d'explorer les cols du
massif du Dadian-chan (« Montagnes pointues ») et de
relever, le long de la frontière russo-mandchoue, toutes les pistes
avoisinant le Transsibérien et le lac Khanka (visité et décrit par
Prjevalski en 1870).



Parti de Chkotovo, au nord de
la baie de l'Oussouri, le groupe remonta la vallée du Tzimou-khé,
pour s'enfoncer rapidement dans la montagne. Les maigres chênaies
firent bientôt place ) des bois épais où croissaient des essences
variées, et notamment de nombreux cèdres. Des pistes d'animaux et
un sentier jadis utilisé par des chasseurs, envahi par les herbes
folles et encombré de bois mort, permirent aux explorateurs de
progresser vers la crête du Dadian-chan, en vue de laquelle ils
parvinrent le soir du troisième jour. « le soleil déclinait à
l'horizon, écrit Arseniev, et, tandis que ses derniers rayons
éclairaient encore les sommets des montagnes, des ombres épaisses
recouvraient les vallées. Les cimes des arbres aux feuilles jaunes
se profilaient fortement sur le ciel bleu pâle. L'approche de
l'automne se sentait dans toutes sortes de choses : comportement
des oiseaux et des insectes, l'herbe desséchée et l'air. »



La
région n'était pas vide d'habitants. Tout au long de leurs
randonnées, Arseniev et ses hommes allaient souvent dresser leur
bivouac auprès de villages peuplés de colons coréens, de fanzas
(fermes familiales) chinoises, de pêcheries clandestines japonaises
ou de hameaux de schismatiques russes, les « vieux-croyants »,
qui vivaient repliés sur eux-mêmes, loin de toute civilisation. La
taïga, notamment, pullulait littéralement de Chinois dont ils
apercevaient les silhouettes bleues dans chaque clairière de la
forêt. Du Xe
au XIIIe
siècles, la région de l'Oussouri avait en effet fait partie de
l'empire de la Chine du Nord, sous la dynastie des Leao ; de
1689 (date du traité russo-chinois de Nertchinsk) à 1860, elle
avait constitué une marche destinée à protéger l'Empire du Milieu
de l'avance des hommes blancs en Extrême-Orient. (Le
Chine n'a toujours pas renoncé à ses prétentions sur ces
territoires.)



L'esprit
d'entreprise des Chinois n'alla pas sans étonner les explorateurs.
Les uns chassaient le cerf, d'autres recherchaient le ginseng —
plante dont les racines possèdent de grandes vertus curatives —,
d'autres traquaient la zibeline, pêchaient les choux marins, les
crabes et les mollusques. Chaque fanza pratiquait quelque industrie
(pêche des perles, culture du pavot ou ramassage des racines
d'astragale).



Mais
les véritables occupants de la région de l'Oussourie étaient les
Golds. Si les rivières n'étaient guère poissonneuses, la taïga,
en revanche, regorgeait de gibier, et les Golds consacraient toute
leur activité à la chasse. Toujours à la poursuite de zibelines,
de martres ou de lynx, toujours à la recherche de panty
— bois, fort prisés, des jeunes marals (forme sibérienne des
cerfs wapitis canadiens) —, ces chasseurs, qui faisaient preuve
d'une sagacité prodigieuse da,s l'art de déchiffrer les traces des
animaux ou de lire dans le ciel, pénétraient souvent dans les coins
les plus reculés du Sikhote-Alin. L'un d'entre eux allait devenir le
guide, et l'ami, de Vladimir Arseniev.








Le
visiteur nocturne



Le soir
du quatrième jour, l'expédition, surprise par la nuit à mi-côte
des sommets recherchés, dut bivouaquer non loin d'un torrent bruyant
qui coulait au fond d'une gorge. « Dans la paix de la forêt,
rapporte Arseniev, retentirent tout de suite des coups de hache et
des voix d'hommes. Mes fusiliers se mirent à apporter du
combustible, à desseller les chevaux et à préparer le souper. (…)
Notre campement se calma peu à peu. Après le thé, chacun s'occupa
de son travail : l'un nettoya sa carabine, l'autre raccommoda sa
selle ou reprisa son vêtement. Puis les hommes se serrèrent tant
qu'ils purent les uns contre les autres, se couvrirent de leurs
capotes et dormirent comme des morts. Les chevaux, qui n'avaient pas
de quoi se nourrir dans la forêt, se rapprochèrent du camp et
s'assoupirent, la tête penchée jusqu'à terre. »



Arseniev
veillait près du feu, emmitouflé dans son burnous caucasien,
prenant des notes sur la journée écoulée, quand son second,
Olenetiev, qui réparait ses souliers, se dressa soudainement,
intrigué par un bruissement dans les sous-bois. Les deux hommes,
debout, aux aguets, scrutèrent les ténèbres en se protégeant de
la main les yeux contre la lumière du bûcher. Des cailloux vinrent
alors rouler de la montagne. Craignant qu'il ne s'agît d'un ours,
Olenetiev chargea son fusil.



« Ne
tirez pas ! Tcheloviek !
(C'est un homme!)... », dit une voix dans l'obscurité.
Quelques minutes plus tard, un individu vêtu d'une veste et d'une
culotte de peau de renne s'approchait du camp. Coiffé d'une sorte de
bandeau, une grande besace sur le dos, il avait en main des fourches
(supports servant à viser) et une carabine démodée.



« Bonjour,
capitaine ! », dit le nouveau venu, qui posa son arme
contre un arbre, s'assit en silence auprès du feu et tira de sa
poche une blague à tabac. Après lui avoir offert à souper, les
Russes l'interrogèrent : « Qui es-tu ? Chinois ?
Coréen ? » « Je suis gold. Je chasse et n'ai pas
d'autre métier. Je n'ai pas de maison, j'habite toujours la
montagne… Mon nom est Dersou Ouzala. » après avoir blessé
une biche, il avait croisé la trace du groupe d'explorateurs.



Le
trappeur raconta alors sa vie, noblement
et modestement. Agé de cinquante-trois ans, il avait passé son
existence dans la taïga, échangeant les produits de sa chasse
contre le tabac, le plomb et la poudre que lui fournissaient les
Chinois ; pendant les mois les plus rigoureux, il aménageait
une yourte provisoire en écorce de bouleau. Il y avait très
longtemps, sa femme et ses enfants avaient succombé à la variole…
jusqu'au lever du jour, le vieil homme fit le récit de ses chasses
et de ses rencontres avec les tigres. « Les étoiles avaient
fait du chemin dans le ciel… On sentait l'approche de l'aube à
l'est, où continuaient cependant à apparaître encore des étoiles
nouvelles. Une rosée abondante couvrit le sol, annonçant avec
certitude du beau temps pour la journée. »



Quand
Arseniev se remit en route, le Gold se joignit au détachement.



Les
Russes allaient profiter de la prodigieuse connaissance de la forêt
de Dersou Ouzala. Il suffisait au vieux trappeur de scruter le sol et
de palper le feuillage pour déterminer la date de la première pluie
ou pour suivre la trace de chasseurs chinois. Examinant quelque
rameau cassé, il savait établir, d'après sa position, la direction
qu'avait prise le passant. « Il lui arrivait, devait se
souvenir Arseniev, de trouver des pistes à tel endroit où je ne
pouvais rien apercevoir, malgré tous mes efforts. Lui, par contre,
savait remarquer qu'il était passé par là une vieille biche avec
son jeune, âgé de un an. Ces deux animaux, expliquait-il, avaient
brouté des pousses de spirée, mais s'étaient précipitamment
enfuis, apparemment effrayés par quelque chose. » Le Gold
savait également prévoir le temps et la pluie en contemplant les
ébats des oiseaux ou en humant l'air : « Lui et la nature
ne faisaient qu'un, à tel point que son être entier éprouvait
physiquement tout changement de temps ; on eût dit qu'il
possédait à cette fin un sixième sens particulier. »



Dersou Ouzala ne tuait que pour se nourrir et se vêtir ; il
connaissait, comprenait et respectait toutes les formes et toutes les
manifestations de la vie. Professant une sorte d'anthropomorphisme,
qu'il appliquait à tout ce qui l'environnait, il parlait aux tigres,
aux sangliers — à ses yeux, des « hommes » qui, bien
que, « vêtus d'une autre manière », connaissaient eux
aussi « la fraude et la colère » —, aux nuages, au
soleil et aux flammes d'un brasier. Son animisme, proche du
shintoïsme du Japon voisin, le conduisait à tenir toute vue, tout
objet animé, toute matière pour des dieux cachés.






Prisonniers
de la tempête


Désormais
guidés par Dersou Ouzala, les Russes quittèrent les montagnes et
poussèrent, le long de la rivière Lefou, jusqu'aux parages
marécageux du Lac Khanka, aux confins de l'Empire russe et de la
Chine. Le Gold conseilla bientôt à Arseniev de laisser en arrière
les chevaux et quatre soldats, et de se servir d'une embarcation. Mû
à l'aide de perches, le canot à fond plat acquis auprès de colons
russes et diligemment aménagé par Dersou Ouzala allait suivre le
courant sans problème. A peine avait-il parcouru 5km que le groupe
passait sous l'un des ponts du Transsibérien ; le Gold put
ainsi voir et toucher le fameux chemin de fer dont les Chinois lui
avaient si souvent parlé.


Près
du pont se dressaient les derniers contreforts du Dadianchan. Monté
sur la hauteur la plus proche. Arseniev fit un tour d'horizon :
« Au nord s'étendait à perte de vue un terrain bas, infini et
couvert d'herbe. Je n'en voyais pas la limite. Chaque fois qu'un coup
de vent balayait cette plaine, l'herbe ondulait et s'agitait comme
une mer. » Le bateau entra bientôt dans des steppes
marécageuses peuplées d'oiseaux (sarcelles, faucons, mouettes de
rivière). A plusieurs reprises, Arseniev et Dersou Ouzala
s'enfoncèrent dans les herbes sauvages à la recherche de daims.
N'apercevant plus que le ciel, il leur semblait alors « marcher
au fond d'une mer verte ». Seul l'écho des coups de feu tirés
par les deux soldats restés au camp leur permettait de regagner au
crépuscule les berges du Lefou.


Perdus
dans un labyrinthe d'herbes et de fleurs aquatiques, les explorateurs
errèrent longtemps à la recherche de l'entrée du lac, duquel leur
parvenait pourtant, le soir, un bruit de vagues. Un matin, Arseniev
décida, contre l'avis du Gold, de l'atteindre à pied ; comme
ils comptaient être de retour à la tombée du jour, les deux hommes
n'emportèrent que quelques objets : une toile de tente, deux
paires de bas en fourrure, un appareil de mesure. La veille, la
nature leur avait offert un spectacle qui les avait intrigués :
les roseaux immobiles avaient semblé dormir, les oiseaux s'étaient
blottis dans quelque cachette, un changement atmosphérique avait
provoqué une apathie et une somnolence générales chez les êtres
vivants — signes que Dersou Ouzala ne s'était pas fait faute de
relever. Se frayant un chemin à travers les roseaux, sautant d'une
motte à l'autre, contournant mares et étangs, le Russe et son guide
atteignirent le lac vers midi. « Cette mer d'eau douce de 85km
de long et d'une surface de 2400 km2 avait à ce moment un
aspect menaçant. Ses eaux bouillonnaient comme une chaudière... Le
lac était désert ; on n'apercevait nulle voile ou quelque
bateau que ce fût. » Bientôt, un violent vent du nord se
leva, et la migration des oiseaux prit l'aspect d'une fuite
précipitée. «  Venant à notre rencontre, écrit Arseniev,
ils ressemblaient à d'immenses dragons des temps légendaires. »
Lorsque, subitement, la brume noire qui voilait l'horizon masqua le
soleil, Dersou Ouzala commanda de rentrer. Il était déjà 4
heures ; l'obscurité tombant et la neige commençant à
tourbillonner dans l'air, les deux hommes perdirent vite leur chemin.
Ils engagèrent alors une cours de vitesse avec la nuit. Arseniev,
grelottant, à bout de forces, reçut de Dersou Ouzala l'ordre de
« couper l'herbe » le plus vite possible. Le trappeur
gold allait lui sauver la vie : à l'aide de la toile de tente
recouverte de roseaux arrachés et maintenus ensemble par de la neige
tassée et le trépied de l'appareil topographique, il édifia un
refuge précaire, dans lequel se glissa l'explorateur, à demi
inconscient.


Le
lendemain matin, tout était blanc, l'air était frais et transparent
et, sous un ciel rasséréné, les deux compagnons regagnèrent
facilement le campement. Le groupe, reformé, prit quelques jours
plus tard
le chemin de Vladivostok. Souhaitant témoigner sa gratitude à
Dersou Ouzala, Arseniev lui proposa de le prendre à son service. Le
Gold déclina l'offre —
la
forêt était son seul univers —
et, après avoir fait ses adieux, s'enfonça dans la taïga.







La forêt, élément cosmique


Quatre
ans plus tard, la Société russe de géographie (section de l'Amour)
demandait à Arsienev d'explorer les sommets du Sikhote-Alin, le
littoral nord de la baie de Sainte-Olga (jusque-là connu
sommairement grâce aux rapports de quelques officiers de marine) et
les sources de l'Oussouri et de l'Iman. Parti de Chmakovka en mai
1906, à la tête d'une caravane de tirailleurs sibériens et de
douze chevaux, l'explorateur pénétra vite dans la nature vierge. La
progression du détachement dans les contreforts du Sikhote-Alin fut
difficile ; guidés initialement par un villageois
vieux-croyants, dont la sagacité n'égalait pas celle de Dersou
Ouzala, les Russes perdirent à plusieurs reprises les entailles qui
leur servaient de balises. Après avoir longé des cours d'eau vers
l'est aussi longtemps que possible, le groupe s'engagea dans la
taïga, dont Arseniev allait, plus tard, laisser de saisissantes
descriptions : « chaque fois que vous entrez dans une
forêt s'étendant sur plusieurs centaines de kilomètres, vous
éprouvez un sentiment qui s'apparente à la crainte. Une forêt
vierge qui atteint ces proportions représente quelque chose comme un
élément cosmique. » La végétation de la forêt sibérienne,
à une altitude peu élevée, est parfois si épaisse que l'on ne
parvient plus à voir le ciel à travers les branches. « Dans
les sous-bois règnent toujours l'ombre et l'humidité. Il suffit
qu'un petit nuage cache le soleil pour rembrunir la forêt et rendre
le temps gris. En revanche, par une journée limpide, les troncs
d'arbres éclairés par le soleil, le feuillage d'un vert lumineux,
les conifères brillants, les fleurs, mousses et lichens multicolores
composent un décor unique. »


Le
mérite d'Arseniev fut de détruire la légende selon laquelle la
taïga ne serait qu'un royaume de désolation. En fait, elle est
pleine de vie, de bruits et de couleurs. Dans la forêt du bassin du
Vay-Foudzine, au pied du versant oriental du Sikhote-Alin, les
quelques espaces libres déploient une abondance de fleurs inouïe :
« Iris aux nuances les plus diverses, orchidées de teintes
variées, mourons jaunes, campanules d'un lilas foncé, muguets
parfumés, violettes des bois, bleuets rosés, lilas rouges, oranges
et jaunes. » Au-dessus des fleurs, des nuées de grands
papillons et de bourdons velus au ventre noir, orange et blanc
tourbillonnaient dans l'air. Chaque jour, les explorateurs
rencontraient quelque nouvel animal : scarabées géants
rescapés de l'ère tertiaire, grandes panthères de Mandchourie,
chats sauvages, chevreuils… Ces derniers s'enfuyaient, apeurés, à
l'approche du détachement, « franchissant ravins, broussailles
et rompis en exécutant des bonds d'une hauteur prodigieuse ».






Un
ouragan


Arseniev
atteignit en juillet les rivages de la mer du Japon, à la hauteur de
la baie de Sainte-Olga, puis, après avoir longé le littoral vers le
nord, remonta la vallée du Tadouchou, où il devait faire une
rencontre imprévue. Un soir, un soldat ayant remarqué qu'un
chasseur inconnu suivait de loin la caravane, l'explorateur,
intrigué, quitta la lumière du bivouac et aperçut bientôt, dans
les sous-bois éclairés par la lune, une silhouette
qu'il reconnut vite cille étant celle de Dersou Ouzala. Après avoir
couru l'un vers l'autre, les deux homes passèrent presque toute la
nuit près du bûcher. Le Gold avait chassé la zibeline pendant les
trois derniers hivers, et au printemps il avait recueilli des panty.
Près du fleuve Fu-ch'ing, des Chinois l'avaient informé que
« quatre officiers russes et douze soldats » se
dirigeaient ver le nord ; il avait ensuite retrouvé sans peine
leurs traces. Au matin, Arseniev et Dersou Ouzala conclurent de
nouveau un accord tacite. « Assuré de la compagnie du Gold, écrit
le Russe, j'envisageais maintenant sans crainte
n'importe quel danger :
bandits chinois, fauves, neiges profondes ou inondations. » De
fait, les périls ne devaient pas manquer pendant la campagne
d'hiver, dont Arseniev allait consacrer les premiers mois à
l'exploration des hauteurs du Sikhote-Alin. Quelques jours après le
départ, les Russes affrontèrent un ouragan, dont seul le « sixième
sens » de Dersou Ouzala leur permit de sortir vivants.


Le
17octobre au soir, alors que le baromètre indiquait le beau temps,
Dersou Ouzala avait noté que les oiseaux, après s'être nourris
avec un empressement particulier, avaient tous disparu d'un coup,
comme obéissant à un mot d'ordre. Le Gold ordonna de ramasser
d'énormes quantités de bois et d'enfouir les tentes dans le sol ;
puis, sous les sarcasmes des cosaques, il construisit pour lui même
i, abri de bois sous une
roche. Les heures s'écoulaient dans le calme, quand, tout à coup,
un bruit retentit dans la montagne, bientôt suivi de violentes
rafales, chacune plus prolongée que la précédente. Une heure plus
tard, le jour commençait à poindre. « Le
tableau que nous aperçûmes était inimaginable, écrit Arseniev. Le
vent impétueux cassait les rameaux et les faisait voltiger comme des
flocons. De vieux cèdres immenses vacillaient comme de jeunes
pousses. On ne distinguait plus rien, ni montagnes, ni ciel, ni
terre. » Pendant plusieurs jours, « des tourbillons
fantastiques firent monter en l'air des nuées de neige et les
rejetèrent à terre en poussière blanche. Se renouvelant sans fin,
ils remplirent de leur hurlements la forêt qu'ils traversaient en
une course folle, en renversant chaque fois une grande quantité
d'arbres. » Le calme revenu, les crêtes du Sikhote-Alin
offrirent un spectacle effarant : « Le vent y avait abattu
des rayons entiers de la forêt… Leurs racines ayant été
arrachées, les arbres se balançaient et entraînaient dans leur
mouvement tout le réseau de leurs bases. Des crevasses noires
venaient ainsi bâiller et se refermer tour à tour, telles des
gueules géantes, dans le suaire blanc de la neige. » Le Gold
devait encore sauver l'expédition d'une inondation dévastatrice et
d'un gigantesque feu de forêt.






La
Sibérie nouvelles



La fin de la seconde expédition Arseniev allait être assombrie par
un drame. Quelques jours après sa seconde rencontre avec l'officier
russe, Dersou Ouzala avait abattu un tigre qui avait pris la fuite à
son approche. Lui qui ne tuait que pour se vêtir et se nourrir
avait-il, en tirant sans motif sur le félin, transgressé les lois
de la nature et offensé les dieux de la forêt ? Depuis lors,
obsédé par cette idée, il s'était convaincu qu'un jour ou l'autre
il aurait à payer son forfait. En effet, pourchassé par l'esprit du
tigre — amba, dans son
langage —, le vieux trappeur allait progressivement perdre la vue ;
pour un homme qui vivait de la chasse, cet affaiblissement signifiait
la fin. Arseniev le convainquit de venir habiter sous son toit, à
Khabarovsk. Mais l'homme de la taïga ne put s'habituer à vire en
ville, enfermé dans une « petite boîte » et contraint
de verser de l'argent pour obtenir de l'eau et du bois. Ne pouvant
taire son incompréhension face à une forme aliénante de
civilisation, Dersou Ouzala préféra retourner à sa solitude.



Une telle décision équivalait à un suicide. De fait, quinze jours
plus tard, Arseniev apprenait que Dersou Ouzala avait été retrouvé
mort, assassiné par des brigands, près de la gare de Korforovskaïa,
pratiquée sur les lieux du crime, sous deux grands cèdres.



L'été suivant, Arseniev entreprenait un troisième voyage, qui dura
près de deux ans. Quand il fut de retour à Khabarovsk, il se rendit
aussitôt sur la tombe de son ancien compagnon. « Je ne
reconnus plus les lieux, écrit-il. Une colonie entière s'était
créée près de la gare, on avait commencé à exploiter des
carrières de granite dans les contreforts du Khekhtzir et à abattre
la forêt… J'essayai en vain de retrouver la tombe. Les deux grands
cèdres avaient disparu, remplacés par des routes et des remblais de
fraîche date. Tous les environs portaient maintenant l'empreinte
d'une vie nouvelle. »

Philippe Conrad
 
Mentions légales Conditions de vente Comment s'inscrire Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter ou nous visiter