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L'extraordinaire voyage de Ferdinand Ossendowski
Philippe Parroy




Sibérie centrale, printemps
1920. L'ex-Empire russe est encore agité par les séquelles de la
guerre civile. Les derniers vestiges des armées blanches de Sibérie
se sont volatilisés au-delà du lac Baïkal ; l'amiral
Koltchak, « chef suprême de la Russie », livré au
nouveau pouvoir par la « légion tchèque », a été
fusillé le 7 février. A Krasnoïarsk, sur les rives de l'Ienisseï,
les bolcheviks traquent impitoyablement les ultimes partisans de
l'ancien régime. L'un de ces derniers, Ferdinand Ossendowski, un
savant d'origine polonaise, obligé de fuir dans les forêts, va être
amené, par une série de hasards, à effectuer un périple
extraordinaire au cœur de l'Asie.



Physicien et ingénieur des
mines de renom, Ossendowski avait été, au début du siècle, le
conseiller technique pour les affaires industrielles du comte Witte,
premier ministre de Nicolas II ; condamné à mort pour avoir
pris la tête du mouvement antigouvernemental de Sibérie orientale
en 1905, et gracié en 1907 ; il avait effectué plusieurs
missions géographiques en Mongolie pendant le premier conflit
mondial. La guerre civile le surprit à Omsk ; ses idées
politiques avaient sensiblement évolué, puisqu'il accepta un poste
dans un ministère du gouvernement antibolchevique de l'amiral
Koltchak. Au lendemain de la débâcle des Blancs, Ossendowski se
terrait à Krasnoïarsk, quand il apprit par un beau jour du
printemps 1920, que sa tête avait été mise à prix par la Tchéka
locale : il se procura un fusil, une peau de mouton, du thé et
une bouilloire, et s'enfonça dans les bois. Pouvait-il deviner alors
qu'il allait devoir vivre pendant plusieurs mois dans les conditions
d'existence de l'homme des cavernes et qu'il lui serait donné
d'approcher, comme nul autre avant lui, les forces politiques et
religieuses qui, en ce début du XXe siècle, faisait
vibre le continent asiatique ? Le récit de son voyage, Bêtes,
hommes et dieux, publié en
1924, constitue un témoignage unique sur la situation politique en
Mongolie à la veille de la révolution de 1921, et, surtout, sur
l'un des plus importants mystères de l'histoire humaine, l'énigme
du « Roi du Monde ».








Un spectacle effroyable



Menant
l'existence
d'un trappeur, Ossendowski passa le reste du printemps dans une hutte
de terre maintenue par les racines d'un grand cèdre renversé par
une tempête, seul face à la nature, avec pour unique compagnie ses
inquiétudes concernant sa famille et « l'âpre lutte pour la
vie ». En bâtissant un barrage de fortune sur une rivière
voisine, il réussit à pêcher des poissons qui remontaient le
courant
à la saison du frai ; plus tard, la chair d'un ours tué de
justesse allait enrichir son garde-manger.
De tous côtés, des montagnes couvertes de forêts barraient
l'horizon. D'une éminence proche, Ossendowski pouvait porter ses
regards jusqu'à la vallée de l'Ienisseï. « Je
croyais, écrit-il, que s'il me fallait trouver la mort en cet
endroit, je consacrerais tout ce qui me resterait de force à me
traîner au sommet de la montagne afin de pouvoir, en mourant, voir
par-delà l'océan infini de montagnes et de forêts le point où se
trouvaient ceux que j'aimais. »



Après avoir vécu quelque
temps chez un paysan — il réussit à se procurer des bottes et un
faux passeport — Ossendowski décida de fuir vers le sud : il
engagea un pêcheur qui consentit à le conduire en amont de
l'Ienisseï, lorsque celui-ci serait totalement libre des glaces.
Chemin faisant, un horrible spectacle s'offrit à ses yeux : le
courant puissant charriait les dépouilles des soldats de l'ancienne
Armée blanche, massacrés par la Tchéka de Minoussinsk. « Des
centaines de cadavres aux têtes coupées, aux troncs à moitié
carbonisés, aux crânes défoncés… se mêlaient aux blocs de
glace et tournoyaient dans les furieux tourbillons. »
Ossendowski ayant fait halte dans une mine d'or désaffectée, il y
rencontra un ingénieur agronome, hors-la-loi comme lui, avec qui il
décida de fuir. Son plan était de gagner un port du Pacifique, en
traversant l'Urianhaï, la Mongolie et la Chine. Sa bonne
connaissance de la région et le « puissant stimulant »
de son instinct de conservation allaient l'aider dans son entreprise.








Le hurlement des loups



Fuyant
les parages de l'Ienisseï, infestés de détachements rouges,
Ossendowski et son compagnon atteignirent bientôt les immenses
steppes de Minoussinsk, habitées par des Tartares et parsemés de
monuments funéraires érigés par les premiers occupants du pays :
des milliers de dolmens et de pyramides s'étirant en alignements
interminables y marquent la route suivie jadis par Gengis khan. A
Karatuz, dernière ville avant la frontière mongole, ils dupèrent
les membres — à moitié illettrés — de la Tchéka locale, les
amenant, à force de discours, à leur fournir tout ce dont ils
avaient besoin. Alors commença une fuite éperdue vers la Mongolie.
Après plusieurs jours « au bord du précipice », les
deux hommes gagnèrent les monts Saïan, et la liberté. Tout danger
n'était pas pour autant écarté : Ossendowski allait prendre
part à plusieurs des embuscades meurtrières que des montagnards
tendaient aux détachements rouges s'aventurant dans l'Urianhaï à
la recherche des Tartares qui fuyaient vers le sud avec leur bétail.



Au
cours de leur progression, les deux voyageurs furent rejoints par
plusieurs officiers de l'ancienne Armée blanche — seize au total —
qui, depuis la mort de Koltchak, se cachaient dans les fermes et les
bois de l'Urianhaï, attendant le moment propice pour fuir vers
l'Etrême-Orient. Restait
à franchir le Petit Ienisseï, large en cet endroit de 300 m :
talonnés par les partisans communistes, les fuyarts, guidés par un
colon tartare, passèrent avec leurs chevaux à la nage. « Alors
commença la plus terrible nuit de tout mon voyage, note Ossendowski.
La nuit était absolument noire, sans une étoile dans le ciel. La
neige nous fouettait le visage. Devant nous roulait, rapide, le
courant d'eau noire, charriant de minces blocs de glace coupante qui
tournoyaient dans les remous… Nous atteignîmes le milieu de la
rivière, où
le courant devenait excessivement rapide et commençait à nous
entraîner avec lui. Dans le nuit lugubre, j'entendais les cris de
mes compagnons et les sourds gémissements des chevaux. J'étais dans
l'eau glacée jusqu'à la poitrine. » Sa monture menaçant de
couler, Ossendowski poursuivit la traversée à la nage. « Dans
ses yeux largements ouverts se lisait une terreur indescriptible…
Enfin sous les fers de mon cheval épuisé j'entendis les rochers.
L'un après l'autre, mes compagnons prenaient pied sur le rivage. »



Apprenant
que les colonnes rouges multipliaient leurs incursions en Mongolie,
Ossendowski résolut d'infléchir la marche du groupe vers le
sud-est, en direction de lac Kosogol, distant de 400 km, au-delà de
la barrière des Darkhat Ola. Les dix-huit hors la loi se trouvaient
alors au cœur de l'Urianhaï, le « pays de la paix
éternelle », domaine des Soyotes, un peuple qui se targuait
d'avoir conservé la « vraie sagesse ». Après s'être
arrêté quelques jours dans la yourte du ta-lama,
grand prêtre bouddhiste et prince de Soldjack, le groupe longea la
rive orientale du lac sacré de Teri-nor — lac qui, d'après la
légende, avait englouti dans un passé très lointain une armée de
conquérants chinois — et s'enfonça dans la montagne. Au loin,
au-dessus des forêts, « s'étendaient les lignes de neige
éternelle, les éperons revêtus d'un blanc manteau qui luisait,
éclatant, sous le soleil ». Le deuxième jour, le vent
fraîchit et la progression se fit plus difficile : la piste, en
lacets, était coupée de plus en plus fréquemment par de profonds
ravinements et des amoncellements d'arbres. Le guide soyote,
terrorisé par les « démons de la forêt » des Darkhat
Ola, perdit à plusieurs reprises son chemin et voulut retourner dans
la vallée ; Ossendowski dut brandir son fouet, puis le menacer
d'une balle dans le dos pour l'en dissuader. « La nuit tombait…
Une nappe de neige ferma l'horizon de tous côtés et ensevelis notre
camps sous ses plis blancs. Nos chevaux se tenaient derrière nous,
semblables à de blancs fantômes… Le vent démêlait leurs
crinières et leurs queues, mugissait et sifflait dans les niches de
la montagne. A distance, on entendait le grondement sourd d'une meute
de loups. » La tempête fit rage pendant plusieurs jours.
Quand, enfin, Ossendowski et ses hommes franchirent le col et
entamèrent la descente du versant sud-est des monts Darkhat, trente
cavaliers rouges les attaquèrent par surprise ; ils les
repoussèrent à grand-peine. La situation des fuyards devenait
délicate : La Mongolie n'était peut-être pas la « Terre
promise » attendue.








Au cœur de l'Asie



Tournant le dos aux montagnes,
la colonne avança rapidement dans les plaines mongoles, en direction
de Van Kure, plus à l'est, et parvint bientôt en vue du lac
Kosogol. « Du haut des monts qui l'entouraient, nous admirâmes
le splendide spectacle de ce vaste lac alpin, serti comme un saphir
dans le vieil or des collines environnantes, rehaussé de sombres et
de riches forêts.



Du
lac Kosogol descendait un fleuve gelé, le Yaga, ou rivière du
Diable, qu'il fallut traverser de nuit. « La surface de la
rivière ressemblait à une épaisse couche de verre… A travers la
glace transparente, on pouvait voir très clairement le fond de la
rivière. Sous la lumière de la lune, les pierres, les trous et les
herbes aquatiques étaient visibles, même à plus de dix mètres de
profondeur. » Tout à coup, une détonation, suivie d'un
craquement, retentit près de la colonne ; une seconde plus
tard, une faille de 2 pieds de large s'ouvrit dans la glace, et l'eau
en jaillit avec violence. Ossendowski et ses hommes eurent toutes les
peines du monde à faire franchir la crevasse à leurs chevaux,
saisis de terreur ; quand ils se retrouvèrent sains et saufs
sur l'autre rive, leur guide mongol raconta comment la rivière
s'ouvre parfois de façon mystérieuse et laisse apparaître de
grands espaces d'eau claire avant de se refermer brusquement sur les
hommes et les animaux tombés dans la fêlure.



Deux
jours plus tard, sur les rives de l'Uri, les fuyards virent leurs
pires craintes confirmées quand deux cosaques de l'ataman
antibolchévique Soutounine leur apprirent que des troupes rouge du
district d'Irkoutsk s'infiltraient en Mongolie ; de furieux
combats opposaient les Chinois, appuyés par les communistes, aux
détachements russo-mongols du général blanc Ungern von Sternberg.
La route du Pacifique était coupée : il ne restait plus qu'à
fuir vers le sud, à traverser le désert de Gobi et la province
chinoise du Kan-ou pour atteindre les sources du Yang-tseu-kiang et
le Tibet, proche des Indes anglaises. Dix-huit cent kilomètres de
sables gelés, de montagnes et de steppes séparaient l'Uri de la
frontière de l'État du dalaï-lama. Après
avoir troqué leurs chevaux contre des chameaux, les Russes firent
halte à Narabanchi, au sanctuaire du « Bouddha incarné »,
jeylo Djamarap Houtouktou. Ossendowski assista à plusieurs services
solennels, au son des gongs et des sifflets, et reçut du saint
Houtouktou de précieux conseils pour le voyage, ainsi qu'un anneau
d'or, qui devait lui ouvrir les portes de tous les monastères
lamaïstes.



S'engageant sur les traces de
Prjevalskin, les fugitifs franchirent l'Altaï et le Karlig Tag,
derniers éperons orientaux du massif de T'ien-chan, puis le Gobi
dans sa toute sa largeur. Il leur fallut quatre jours pour traverser
le Kan-sou : les autorités chinoises arrêtant tous les
réfugiés russes, ils durent se terrer le jour suivant dans
l'amphithéâtre de montagnes au centre duquel s'étale le grand lac
de Koukou-nor. Poursuivant leur route seuls, à cheval, ils
remarquaient fréquemment à l'horizon des cavaliers solitaires qui
semblaient observer leurs mouvements ; alors qu'ils approchaient
de la montagne sainte de ham-chan, quarante cavaliers montés sur
chevaux blancs surgirent sur une crête et firent pleuvoir sur eux
une grêle de balles. Deux officiers furent tués sur le coup ;
Ossendowski agita un drapeau blanc et s'avança pour parlementer :
il s'agissait d'un bande de Tibétains errants ; leur chef, un
Turcoman, connaissait les bolchéviks et les considérait comme les
libérateurs des peuples de l'Asie « courbés sous le joug de
la race blanche. » Pris en chasse, le groupe allait tomber dans
plusieurs autres embuscades et perdre encore trois hommes, atteints
par des balles. « Leurs chevaux effrayés, écrit Ossendowski,
partaient à travers la plaine, dans une terre folle, symboles
vivants de notre état d'âme. » Ossendowski, désespéré,
résolut alors de rebrousser chemin. Les fuyards revinrent à
Narabanchi, dépouillés et épuisés. Les officiers s'engagèrent
dans un détachement antibolchevique, tandis qu'Ossendowski et son
premier compagnon poursuivaient leur route par les plaines de
Mongolie : bon gré ma gré, ils allaient être mêlés aux
événements qui agitèrent la terre des anciens « conquérants
sanguinaires » en 1921.








Le
« Baron fou »



De
fait, à Ouliassoutaï, capitale de la Mongolie occidentale, les deux
voyageurs se trouvèrent plongés dans l'effervescence des passions
politiques. Indépendante depuis le traité russo-chinois de 1915, la
Mongolie-Extérieure, placée sous la souveraineté du pontife de la
« religion jaune », Bogdo khan (le « Bouddha
vivant »), avait été à nouveau occupée par les Chinois en
1919. C'est auprès des Russes — en l'occurrence les Russes
blancs, dans un premier temps — que le peuple mongol chercha comme
par le passé aide et protection. En 1920, les autorités chinoises,
avec l'appui de détachements de l'Armée rouge venus de Sibérie,
tentaient de chasser du pays les diverses forces antibolcheviques,
divisées en factions rivales. Le général blanc Ungern von
Sternberg, le « Baron fou », qui caressait le rêve de
bâtir un empire panasiatique, avait levé une armée avec des
Bouriates de Transbaïkalie, des Mongols et des Tibétains, et
menaçait Ourga, la capitale. Enfin, des bandes de houngoutzes,
bandits de grand chemin servant l'un ou l'autre camp, faisaient
régner la terreur dans la région.



Ossendowski
et son compagnon tentèrent de pousser vers l'est, à dos de chameau,
en direction de Kobdo, distante de 500 km. Parcourant 50 km par jour
à travers crêtes et vallées, ils pénétrèrent au cœur de la
Mongolie, la « Terre des démons ». « Je vis, rapporte
Ossendowski, les rivières briser avec un grondement de tonnerre
leurs chaînes de glace, les lacs rejeter sur leurs rives des
ossements humains ; j'ai entendu des voix inconnues et étranges
dans les ravins montagneux, rencontré d'énormes grouillements de
serpents dans les fossés… » Par deux fois, l'avance subite
de détachements rouges les contraignit à retourner à Ouliassoutaï,
menacée par des irréguliers chinois, qui s'apprêtaient
à y déclencher un pogrom. Mais le sort des armes russo-mongole aux
ordres de Bogdo khan et du baron Ungern von Sterberg. Le 3 février
1921, ce dernier avait franchi la montagne sacrée — et interdite —
de Bogdo Ola, s'était emparé d'Ourga et avait replacé le « Bouddha
vivant », retenu prisonnier dans son palais, sur le trône des
khans. Mongols et Chinois entrèrent en pourparlers à OuliassoutaÏ.
A la demande de princes mongols qu'il avait visités au cours de son
périple, Ossendowski, en qualité d'étranger impartial, présida
les négociations, au terme desquelles Pékin allait s'engager à
retirer ses troupes et ses administrateurs.



La
route d'Ourga était libre. Ungern von Sternberg ayant émis le vœu
de le rencontrer — il le soupçonnait d'être un agent bolchevique
—, Ossendowski se mit en route vers l'ouest ; peut-être
allait-il obtenir de l'aide du général blanc pour atteindre le
Pacifique ? Avertis par le Houtouktou de Narabanchi, les
monastères lamaïstes lui ouvraient leurs portes : Ossendowski
était devenu un « Bouddha incarné », chéri des
dieux ; en compagnie d'un moine mongol, il visita les ruines de
Karakorum et des autres cités bâties par Gengis khan et ses
successeurs. A Zaïn, il frôla la mort : arrêté par un
officier d'Ungern von Sterngerg, il dut déployer des trésors
d'éloquence pour prouver son attachement à la cause bolchevique.
Relâché et muni cette fois d'un laissez-passer lui donnant le
droit, selon l'usage du pays, de prendre de nouveaux chevaux dans
n'importe quel troupeau, Ossendowski parcourut 300 km dans les
régions de Mongolie encore inconnues des Européens, faisant de
précieuses observations sur la faune. Une angoisse croissante
l'étreignait à mesure qu'il pénétrait plus avant à l'intérieur
du domaine d'Ungern von Sternberg. C'est à Van Kure qu'il devait
rencontrer pour le premier fois le « Baron fou ». Entrant
dans sa yourte, dont le sol était encore maculé du sang d'un
traître exécuté, il se rendit compte « en un instant »
de son apparence extérieure — « un visage émacié comme
ceux des vieilles icônes byzantines…, un grand front avancé,
surmontant des yeux d'acier, perçants, fixé sur moi comme ceux d'un
animal au fond d'une caverne ». Le général présenta ses
excuses pour l'incident de Zaïn, lui offrit son chameau blanc et une
escorte de deux cosaques, et lui donna rendez-vous à Ourga.



Après
avoir franchi les monts Burgut, Ossendowski traversa les plaines où
venaient d'avoir lieu les combats pour le contrôle d'Ourga. Six
mille Chinois y avaient été taillés en pièces par les cosaques et
les Tibétains d'Ungern von Sternberg. « Il restait encore
quinze cents cadavres sans sépulture… Les morts portaient
d'atroces blessures
provenant des coups de sabre ; partout des équipements gisaient
épars. Les Mongols avaient quitté la
région avec leurs troupeaux et les loups les avaient remplacés. »
Fuyant ce lieu de carnage, Ossendowski arriva peu après dans la
capitale.



Ourga
(Oulan-Bator), cité du « Bouddha vivant », comptait
encore, au début des années vingt, parmi les villes les plus
fascinantes d'Asie. Au pied d'un gigantesque monastère, abritant
des sanctuaires, des bibliothèques et des gîtes pour les pèlerins
venus de milliers de kilomètres, se
trouvait une importante colonie étrangères, ainsi qu'un bazar où
se pressaient des foules multicolores. « La multitude des
lamas, écrit Ossendowski, fournissait l'arrière-plan d'une
tapisserie bigarrée, avec leurs robes jaunes et rouges et leurs
coiffures variées, champignons jaunes ou bonnets phrygiens rouges.
Sur les bâtiments flottaient des drapeaux russes, chinois, mongols,
voire américains… Par moments, on voyait les soldats du Baron
Ungern se pressant en uniforme bleu, des Mongols et des Tibétains en
habits rouges, portant le swastika de Gengis khan et les initiales du
Bouddha Vivant, des Chinois d'un détachement de l'armée mongole. »



Ossendowski
séjourna à Ourga dans la yourte d'Ungern von Sternberg. Ce dernier,
qui s'apprêtait à retourner en Sibérie combattre les bolcheviks,
l'introduisit auprès de Bogdo khan — il devait avoir avec lui
plusieurs entrevues — et lui fit le récit de sa vie. Descendant
d'une lignée de chevaliers Teutoniques d'Estonie, comptant parmi ses
ancêtres des croisés, des alchimistes et des corsaires, Ungern von
Sternberg avait formé en Transbaïkalie, le pays des Bouriates,
« l'ordre militaire des bouddhistes » afin d'opposer un
rempart à la révolution, « malédiction barrant la route vers
le divin » et « conduisant à la mort des peuples ».
Gnostique, Ungern von Sternberg prédisait le « retour de la
Lumière », la « victoire de l'Esprit ». Son but
était de rassembler en un seul État, sous la souveraineté morale
et législative de la Chine, les divers peuples d'Asie (Mongols,
Tibétains, Bouriates, Kirghiz et Kalmouks) « n'ayant pas renié
leur ancienne foi » ; en éveillant l'Asie tout entière,
il espérait « ramener la paix et le Royaume de Dieu sur la
terre ».



Ungern
von Sternberg organisa
le voyage d'Ossendowski à travers la Mandchourie. Le Polonais avait
probablement recueilli les dernières confessions du « Baron
fou » : à la fin du mois de mai 1921, près d'un an et
demi après avoir quitté Krasnoïarsk, il atteignait Pékin ;
c'est en Europe qu'il devait apprendre, trois mois plus tard,
qu'Ungern von Sternberg, trahi par ses officiers au terme d'une
marche sanglante à travers la Transbaïkalie,
avait été capturé et fusillé par les bolcheviks.








Le « mystère des
mystères »



La
publication, en 1924, de Bêtes,
hommes et dieux
fit grand bruit. Ce récit d'aventures, qui semblait trop haut en
couleur pour être réel, contenait par ailleurs d'étonnantes
révélations sur l' « énigme du Roi du Monde ».
Certains, doutant de l'authenticité de son témoignage, insinuèrent
qu'Ossendowski avait pillé l'ouvrage d'un autre voyageur, Saint-Yves
d'Alveydre, Mission
de l'Inde
(1910). En 1927, René Guénon, dans Le
Roi du Monde,
allait démontrer, preuves à l'appui, qu'il n'en était rien.



A
plusieurs reprises au cours de son voyage, Ossendowski fut mis en
présence de ce qu'il nomme le « mystère des mystères ».
Un soir, près de Tagan Luk, les Mongols qui le guidaient
descendirent brusquement de leurs chameaux et prièrent pendant
plusieurs minutes. Après que le groupe se fut remis en marche, l'un
d'eux lui fit remarquer que les troupeaux de chevaux et de moutons
passant dans la plaine étaient restés immobiles et attentifs, et
que les oiseaux avaient cessé de voler : la terre et le ciel
« avaient retenu leur haleine ». Ces moments de
recueillement général avaient lieu, au dire du guide, toutes les
fois que le « Rio du Monde », en son palais souterrain,
célébrait les « mystères cosmiques ». Rapprochant de
nombreux témoignages — un Soyote, plus tard, lui montra au loin la
porte servant d'entrée au royaume souterrain d'Agharti —,
Ossendowski interrogea plusieurs princes et moines mongols, ainsi que
Bogdo khan, le « Bouddha vivant ». il put établir qu'il
y a plus de six mille ans, au début de l'  « âge noir »,
période d'obscurcissement et de confusion des principes du Bien et
du Mal, un saint homme avait disparu avec toute une tribu dans
l'intérieur du sol. Ce saint homme, le « Roi du Monde »,
connaissant « toutes les forces de la nature » et chargé
de conserver la tradition sacrée d'origine non humaine, communiquait
avec Dieu et régnait sur l'Agharti, royaume souterrain préservé du
Mal, qui étendait ses ramifications sous les continents et les
océans. Les interlocuteurs d'Ossendowski
prédisaient le retour du Roi du Monde « quand le temps sera
venu pour lui de conduire tous les bons dans la guerre contre les
méchants ».



Si
Bêtes, hommes et
dieu
constitue un témoignage de premier ordre sur les aspects ésotériques
du bouddhisme lamaïque, le voyageur polonais, notre Guénon, était
manifestement incapable de saisir la portée des termes Roi du Monde
(législateur primordial, principe, plutôt que personnage
légendaire) et Agharti (l'Aghartta,
« l'Inaccessible », le centre suprême caché — ou
englouti — dont parlent toutes les traditions). Plus préoccupé de
politique que de doctrine, Ossendowski voyait dans la légende du Roi
du Monde non seulement un mystère, mais une « force réelle et
souveraine » capable d'influer sur le cours de l'histoire de
l'Asie. Le baron Ungern von Sternberg ne lui avait-il pas confié
qu'un jour qu'il n'avait pas d'autre but que
de préparer le retour du Roi du Monde ?



En
conclusion de son récit, Ossendowski confond en un tableau grandiose
la sortie des peuples d'Agharti de leurs cavernes souterraines et le
réveil de l'Asie : « Près de Karakoroum, je vois les
immenses camps multicolores, les troupeaux de chevaux et de bétail…
Au-dessus, je vois les bannières de Gengis khan, des rois du Tibet,
du Siam, d'Afghanistan et des princes indiens, les signes sacrés des
pontifes lamaïstes… Il y a des foules innombrables, et, au-delà,
au Nord et à l'Ouest, le ciel est rouge comme une flamme… Je vois
un ordre sévère, une nouvelle émigration des peuples — la
dernière marche des Mongols… Et qu'arrivera-t-il si le Roi du
Monde est avec eux ? »

Philippe Parroy
 
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