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L'aventure de Bering
Philippe Conrad




« Après
avoir séjourné
quelques jours dans la baie d'Awatcha pour faire au Rurik
les réparations indispensables, nous remîmes à la voile, naviguant
vers le détroit de Béring. Le 20 juillet [1816], à neuf heures du
matin, nous aperçûmes l'île de ce nom ; cette terre haute,
rocailleuse et couverte de neige, présente un aspect horriblement
triste ; elle rappela vivement à mon souvenir notre célèbre,
mais infortuné navigateur, Béring, dont elle fut le tombeau. »
Ainsi s'exprime Otto von Kotzebue, le fils du grand écrivain
allemand, au cours de son voyage dans les mers arctiques. Grâce à
lui, nous savons que la mémoire du grand marin qui avait
définitivement prouvé que la mer séparait les continents asiatique
et américain était encore vivace trois quarts de siècle après sa
mort tragique dans une île glacée de l'océan Pacifique.








Dejnev franchit le détroit


La
question de
savoir si l'Asie touchait vers le nord-est à l'Amérique avait
toujours paru, il est vrai, des plus importantes aux géographes. Dès
le XVIe
siècle, certains navigateurs avaient cherché, mais vainement, une
route vers la Chine et les Indes en empruntant la mer glaciale. Ce
passage du Nord-Est ne sera découvert, on le sait, qu'en 1879, par
Nordenskjöld, à bord de la Vega.
Ces tentatives laissent supposer qu'on croyait alors à l'existence
d'un détroit entre les deux continents. Pour obtenir des
renseignements plus certains, force serait donc d'aller les chercher
aux extrémités glacées de l'océan Pacifique.



C'est
ce que réalisèrent, en 1643, les Hollandais du vaisseau Castricom,
mais ils n'allèrent pas au-delà des îles Kouriles, situées au
nord-est du Japon. A la même époque, les Russes poursuivaient leur
avance à travers les solitudes de la Sibérie, atteignaient à l'est
les côtes du Pacifique et au sud les frontières chinoises, le long
du fleuve Amour. En 1630, ils étaient sur la Lena et en 1646 sur la
Kolyma ; deux ans plus tard, ils parvenaient aux rivages de
l'océan.



Les
marchands désiraient se procurer des fourrures dans ces régions où
le gibier abondait, et en outre les Russes voulaient lever un tribut
sur les peuplades qui les habitaient, les Tchouktches. En juin 1648,
une expédition placée sous les ordres du Cosaque Semen Dejnev
partit de
l'embouchure de la Kolyma et doubla l'extrême pointe nord-est du
continent asiatique avant de redescendre vers le sud jusqu'à
l'embouchure de la rivière Anadyr.



« Cette pointe, écrit-il
dans la relation qu'il envoya à Iakoutsk (elle y fut retrouvée
quatre-vingt-dix ans plus tard par le géographe Müller qui
participa à l'expédition de Béring), est toute différente de
celle qui est auprès de la rivière Tchoukotkia. Elle est située
entre le nord et le nord-est et s'étend en tournant uniment vers
l'Anadyr. Au côté russe ou occidental de la pointe se fait
remarquer un ruisseau, près de l'embouchure duquel les Tchoukches
ont élevé en guise de signal une espèce de tour faite d'os de
baleine.



Vis-à-vis de la pointe sont
deux îles, sur lesquelles on a vu des hommes de la nation des
Tchoukches, remarquables par des dents de chevaux marins [morses] qui
passent à travers leurs lèvres percées. Avec le vent le plus
favorable on peut aller par mer de cette pointe jusqu'à l'Anadyr en
trois fois vingt-quatre heures, et par terre le chemin ne peut guère
être plus long, parce que l'Anadyr tombe dans un golfe. »








Une découverte oubliée


L'année
suivante, Dejnev édifia un fortin sur l'Anadyr et commença à
chasser les morses pour récolter l'ivoire de leurs défenses.
Quelques autres aventuriers s'engagèrent également dans ces
contrées et parvinrent jusqu'au Kamtchatka, si bien qu'au XVIIIe
siècle, lorsque les Russes entreprirent la conquête systématique
de cette péninsule, ils y trouvèrent d'anciennes traditions
rapportées par les Kamtchadales, selon lesquelles des Russes avaient
jadis vécu parmi eux, qu'ils avaient pris de leurs filles pour
femmes, et on leur montra même encore le lieu où ils avaient leur
habitation.



Lorsque
Béring partit pour ses premiers voyages, il y avait déjà près de
soixante-dix ans que la pointe du Nord-Est avait été doublée et
que les Russes étaient parvenus par cette route jusqu'au Kamtchatka.
Il était donc admis, dès
cette époque, que les continents ne se touchaient pas. Mais à la
Cour, comme dans le reste de la Sibérie, le fait était tombé dans
l'oubli. «  Un fait si remarquable, écrit Müller, aurait été
caché pour toujours, malgré les traces qu'on en a encore trouvées
au Kamtchatka dans les récits des habitants, si je n'avais eu le
bonheur, pendant mon séjour à Iakoutsk en 1736, de découvrir dans
les archives de ce lieu des pièces originales, où ce voyage est
décrit avec toutes ses circonstances d'une manière à ne plus
laisser aucun doute. »



Au début du XVIIIe siècle,
les Russes avaient ainsi perdu le souvenir — en admettant qu'ils en
aient eu connaissance — des découvertes de Dejnev. Pierre le Grand
régnait alors sur l'empire des tsars. C'est lui qui allait relancer
les recherches. Dès 1710, il ordonna, par l'intermédiaire de
Gagarine, gouverneur général de la Sibérie, de poursuivre les
investigations dans cette direction, et singulièrement de trouver le
chemin menant au Kamtchatka à travers la mer d'Okhotsk.



Mais ces tentatives
échouèrent. En 1717, le tsar, au cours de don voyage en Europe,
avait été requis par des savants hollandais d'élucider ce point
important de géographie. Il voulut qu'on y travaillât incessamment
et, durant sa dernière maladie, rédigea des instructions de sa
propre main et les remit à l'amiral Apraxine pour les faire
exécuter. Il disparut quelques mois plus tard, mais il avait, avant
de mourir, donné l'impulsion nécessaire à ces nouvelles
découvertes.








Les Russes au Kamtchatka


Durant
le premier quart du XVIIIe
siècle, celles-ci se multiplieront dans deux directions
principales : d'abord vers le pays des Tchouktches, puis vers le
Kamtchatka et les îles Kouriles, qui le relient à l'archipel
japonais. Les Russes s'emploient, non sans mal, à dompter les
sauvages habitants de l'extrême Nord-Est sibérien. Ils constatent
qu'ils élèvent des rennes, chassent la baleine et le bélouga,
abattent des renards et des morses, adorent le soleil et exercent
l'hospitalité en offrant leurs femmes ou leurs filles aux étrangers.
Celles-ci, il est vrai, pratiquent auparavant une petite cérémonie
consistant à présenter à leur hôte une tasse pleine de leur urine
afin que celui-ci s'en rince la bouche s'il veut obtenir leurs
faveurs…



Mais
les Russes apprirent également que près du cap le plus avancé
existait une île (Saint-Laurent) d'où l'on pouvait apercevoir un
« grand continent » (Alaska), mais seulement « quand
le temps était serein », que ses habitants étaient semblables
aux Tchouktches mais parlaient une autre langue, enfin qu'ils
chassaient les animaux marins, les rennes, les renards et les
zibelines. Bref,
on comprit qu'il existait une réelle séparation entre l'Amérique
et l'Asie ; que ce bras de mer n'était pas très large ;
que, dans ce détroit, la présence d'une ou de plusieurs îles
facilitait encore la traversée d'un continent à l'autre et que
depuis un temps immémorial les habitants de l'un avaient
connaissance de l'autre.



Les
expéditions russes au Kamtchatka allaient compléter ces premières
constatations. Dans les dernières années du XVIIe
siècle, le lieutenant Atlassov et ses hommes en entreprirent la
conquête systématique, et bientôt toute cette immense péninsule
fut entre leurs mains. Ils remarquèrent qu'en hiver certains oiseaux
venus de l'est s'y arrêtaient quelques mois, avant de repartir par
le même chemin, et ils en conclurent que le continent situé en face
du pays des Tchoukches devait s'étendre également vers le sud,
jusqu'à la hauteur du Kamtchatka.



Ainsi peu à peu, se forgeait
la conviction selon laquelle le continent américain se trouvait bien
à l'opposite de l'Asie, dont il était cependant séparé par un
détroit. Il restait toutefois à en apporter la preuve formelle et à
y débarquer. Ce sera la tâche assignée à Béring.








Les
Kouriles : une étape vers le Japonais


Au Kamtchatka, les Russes
avaient aussi rencontré des Japonais, commerçants ou naufragés.
Ils apprirent d'eux que le Japon n'était pas fort éloigné du sud
du Kamtchatka et qu'entre les deux terres se trouvaient des îles
dont les habitants portaient le nom de Kouriles. En 1714, un Japonais
naufragé, Sanima, fut envoyé à la cour de Pierre le Grand à
Saint-Pétersbourg, et il sut bientôt assez de russe pour pouvoir
répondre aux questions qu'on lui posait sur la situation des îles
Kouriles.



Les Russes voulurent en faire
la conquête, mais ils se heurtèrent à une farouche résistance.
Les insulaires leur déclarèrent en effet : « Jusqu'ici
nous n'avons été sujets de personne et nous n'avons jamais payé de
tribut. Il n'y a ni zibelines ni renards chez nous. Mais en hiver
nous prenons des loutres et nous les vendons à des étrangers qui
ont coutume de venir chez nous d'un pays voisin que vous voyez là au
sud, et qui nous donnent en échange toutes sortes d'outils de fer,
des toiles de coton et d'autres marchandises. »



Le gouvernement du tsar
s'intéressait beaucoup plus au Japon, et il donna des ordres à
ses marins pour qu'ils s'informassent de cet empire, de la façon de
s'y rendre, des armes dont se servaient les habitants, de leur
manière de faire la guerre. Il souhaitait aussi savoir s'ils
voudraient bien commercer avec les Russes comme le faisaient les
Chinois, et quelles marchandises de Sibérie pourraient leur
convenir.



Le navigateur Ivan Kosyrevski
se rendit à maintes reprises aux Kouriles et consigna ses
découvertes dans des relations qu'il remit à Béring lorsque
celui-ci vint à Iakoutsk en 1726. Il y décrivait leur situation
géographique, leur faune et leur flore, les mœurs des habitants, et
confirmait qu'ils trafiquaient avec le Japon. Ses observations ne
manquaient pas d'exactitude puisqu'il notait que dans la plus grande
des Kouriles, Iturup (Eterofu-to pour les Japonais), il existait
« des ports où les plus vaisseaux sont à l'abri des vents et
des tempêtes ». C'est en effet dans cette île que devait se
réunir deux siècles plus tard l'immense armada japonaise qui devait
attaquer Pearl Harbor !



Les Russes se trompèrent
cependant sur un point : en séparant l'île septentrionale de
l'archipel japonais, Hokkaido, en deux terres distinctes, Yeso et
Matsumai, et en considérant cette dernière comme l'une des
Kouriles.








Les instructions de Pierre
le Grand


Jusqu'en 1714, il n'existait
pas d'autre voie pour se rendre au Kamtchatka que celle de terre par
l'Anadyr, mais cette route était longue et pénible, et surtout
rendue dangereuse par la présence des sauvages tribus koriaks. Cette
situation incita le tsar à demander que l'on tente par mer le voyage
d'Okhotsk au Kamtchatka. Mais il n'existait alors aucun bâtiment
capable de supporter une telle expédition, et à l'usage du compas
était inconnu. On envoya donc à Okhotsk des charpentiers qui y
construisirent un vaisseau semblable à ceux qui allaient autrefois
d'Arkhangelsk à la Nouvelle-Zemble.



Ce navire inaugura les
communications maritimes entre Okhotsk et le Kamtchatka. Le but était
toujours d'établir des relations commerciales avec le Japon. En
1722, un savant géodésien, Jevreinov, vint trouver Pierre le Grand
à Kazan, où le monarque se préparait à marcher contre le Perse,
pour lui faire part des résultats de toutes ces explorations.



C'est
alors que le tsar confia à l'amiral Apraxine le soin de mettre sur
pied une grande expédition qui devrait faire la lumière sur toutes
les questions en suspens concernant la géographie de ces contrées.
Il fallait, selon les instructions, faire construire au Kamtchatka,
ou en quelque autre lieu commode, une ou deux chaloupes couvertes qui
permettraient de visiter les côtes inconnues du nord, pour découvrir
su elles étaient contiguës à l'Amérique ; chercher s'il y
avait quelque port appartenant à des Européens ou si l'on
rencontrerait quelque vaisseau d'Europe. Là où il
serait nécessaire, on mettrait du monde à terre pour reconnaître
le pays et pour s'informer du nom et de la situation des côtes que
l'on aurait découvertes. Enfin, de tout cela il faudrait tenir un
journal exact, qui serait apporté à Pétersbourg.



La
mort ayant mis fin à la glorieuse carrière de cet empereur, sa
veuve, Catherine II, fit exécuter le projet : ce fut le premier
voyage de Béring au Kamtchatka. La tsarine poursuivait ainsi la
grande politique orientale de son époux, puisque la même année
(1725) elle envoyait à Pékin l'ambassadeur Sava pour renouer les
relations commerciales interrompues avec la Chine et régler les
questions de frontières restées en suspens depuis le traité de
Nertchinsk (1689). L'accord
signé à Kiakhta en 1727 donna satisfaction aux deux empires,
puisqu'il a été la base véritable des relations entre la Chine et
la Russie jusqu'au début du XXe
siècle.








A travers la Sibérie



La
première expédition de Béring constitua l'autre volet de cette
politique. Vitus Béring était un navigateur danois. Né vers 1680,
il s'était fait une réputation d'excellent marin en effectuant des
explorations au service de son pays, ce qui le fit
recherche par Pierre le Grand à l'époque où la marine de Cronstadt
était encore à l'état d'embryon. Comme lieutenant puis comme
capitaine, il se distingua lors des expéditions navales russes
contre la Suède, et son intrépidité et ses talents lui valurent
bientôt l'honneur d'être choisi pour diriger les recherches dans
les mers du Kamtchatka.



Béring partit le 5 février
1725 et se rendit d'abord à Tobolsk, au cœur de la Sibérie. Dans
cette ville, il chargea son monde et ses bagages sur des barques et
descendit le cours de l'Irtych ; il remonta ensuite l'Ob et
gagna par voie de terre la forteresse d'Ienisseïsk. Là, il prit
avec lui une trentaine de personnes, des charpentiers et des
forgerons pour la plupart, et s'embarqua avec elles sur les rivières
Ienisseï, Toungouska et Ilim. Il prit ses quartiers d'hiver à
Ilimski, mais fit partir ses ouvriers en avant pour qu'ils
construisent une dizaine d'embarcations destinées à descendre la
Lena. Durant cet hiver, le capitaine fit un voyage à Irkoutsk pour y
rencontrer le gouverneur, auprès duquel il se renseigna sur le pays
qu'il avait à traverser et sur la manière d'y voyager.



Cette région était en effet
peuplée de tribus païennes, les Toungouses, qui élevaient des
rennes et pêchaient dans les rivières, sur lesquelles ils
naviguaient avec des canots faits d'écorce de bouleau. Le pays ne
présentait aucune autre ressource. Au printemps 1726, Béring et ses
compagnons descendirent la Lena sur quinze barques plates jusqu'à
Iakoutsk. Il était alors à 800km d'Okhotsk, sur le Pacifique. Là,
ne trouvant plus de rivières pour le porter ; il chargea ses
bagages sur des chevaux, car il n'était pas question de les faire
voiturer par charroi dans cette région de montagnes et de marais. Il
fallut transporter de grandes quantités de farine ainsi que du fer
et du goudron pour la construction des vaisseaux.








Les mœurs étranges des
Kamtchadales


A
Okhotsk, en effet, il ne trouva qu'une dizaine de familles russes
établies autour de la forteresse. Il y passa l'hiver, y fit gréer
quelques embarcations, et en juin 1727 il était à même de prendre
la mer et d'atteindre la côte sud-ouest du Kamtchatka. Il y envoya
d'abord les charpentiers pour qu'ils y rassemblent les matériaux
nécessaires à la construction du vaisseau qui devait leur permettre
d'explorer ces mers
inconnues ; lui-même ne s'embarqua le 21 août.



Pour traverser la presqu'île
et se rendre sur la côte orientale, on utilisa des traîneaux à
chiens. La nuit, pour résister au froid, la petite troupe était
obligée de creuser des trous dans le sol, et plusieurs fois des
ouragans très violents faillirent ensevelir les explorateurs sous la
neige.



Béring remarqua que les
naturels du pays n'avaient ni blé ni bétail et que c'étaient les
hommes qui labouraient la terre, récoltant des fèves, des carottes
et des raves. Ils mangeaient aussi du poisson, et les chiens, dont la
peau leur fournissait également le vêtement, leur servaient à
tirer leurs traîneaux, les seuls véhicules dont ils disposaient.
Les Kamtchadales payaient leur tribut à la Russie en fourrures.



Leurs mœurs, surtout,
étonnèrent les voyageurs, particulièrement la coutume, quand une
mère accouchait de deux enfants, d'en étouffer un dès qu'il
paraissait, et celle de transporter les vieillards malades dans la
forêt, en hiver comme en été, avec des provisions seulement pour
quelques jours, ou encore celle de ne pas enterrer leurs morts mais
de les traîner dans les bois, où les chiens les dévoraient.



Le
bâtiment fut mis en chantier le 4 avril 1728 et achevé le 10
juillet. Pour le voyage, on fabriqua une espèce d'eau-de-vie, on fit
du sel avec de l'eau de mer et les provisions consistèrent en
carottes, navets et poisson salé. Le
vaisseau fut chargé d'une si grande quantité de vivres de cette
sorte qu'elle pouvait suffire pour nourrir quarante hommes pendant
toute une année.








Il avait atteint
l'extrémité de l'Asie


Le
capitaine leva l'ancre le 14 juillet et mit aussitôt le cap vers le
nord. Le 8 août, par 64° 30' de latitude, il rencontra des
Tchouktches montés sur une barque en cuir. Deux jours plus tard, il
reconnut une île qu'il baptisa Saint-Laurent, du nom du saint du
jour. Le 15 août, il atteignit son plus haut point septentrional :
67° 18' ; il avait alors franchi le détroit
qui allait porter son nom et que Dejnev avait reconnu quatre-vingts
ans plus tôt…



Béring avait eu soin de
dresser une carte aussi exacte que possible de la côte, mais, voyant
que celle-ci s'infléchissait désormais vers l'ouest, le capitaine
conclut qu'il avait atteint l'extrémité de l'Asie et qu'il ne
pouvait y avoir de continuité avec l'Amérique. Il crut donc avoir
rempli son contrat et proposa à ses officiers de faire demi-tour,
arguant du fait que, en avançant plus vers le nord, on courait le
risque de se trouver pris par les glaces.



Le
voyage de retour se passa sans incident notable, et le 29 septembre
son vaisseau, le Gabriel,
revenait à son point de départ sur la côte orientale du
Kamtchatka. Durant l'hiver, les Russes mirent leur séjour à profit
pour recueillir des informations sur l'existence d'une grande terre à
l'est de la presqu'île. Eux-mêmes, au cours de leur navigation,
avaient remarqué des vagues moins hautes qu'elles ne le sont
ordinairement en haute mer et avaient vu flotter des troncs de pins
qui ne poussent pas au Kamtchatka.



Le
5 juin 1729, les explorateurs mirent à la voile et, doublant la
pointe méridionale du Kamtchatka, dont ils relevèrent soigneusement
la position, ils abordèrent à Okhotsk le 23 juillet. Béring refit
en sens inverse le long
voyage sibérien, et le 1er
mars 1730 il était de retour à Saint-Pétersbourg après cinq ans
d'absence.



Entre cette première
expédition de Béring et la seconde, les connaissances des Russes
sur ces contrées lointaines progressèrent grâce à deux Japonais
qui se rendirent dans leur capitale et à d'autres explorations dans
le pays des Tchouktches.



En 1732, le capitaine fut
élevé au grade de commandeur et se vit assigner la mission
d'entreprendre des voyages par mer vers l'est, pour trancher enfin la
question de savoir si les terres dont on avait une connaissance vague
à l'opposé du Kamtchatka faisaient partie de l'Amérique, ou si
elles n'étaient que des îles intermédiaires entre les deux
continents. On lui demanda également d'effectuer des reconnaissances
au sud, vers le Japon, et de voir si le passage du Nord-Est était
praticable sur l'océan Glacial.








Des savants en Sibérien


L'expédition dut préparée
conjointement par le Sénat, le collège de l'Amirauté et l'Académie
des sciences. Des savants devaient l'accompagner ; on choisit un
naturaliste, Johann Georg Gmelin, un astronome-géographe, Louis
Delisle de La Croyère. Quand à Gerhard Friedrich Müller, un
Allemand, il fut l'historien de cette exploration.



Les départs s'échelonnèrent
au cours de l'année 1733. Tandis que l'on construisait, à Okhotsk,
les vaisseaux qui devaient affronter la haute mer, les scientifiques
parcouraient la Sibérie en faisant leurs observations. Mais, les
préparatifs traînant en longueur, Gmelin et Müller tombèrent
malades et demandèrent à revenir.



En 1738, un naturaliste
allemand, Georg Wilhelm Steller, vint les remplacer. C'est lui qui,
avec Delisle de La Croyère, allait accompagner Béring dans sa
navigation au nord-ouest de l'Amérique et partager l'honneur de
cette expédition. Ce Franconien, né à Windsheim en 1709, avait
étudié les sciences naturelles et enseigné la botanique à
l'université de Halle. Il se rendit ensuite en Russie et fut
attaché, en qualité de médecin, au savant archevêque de Novgorod,
avant d'être nommé, après la mort du prélat, adjoint de
l'Académie des sciences. Ses connaissances allaient rendre les plus
grands services aux membres de l'expédition.



Entre-temps,
plusieurs tentatives furent effectuées pour explorer l'océan
Glacial afin de se rendre compte si des navires de commerce pouvaient
l'emprunter ; mais du fait des rigueurs du climat du scorbut ou
des attaques des indigènes, toutes échouèrent. A Okhotsk, les
travaux avançaient lentement. A l'été 1737, deux embarcations
étaient néanmoins construites : l'Archange
Michel et de l
Espérance, qui avec le
Gabriel
de la première expédition, devaient conduire le capitaine de
Spangberg au Japon. En 1740, deux vaisseaux plus importants, le Saint
Pierre et le Saint
Paul, destinés à
Béring, étaient terminés.



Spangberg partit en 1738. Il
se rendit aux Kouriles et au Japon, dans l'île de Hokkaido, trafiqua
avec les habitants et dressa la carte de ces régions. Il atteignit
son but principal, qui était de découvrir la vraie position du
Japon par rapport à la péninsule du Kamtchatka.








Pleine voile vers le nord !


Mais ces expéditions avaient
épuisé les réserves de vivres constituées à Okhotsk, et ce n'est
qu'au printemps de 1740 que tout fut enfin prêt pour le départ.
Delisle de La Croyère et Steller étaient aussi arrivés avec
d'autres officiers. Le 4 septembre, les navires levèrent l'ancre,
doublèrent le Kamtchatka et parvinrent dans la baie d'Avatcha, où
ils passèrent l'hiver. Le commandeur y bâtit une église, qu'il
consacra, en l'honneur de ses vaisseaux, aux apôtres Pierre et Paul,
et donna à ce port le nom de Petropavlovsk, qu'il porte toujours.



On mit la dernière main aux
préparatifs, on fit des provisions de poisson séché et on
transporta en traîneau à chiens les vivres laissés sur la côte
occidentale du Kamtchatka. Le 4 mai 1741, Béring assembla le
conseil, composé des officiers et des savants. Il fut décidé de
rechercher d'abord une terre hypothétique « en vue par dom
Jean de Gama », mais qui figurait au sud-est d'Avatcha sur la
carte de l'Académie des sciences (cette carte avait été publiée
en 1649 par Texeira, cosmographe du roi du Portugal). Malgré l'avis
des officiers, qui voulaient courir aussitôt vers le nord-est, le
commandeur tint à cette carte.



Le
4 juin 1741, on mit à la voile. Béring était sur le Saint
Pierre et avait à son
bord le naturaliste Steller. Son lieutenant, Tchirikov, commandait le
Saint Paul,
avec pour compagnon le savant Delisle de La Croyère. On fit donc
route vers le sud-est jusqu'au 12 juin, date à laquelle on se
trouvait par 46 degrés de latitude. Il n'en fallut pas davantage
pour être convaincu que l'on cherchait en vain la « terre
de Gama ». On
revira de bord et l'on courut au nord puis à l'est, pour aller à la
découverte du continent américain.



Malheureusement, le 20 juin,
une violente tempête et le brouillard séparèrent Tchirikov du
commandeur. Béring fit son possible pour retrouver son second, mais
croisa en vain les parages où l'avait surpris la tempête. Le 25
juin, il reprit sa marche vers l'est, et les deux navires ne se
retrouvèrent plus.








L'aspect du pays était
effrayant


Le
15 juillet, Tchirikov abordait la côte américaine par 56 degrés de
latitude (à la hauteur de l'actuelle Colombie britannique). Il
envoya quelques hommes à terre dans une chaloupe, mais sans doute
furent-ils capturés par les indigènes, car on ne les revit plus.
Comme il ne disposait pas d'autre canot, le capitaine, après les
avoir attendus plusieurs jours, se décida à lever l'ancre, le 27
juillet, pour s'en retourner au Kamtchatka. Le Saint
Paul longea la côte
américaine, vit plusieurs fois des naturels embarqués sur des
canots en cuir et qui parurent stupéfaits de la taille de leur
navire.



Ne pouvant faire provision
d'eau fraîche, faute de chaloupe, il y suppléa en distillant de
l'eau de la mer ou en recueillant l'eau de pluie, mais cette
circonstance aggrava le scorbut, qui fit de grands ravages. Le
professeur de La Croyère et nombre d'officiers périrent : le
11 octobre, quand le navire regagna enfin Petropavlovsk, il ne
restait plus que quarante-neuf des soixante-dix hommes qui en
constituaient l'équipage.



Le
sort de Béring fut plus terrible encore. Le 18 juillet, trois jours
après Tchirikov, le commandeur aperçut le continent américain par
58° 28' de latitude.
« L'aspect du pays, écrit Müller, était effrayant par ses
hautes montagnes couvertes de neige. On chercha à s'en approcher
davantage, mais comme on n'avait que de petits vents variables, on ne
l'atteignit que le 20 juillet, et l'on mouilla près d'une assez
grande île, à peu de distance du continent [sans doute une île de
l'archipel Kodiak, sur la côte occidentale de l'Alaska]. »



Deux embarcations furent
envoyées à terre pour chercher de l'eau et visiter la côte.
Steller prit place dans l'une d'elles. Dans une île on découvrit
quelques cabanes, qui devaient servir aux habitants du continent
lorsqu'ils venaient y pêcher. Steller y trouva du saumon fumé, des
cordes, des flèches et un outil à faire du feu (une planche percée
de plusieurs trous avec un bâton) semblable à ceux dont on se
servait au Kamtchatka. Le naturaliste y recueillit aussi des plantes
et des herbes, qu'il décrivit par la suite ; il devait toujours
regretter de ne pas avoir eu plus de temps pour visiter ces côtes de
l'Amérique, où il ne resta que six heures. Dès que l'aiguade fut
faite, il fallut se résoudre à revenir à bord.



Les
matelots, de leur côté, avaient remarqué du bois coupé, des
traces d'hommes et cinq renards rouges, qui ne leur parurent pas du
tout sauvages. Pour manifester aux naturels ses intentions
pacifiques, Béring fit porter à terre quelques présents : une
pièce de toile, deux chaudières en fer, deux couteaux, des perles
de verre et une livre de tabac. Le 21 juillet, il remit à la voile
et résolut de naviguer au nord, mais la direction de la côte, qui
était sud-ouest, l'en empêcha.








Tempêtes, brouillards et
scorbut


Au
mois d'août, le Saint
Pierre longea les
rivages méridionaux de la péninsule de l'Alaska. L'équipage
souffrait du scorbut, et le commandeur lui-même était le plus
malade. Le 29 août, on arriva en vue d'un groupe d'îles qu'on
baptisa Choumagine, du nom de l'homme qui était mort le premier
pendant ce voyage et qui fut enterré là. Le vaisseau n'était guère
en sûreté, exposé à la violence des vents du sud et n'ayant
devant lui que des brisants et des rochers.



On
y resta cependant plus longtemps que prévu, car le maître Chitrov,
ayant vu du feu sur l'une des îles, demanda à aller à terre.
Béring, qui à cette époque ne quittait déjà plus sa cabine, l'y
autorisa. Il prit cinq hommes avec lui, dont un interprète
tchouktche. Mais ils ne trouvèrent personne, et le 2 septembre le
Saint Pierre
reprit la mer. Trois jours plus tard, des Esquimaux, dans des canots
« faits à la façon de ceux du Groenland et du détroit de
Davis », vinrent au navire avec un calumet, mais ils n'osèrent
pas monter à bord.



Les Russes décidèrent alors
d'aller à terre, et les Esquimaux leur offrirent de la chair de
baleine. Ils remarquèrent qu'ils n'avaient pas de femmes avec eux et
qu'aucune cabane n'existait sur l'île, et en conclurent qu'ils
n'étaient venus là que pour chasser la baleine. Après avoir fait
provision d'eau, il fut décidé de mettre le cap au sud et de
retourner au Kamtchatka. Les navires durent alors affronter de
terribles tempêtes. Par ailleurs, pendant trois semaines, des
brouillards constants ne permirent pas aux navigateurs de voir le
soleil et les étoiles et donc de faire le point. On continua ainsi
de tâtonner dans cette mer inconnue. Le pilote Hesselberg avoua que,
depuis cinquante ans qu'il naviguait, il n'avait jamais essuyé
pareille tempête.








Aux îles des Amis :



le temple de l'île
d'Amsterdam


Le chef nous mena le long d'un
sentier qui débouchait dans une prairie ouverte, à l'un des côtés
de laquelle on voyait une espèce de temple, construit sur une
montagne élevée par les hommes, à environ 16 ou 18 pieds au-dessus
du niveau ordinaire. Sa forme est oblongue et elle est entourée
d'une muraille, un parapet de pierre d'environ 3 pieds de hauteur. De
cette muraille, la montagne qui s'élève insensiblement, est
couverte d'un vert gazon. Au sommet se trouve le temple, de même
forme que la montagne et d'environ 20 pieds de longueur et 14 ou 16
de large.



Avant d'arriver au haut,
chacun s'assit sur le gazon, à environ 50 ou 60 verges du temple.
Trois vieillards, qui en sortirent ensuite, vinrent se placer entre
nous et l'entrée et ils commencèrent une harangue, que je pris
pour une prière, car ils l'adressaient directement du côté du
temple. Cette prière dura environ dix minutes, ensuite les prêtres
(je jugeai que ces Indiens l'étaient) s'assirent parmi nous, et nous
leur offrîmes en présent ce que nous avions. Leur ayant fait signe
que nous désirions voir le dedans de la maison de Dieu, mon ami
Attago se leva sur-le-champ ; il nous y conduisit sans la
moindre répugnance et il nous donna pleine liberté d'en observer
toutes les parties.



Nous trouvâmes au front deux
escaliers de pierre, qui conduisent au sommet de la muraille. La
montée au temple est douce et il y a tout autour un chemin de beau
sable. Ce temps est construit, à tous égards, de la même manière
que leurs habitations, c'est-à-dire avec des poteaux et des solives,
et couvert de feuilles de palmier et qui ressemblent à une muraille.
Un beau gravier couvrait le plancher, excepté dans le milieu où
l'on voyait un carré oblong de cailloux bleus, élevé d'environ 6
pouces plus haut que le plancher. Deux images grossièrement
sculptées en bois et chacune d'environ 2 pieds de longueur
occupaient les deux coins. Comme je ne voulais offenser ni eux ni
leurs dieux, je n'osai pas les toucher, mais je demandai à Attago
(en m'expliquant le mieux qu'il fut possible) si c'étaient des
dieux. J'ignore s'il me comprit ; mais, à l'instant, il les
mania, et les retourna aussi grossièrement que s'il avait touché un
morceau de bois, ce qui me convainquit qu'elles ne représentaient
pas la divinité…



Avant
de quitter le temple, nous crûmes devoir enrichir l'autel d'une
offrande, et nous laissa
même
sur les cailloux bleus, des médailles des clous et plusieurs autres
choses, que mon ami Attago prit à l'instant et mit dans sa poche.
Quelques-une des pierres de la muraille qui enfermait cette montagne
avaient 9 ou 10 pieds sur 4 de longueur et environ 6 pouces
d'épaisseur. Il est difficile de concevoir comment ils ont pu
tailler de pareilles pierres dans les rochers de corail.



Après avoir examiné ce
temple, qu'ils nomment « a-fia-tou-ca » dans leur langue,
nous demandâmes à nous en revenir.



Le scorbut décimait
l'équipage ; bientôt, il ne se passa presque plus de jour sans
que quelqu'un mourût, et il restait à peine assez d'hommes valides
pour la manœuvre du bateau. Le 4 novembre, enfin, on aperçut une
terre et on résolut d'y aborder, pensant au moins s'y refaire une
santé. En effet, l'eau diminuait, les maladies se multipliaient, les
voiles et la mâture étaient à bout ; on préféra s'en
remettre à la Providence plutôt que de poursuivre la navigation
dans ces conditions.



Le 6 novembre, Steller se
rendit à terre avec un officier ; ils la trouvèrent couverte
de neige, mais un torrent leur fournit de l'eau potable. On ne voyait
malheureusement ni arbres ni bois à brûler. Pour mettre les malades
à l'abri, on creuse des fosses entre les collines de sable qui
bordaient le torrent, et le 8 novembre on commença à les descendre
sur l'île. Mais la plupart moururent, et les corps furent dévorés
par les renards qui y fourmillaient.








Presque enterré vif


Le lendemain, quatre hommes
portèrent le commandeur à terre. Malgré Steller, qui se dépensa
sans compter pour le sauver, Béring céda au mal. « A la fin,
dit Müller, il devint méfiant et regarda tout le monde comme
ennemi, tellement que Steller, qu'il avait tant aimé jusque là,
n'osa plus paraître à ses yeux. » Il mourut le 8 décembre
1741, et on donna son nom à l'île qui allait devenir son tombeau.
« On peut dire, écrit l'auteur de la relation, qu'il a été
presque enterré vif : car comme il se détachait
continuellement du sable des parois de la fosse où il était couché
et que ses pieds en étaient couverts, il ne voulut plus permettre à
la fin qu'on l'ôtât. Il croyait en ressentir encore quelque
chaleur… Peu à peu ce sable s'était accumulé jusqu'au bas-ventre
et, lorsqu'il fut mort, il fallut le déterrer pour l'inhumer
convenablement. »



Les
survivants durent lutter pour leur existence ; ils trouvèrent
heureusement quelques provisions dans leur navire qu'une tempête
avait jeté à la côte dans la nuit du 28 au 29 novembre. Il se
nourrirent également des renards qu'ils chassaient et surtout des
animaux marins : loutres de mer, otaries, phoques, ours marins
(Otaria ursina)
à la riche fourrure et bélougas (dauphins). Ils tuèrent beaucoup
de loutres et en conservèrent les peaux pour les vendre au cas où
ils regagneraient la Russie. Ils en amassèrent neuf cents, qui
furent partagées également entre tous.



Les
navigateurs découvrirent aussi un animal extraordinaire, une vache
marine géante, ou rhytine, dont Steller donna une description. Ils
en tuèrent beaucoup et s'en nourrirent durant tout leur hivernage.
Leur chair était aussi bonne que le meilleur bœuf, et la viande des
jeunes n'était point, paraît-il, inférieur à celle du veau. Les
malades surtout s'en régalèrent ; la graisse, très épaisse,
servait de beurre. Les Russes salèrent plusieurs tonneaux de cette
chair, qui leur fut très utile quad ils reprirent la mer.








Un voyage de seize ans


En
effet, au mois de mars 1742,
les quarante-cinq survivants de l'équipage décidèrent de
construire une grande chaloupe avec les débris du vaisseau et de
gagner les côtes du Kamtchatka. Les travaux commencèrent le 6 mai
et, après bien des difficultés, ils parvinrent à la mettre à
l'eau. On la baptisa Saint
Pierre en souvenir du
bateau de Béring, et, le 16 août, les marins, sous le commandement
de l'officier Waxel, mirent à la voile. Des vents favorables
facilitant la navigation, le 25 août ils apercevaient la terre du
Kamtchatka ; deux jours plus tard, ils jetaient l'ancre dans le
port de Petropavlovsk.



Ils y passèrent l'hiver et,
en mai 1743, abordèrent enfin à Okhotsk. Waxel retrouva Tchirikov
en Sibérie et ne revint à Saint-Pétersbourg, avec les deux
équipages, qu'au mois de janvier 1749. Cette seconde expédition au
Kamtchatka avait duré seize ans… Steller ne fut pas aussi heureux
et mourut sur le chemin du retour, à Tioumen (Sibérie), le 12
novembre 1745.



Le
sacrifice de Béring, de Steller et de leurs compagnons n'avait pas
été inutile. Grâce à eux, on possédait désormais la preuve que
les continents américain et asiatique étaient séparés par une mer
intermédiaire et que les terres aperçues à l'est n'étaient pas
des îles isolées mais appartenaient bien au continent américain.
On comprit également que la faible largeur du détroit avait
anciennement permis aux
peuples de Sibérie et d'Amérique du Nord de communiquer.



La postérité a donné le nom
de Béring à ce détroit, dont Cook achèvera la reconnaissance. Le
hardi capitaine avait ainsi mis sur la voie tous les découvreurs
ultérieurs des côtes nord-ouest du continent américain.








Sur les traces de Béring


L'expédition
de Béring ne devait pas rester une entreprise isolée ; Pierre
le Grand avait en fait donné le départ d'une reconnaissance
générale des marges extrêmes de son empire. En 1734, Mouraviev et
Pavlov tentèrent de gagner l'embouchure de l'Ob à partir
d'Arkhangelsk, mais ils furent arrêtés par les glaces à hauteur du
détroit de Yougor. Trois ans plus tard, le lieutenant Dimitri
Ovtsine relia par mer l'embouchure de l'Ob à celle de l'Ienisseï ;
lui aussi fut arrêté par les glaces, mais parvint à son but en
1737 et put remonter l'Ienisseï. Le lieutenant Minime essaya à
trois reprises de contourner la presqu'île de Taïmyr en partant de
l'ouest, mais il ne put franchir la barrière d'icebergs. Le
lieutenant Prontchichtchev s'efforça d'y parvenir en partant de
l'est, de l'embouchure de la Lena ; ses deux tentatives furent
vaines, et il mourut du scorbut en 1736, avec son épouse qu'il avait
entraînée dans cette malheureuse aventure. Les restes de l'équipage
regagnèrent Iakoutsk, sous le commandement du lieutenant
Tcheliouskine. Ce dernier, accompagné d'un autre officier Khariton
Laptev, réédita la tentative en 1739, mais leur bâtiment fut broyé
par les icebergs. Il fallut continuer par voie de terre en utilisant
des traîneaux à chiens, à travers des toundras totalement
inconnues.



Après
deux hivernages difficiles, Tcheliouskine parvint, en 1742, au point
continental le plus septentrional du globe, c'est-à-dire au cap qui
porte aujourd'hui son nom. Plus à l'est, restait à explorer la
bande côtière allant de l'embouchure de la Lena à celle de
l'Anadyr, c'est-à-dire tout le littoral nord-est du continent
asiatique. En 1735, le lieutenant Lasinius disparut avec quarante et
un des cinquante-deux hommes que comptait son expédition. Dimitri
Laptev prit le relais ; après un premier échec, il quitta de
nouveau l'embouchure de la Lena, réalisa deux hivernages sur la
glace, mais ne put franchir le détroit de Béring ; il décida
alors d'emprunter la route terrestre reconnue par Stadoukine
près d'un siècle plus tôt, mais dut hiverner une nouvelle fois.



L'expédition
de Béring avait permis de constater que les peaux de loutre, très
recherchées en Russie et en Chine, se trouvaient en abondance sur
les côtes nord-ouest du continent américain. Armateurs et marins se
pressèrent donc au Kamtchatka pour participer à ce fructueux
trafic. Yemelian Bassov gagna ainsi les îles Béring et Unalaska, et
revint à Petropavlovsk avec un riche chargement de peaux ; en
1745, le matelot Nevodtchikov ramena des Aléoutiennes un riche
butin. En 1759, Glotov gagna l'Alaska, passa deux ans dans l'île
d'Umnak et dressa une carte de l'archipel aléoutien. En 1760,
Andrean Tolstykh soumit les îles Andreanof, ainsi baptisées en son
honneur, et, l'année suivante, Betchevine et Pouchkarev en firent
autant à Unalaska, avec une extrême brutalité.



La cruauté des Russes allait
sérieusement compromettre l'essor de leurs activités de traite. En
1762, les capitaines Droujinine et Korovine tombèrent dans des
embuscades : le premier y laissa la vie, ainsi que la plupart de
ses compagnons ; le second dut soutenir un siège terrible pour
échapper à ses agresseurs, alors que le capitaine Medvednikov et
les siens étaient également massacrés. Sauvés par l'arrivée d'un
nouveau navire, les rescapés voulurent tirer une vengeance
exemplaire des Aléoutes, et l'année 1764 vit le massacre de près
de la moitié de la population insulaire.



La
reconnaissance des rivages nouveaux se poursuivait parallèlement à
la conquête ; Chelekhov, un armateur d'Okhotsk, affréta un
navire, confié au capitaine Pribilof, qui découvrit le groupe
d'îles portant encore son nom et put ramener une quantité
impressionnante de fourrures, assurant ainsi la fortune de son
commanditaire. Encouragé par ce premiers succès, ce dernier
organisa, en 1781, une expédition en direction des îles
Aléoutiennes. Après s'être arrêté à l'île Béring et à
Unalaska, il gagna Kodiak, où après avoir vaincu les indigènes
hostiles, ils sut ensuite gagner leur confiance, inaugurant une
politique coloniales plus subtile que celle de ses prédécesseurs,
qui n'avaient fait que chasser indifféremment les loutres et les
Aléoutes. Chelekhov repartit en mai 1786, en vue de ramener une
cargaison de fourrures au Kamtchatka, ce, dans le but de montrer aux
autorités tout l'intérêt du nouveau territoire rattaché à la
couronne russe. Kodiak et Unalaska étaient en effet les premiers
éléments d'une « Amérique russe », d'un véritable
Eldorado des fourrures d'où il serait possible de commercer
directement avec la Chine, me trafic terrestre étant interrompu
depuis longtemps. L'impératrice Catherine considérait ces projets
d'un œil favorable et encouragea Chelekhov, qui, désormais,
dirigeait les affaires extrême-orientales à partir de Iakoutsk. Les
marchands Baranov et Izmaïlov prirent solidement pied sur le
continent américain, où ils durent affronter les Indiens Koloches,
ennemis des Aléoutes. Dès 1794, un navire construit en Amérique,
le Phoenix,
faisait voile vers Okhotsk avec une cargaison de peaux. La création,
en 1799, d'une compagnie russo-américaine bénéficiant du monopole
d'exploitation de toutes les ressources des îles Kouriles, de
l'archipel aléoutien et de l'Alaska marqua une étape supplémentaire
vers la création d'une Amérique russe. Sur place, Baranov partit en
1798 reconnaître les côtes américaines, découvrit l'île qui
porte maintenant son nom et y installa un fort baptisé Arkhangelsk,
fort qui fut détruit par les Koloches deux ans plus tard.



Cette agression fut vengée en
1803 et les Koloches furent définitivement soumis par l'intraitable
Baranov, qui, avec son compère Chelekhov, mort en 1795, avait été
le fondateur de l'Alaska russe.

Philippe Conrad
 
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