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Constantinople : capitale byzantine
Stéphane Yerasimos
Professeur à l'université Paris VIII-Saint-Denis
Ancien directeur de l'Institut français d'études anatoliennes † 2005

Constantinople est une ville fondée sur un site prédestiné à la gloire. La péninsule rocheuse, qui avance pour intercepter le passage maritime à travers le Bosphore, présente une importance géopolitique de dimension eurasienne. Symboliquement située sur la ligne de séparation entre l'Europe et l'Asie, dont le Bosphore marque la frontière, elle contrôle aussi bien l'itinéraire terrestre depuis l'Europe centrale, via les Balkans, vers l'Asie mineure et le Moyen Orient, que le passage maritime entre les rives sud de la Russie et la Méditerranée, à travers la mer Noire.


Alexandre le Grand et les croisés sont passés par là, d'ouest en est, Xerxès et les premiers sultans ottomans dans le sens opposé. L'ouverture ou la fermeture des Détroits par la puissance qui les contrôlait a déterminé le sort de l'espace russe des Carpates à l'Oural et de l'océan Arctique à la mer Noire, dont ce passage constituait la seule issue maritime praticable. Ainsi l'influence de Constantinople porte au nord-ouest jusqu'aux plaines danubiennes, au-delà des Balkans, embrasse la steppe russe au nord, bute sur les hauts plateaux anatoliens et les contreforts du Caucase à l'est, atteint la Mésopotamie et le croissant fertile moyen-oriental et englobe même l'Égypte aux moments de sa plus grande expansion, contrôlant de même tout l'est méditerranéen jusqu'à Malte et à la Sicile. L'extension des empires qui se sont formés à partir d'elle en constitue la preuve irréfutable.


La fondation


Sa fondation par Constantin a été en même temps un acte de refondation de l'Empire romain, officialisant une nouvelle religion, le christianisme, stabilisant la situation économique et sociale et instaurant une nouvelle dynastie dont la cité éponyme était destinée à devenir la capitale. Les conséquences ne démentirent pas les espérances portées par cet acte, l'empire prit un nouveau ressort et les héritiers, institutionnels sinon directs, de Constantin régnèrent à partir de cette ville pendant plus de onze siècles, pour être remplacés par les Ottomans qui perpétuèrent l'idée de l'empire jusqu'au XXe siècle. Avec Constantinople, une nouvelle ville éternelle était née.


La fondation s'est faite en deux temps. Le 18 septembre 324, Licinius, le dernier compétiteur de Constantin pour la possession de l'empire, est vaincu à Chrysopolis, l'actuelle Üsküdar sur la rive asiatique du Bosphore. Quelques semaines plus tard, entre le 8 et le 13 novembre, Constantin procède à la consécration de la nouvelle ville, lui traçant un nouveau périmètre qui conduit la ville constantinienne à une superficie de trois à quatre fois supérieure à celle de l'ancienne Byzance. On ne connaîtra pourtant sans doute jamais l'emplacement de la muraille de Constantin puisque toute trace matérielle en a disparu. Les travaux commencent aussitôt et, le 11 mai 330, l'empereur procède à l'inauguration de sa nouvelle capitale.


En fondant sa ville, Constantin, trace un périmètre et s'emploie par la suite à remplir d'habitants l'espace ainsi délimité. Pour cela il recourt à un ensemble de mesures et d'incitations. Dès 326 il décide de détourner le blé d'Égypte de Rome vers Constantinople. En 332 il assure le ravitaillement gratuit en blé du peuple de la nouvelle capitale. En 334 les architectes et les artisans du bâtiment sont exemptés d'un certain nombre de charges, ceux qui font construire des maisons ont droit à des pains gratuits et les grands propriétaires fonciers d'Asie Mineure sont tenus à édifier une maison dans la ville.


Ces mesures sont poursuivies sous Constance II et c'est vers la fin de son règne que l'immigration, auparavant hésitante, devient spontanée. Les visiteurs s'émerveillent déjà du caractère cosmopolite de la ville, caractéristique qui deviendra permanente, parlent d'une mer humaine et se plaignent des étrangers qui affluent sans arrêt. Les immigrants pauvres sont attirés par le monachisme et des monastères, noyaux de nouveaux quartiers, se fondent dans les faubourgs.


La construction d'une nouvelle enceinte constantinopolitaine qui double la superficie de la ville et englobe les faubourgs, tout en ajoutant des grands espaces vides en prévision d'un accroissement futur de la population, débute en 412. Elle sera achevée pour l'essentiel en 422. 6 646 mètres d'un mur haut de 11 mètres et épais de 5, courant entre la mer de Marmara et la Corne d'or, sont renforcés de 96 tours.


La ville de Théodose II a une superficie d'environ 1 400 hectares et un périmètre de 19,5 kilomètres. Elle peut contenir 400 000 à 500 000 habitants, contre 100 000 à 150 000 pour celle de Constantin. D'après les auteurs contemporains, sa population aurait dépassé vers 430 celle de Rome. Celle-ci, qui avait 300 000 à 350 000 habitants dans la deuxième moitié du IVe siècle, est réduite à moins de 200 000 au début du Ve. Il faudrait donc évaluer la population de Constantinople à 250 000 habitants au moment de l'achèvement de ses murailles.


De la Grande Église à Sainte-Sophie


Constantin n'avait pas prévu d'église cathédrale pour sa capitale. L'église des Saints-Apôtres, dont il édifia la première construction, était destinée à l'origine à devenir son mausolée et ce n'est qu'avec l'arrivée en 356 ou 357 des reliques des saints André, Timothée et Luc qu'elle fut consacrée aux Apôtres. C'est en revanche Constance II qui commence à bâtir peu avant 350 une grande basilique au nord de l'Augoustéon, la grande place devant l'entrée du palais impérial. Inaugurée par Constance le 15 février 360, elle fut dédicacée au Christ et simplement appelée la Grande Église. Presque aussi large et plus longue que l'église actuelle, elle possédait cinq nefs et des galeries et était précédée d'un narthex et d'un atrium. De cette première construction ne subsiste aujourd'hui que le skévophylakion, le trésor de l'église, édifice rond à coupole, situé à l'angle nord-est du bâtiment principal.


Le 20 juin 404 l'église est incendiée à la suite d'une émeute. Elle est aussitôt restaurée et inaugurée de nouveau par Théodose II le 10 octobre 415. En janvier 532, la grande révolte de Nika incendie l'Augoustéon, les propylées du palais impérial et la Grande Église, qui brûle pendant la nuit du 13 au 14. La révolte est réprimée dans le sang, 30 000 à 35 000 personnes sont massacrées dans l'hippodrome et, le 23 février, Justinien commence la construction de la nouvelle église de Sainte-Sophie.


Justinien choisi un couple d'architectes, Anthémios de Tralles et Isidore de Milet, tous les deux originaires de l'ouest de l'Asie Mineure. En utilisant une très vaste gamme d'emprunts et en suivant sans doute un programme impérial précis, les deux architectes construisent un monument unique sans précédent et sans réplique pendant toute la période byzantine.


Les dimensions de l'église sont sans doute données par celles de l'église précédente ; elle s'inscrit dans un rectangle de 77 m sur 71,70 m. Le projet entend réaliser un compromis entre le plan centré à coupole, qui reflète l'idéologie impériale en tant que microcosme de la terre carrée couverte de la voûte céleste, selon les croyances de l'époque, et le plan basilical, qui reste la règle pour les grands édifices religieux chrétiens de ces temps. La centralité du plan fait de la coupole la quintessence de l'édifice. Celle-ci, de 31 mètres de diamètre, culminait dans sa première version à 49 mètres du sol. Ses dimensions ne seront dépassées ni par l'architecture byzantine ultérieure ni par l'architecture ottomane.


Épidémies de peste, invasions et sièges


Constantinople, dont la population atteint les 300 000 à 400 000 habitants, est frappée en 542 par une épidémie jusque-là inconnue, la peste. Elle se manifeste pour la première fois dans le bassin Méditerranéen, en octobre 541, au port égyptien de Pélusium, en provenance d'Éthiopie. Au printemps suivant elle affecte toutes les grandes villes portuaires, Alexandrie, Antioche, Constantinople. Les autorités de la capitale arrêtent de compter les morts quand ceux-ci atteignent les 230 000, c'est-à-dire approximativement les deux tiers de la population. Les régions rurales de l'empire ont été moins affectées mais, en deux ans, Justinien perd sans doute le quart de ses sujets, c'est-à-dire autant de contribuables, de producteurs et des soldats. À Constantinople, les grandes familles, les artisans, le clergé sont décimés et l'empereur tombe également gravement malade.


En 558, l'année de l'effondrement de la coupole de Sainte-Sophie, aussitôt refaite, la peste revient et devient endémique les deux siècles suivants. À la mort de l'empereur Phocas, en 610, le déclin paraît inéluctable. Bulgares, Slaves et Avares finissent par conquérir l'ensemble des Balkans, l'arrivée des armées persanes en 617 au delta du Nil oblige l'empereur Héraclius à interrompre l'approvisionnement en blé de Constantinople et par conséquent la distribution gratuite de pain, en cours depuis la fondation constantinienne. En 626 les Avares assiègent Constantinople et détruisent son système d'adduction d'eau, mis en place sous Valens. Il ne sera réparé qu'en 768.


En 717-718, la ville subit le siège arabe le plus sévère de son histoire. Mais paradoxalement ce sont les assiégeants qui sont décimés par la famine tandis que les assiégés s'en sortent sans peine, cultivant les champs et les jardins situés à l'intérieur des murailles et pêchant des poissons. La population de Constantinople est alors estimée à 40 000 habitants, c'est-à-dire autant qu'à la veille du siège de 1 453. Mais le chiffre le plus bas n'est pas encore atteint, il le sera aux lendemains de la peste de 747, quand la ville reste pratiquement déserte et qu'il faut la repeupler en ramenant des colons des îles de la mer Égée. À partir de cette date une lente remontée commence. Mais quand Constantin V engage en 768 les travaux de réparation du réseau d'adduction d'eau il doit faire venir des ouvriers du Pont, de la Grèce et de la Thrace.


Un tel recul quantitatif ne peut pas ne pas avoir des effets qualitatifs. La rupture de l'approvisionnement en eau ne fait pas seulement disparaître nymphées et fontaines publiques, elle entraîne également l'abandon des bains publics et des grandes citernes ouvertes. Les rapports à l'eau et à l'hygiène, entretenus depuis l'époque romaine, se modifient donc radicalement. Lors de la première grande peste, celle de 542, on persiste à inhumer les morts hors les murs, mais pendant celle de 747 on remplit d'abord les tombeaux dans la ville, ainsi que les citernes vides et les fosses, et on creuse ensuite les vignobles et les jardins à l'intérieur de la vieille muraille, c'est-à-dire celle de Constantin.


Dans cette ville où la plupart des anciens monuments sont abandonnés ou défigurés, la mémoire des habitants et leurs rapports avec le passé monumental de la ville disparaissent également. Les restes des statues ramenées par les premiers empereurs, les colonnes et les grands bâtiments publics, deviennent des objets porteurs de légendes que vont développer les Patria, ses guides légendaires d'une ville devenue étrangère à sa population. La ville du Bas Empire sera presque aussi couverte de mystères pour les habitants de Constantinople médiévale que celle-ci aux yeux de ses habitants ottomans. Étrange mais compréhensible sort d'une ville dont l'histoire est trop longue pour être apprivoisée par la mémoire humaine.


Une agglomération féodale


Après avoir touché le fond au milieu du VIIIe siècle, Constantinople se ressaisit lentement avec l'avènement de la dynastie macédonienne en 867, en la personne d'un soldat illettré, Basile Ier. Toutefois, cette renovatio imperii Romani, expressément proclamée par les empereurs, n'est qu'une apparence. Le relèvement progressif, mais sans doute partiel, de Constantinople de ses ruines est une succession d'initiatives privées des personnes influentes, y compris les empereurs eux-mêmes. Cela apparaît aussi bien à travers le programme qu'à travers l'architecture des nouveaux édifices. D'une part, les bâtiments à caractère public, nouvellement édifiés, sont essentiellement des églises et des monastères. Cela ne procède toutefois pas du souci de fournir un lieu de culte à la population de la capitale, mais des logiques de fondations privées, assurant notamment des prestiges familiaux. D'autre part, les bâtiments, s'ils sont richement décorés, sont presque toujours petits et de toute façon sans commune mesure avec ceux de la première époque. Cela vient moins des contraintes techniques – on ne taille plus des colonnes et l'on procède surtout par récupération – que de l'absence d'intérêt pour les grands monuments publics. On préfère les constructions élégantes qui rehaussent le prestige du fondateur parmi ses pairs et c'est ce caractère précieux qui définit l'architecture du Moyen Âge byzantin.


Nous nous trouvons alors devant une importante concentration de fondations familiales de la dynastie impériale des Comnènes et de leur clientèle situées sur le versant de la Corne d'or, depuis le forum de Théodose (place de Bayezid) jusqu'aux murailles terrestres. Ces fondations étaient composées de monastères et de bâtiments de bienfaisance, qui tiraient leur substance des revenus de vastes domaines ruraux dispersés dans l'empire, mais aussi des résidences de leurs fondateurs. À la place de la cité issue de l'Antiquité, basée sur la citoyenneté, se formait une agglomération féodale, tissée de liens personnels et de conflits de clans. La conséquence fut la disparition quasi totale de la trame urbaine régulière et l'apparition progressive d'un tissu urbain alvéolaire, caractéristique de la ville orientale, où les chemins servent à relier de multiples enclaves au centre d'activités et où les lieux de pouvoir se posent à cheval entre la ville et la campagne, comme ce fut le cas avec le palais des Blachernes.


Le rétrécissement de l'empire et notamment l'occupation turque de l'Anatolie entraînent l'exode rural. Constantinople devient, avec Thessalonique, l'unique métropole byzantine et sa population continue à augmenter, atteignant les 300 000 personnes à la veille de la conquête latine.


L'épisode vénitien et les croisades


Le rôle de convoyeurs des troupes de la première croisade et par la suite le monopole du commerce en Méditerranée, confère aux Vénitiens, mais aussi aux Pisans et aux Génois, une puissance sans cesse accrue. Les Vénitiens s'installent ainsi à Constantinople en 1082 dans un quartier situé aux bords de la Corne d'or, immédiatement à l'ouest de l'aboutissement du pont actuel de Galata. La politique de plus en plus indépendante que mènent les Vénitiens en Italie exaspère Constantinople et la population de la capitale devient de plus en plus hostile aux Latins qui s'y trouvent installés. Ces sentiments entraînent en avril 1182 un massacre généralisé des habitants latins de la ville. C'est le début de l'escalade qui aboutira à la conquête de la ville en 1204. Les Vénitiens, convaincus de la nécessité de la domination politique pour asseoir leur suprématie économique, dévient la quatrième croisade vers Constantinople. La ville est prise et les territoires européens de l'empire, ainsi que les îles, sont partagés en fiefs entre les croisés, Venise obtenant la part du lion.


La conquête de 1204, précédée par deux grands incendies en juillet et août 1203, lors du premier siège croisé, et suivie par le pillage en règle de la ville, entraîne une chute rapide de la population. La cour et son entourage, l'aristocratie et le haut clergé quittent en grande partie la ville.


Michel VIII Paléologue, réoccupe presque sans coup férir Constantinople en 1261 mais il a besoin d'une puissance navale pour s'y maintenir. Les Génois étant les seuls à pouvoir se mesurer avec les Vénitiens, il leur propose de s'installer sur la rive nord de la Corne d'or, ce qu'ils acceptèrent avec l'intention d'y fonder une vraie ville, celle de Galata.


La latinité, devenue l'ennemi majeur avec l'occupation du cœur des terres byzantines et la domination économique qu'exerçaient les cités italiennes, engendre chez les intellectuels le besoin d'une définition autre que celle de l'Empire romain qui constituait toujours l'appellation officielle de Byzance. Ainsi, un courant humaniste, faisant référence à l'Antiquité, a pu constituer un ferment de renaissance intellectuelle. Celui-ci ressuscita l'étude des textes antiques et manifesta son admiration pour les monuments et les œuvres d'art de cette époque. C'est ce qu'on appelle la renaissance paléologienne. Toutefois, à partir du milieu du XIVe siècle, la capitale, pratiquement assiégée et en survie, est incapable d'une production originale jusqu'à sa conquête par les Turcs ottomans en 1453.

Stéphane Yerasimos
Octobre 2009
 
Bibliographie
Histoire d'Istanbul Histoire d'Istanbul
Robert Mantran
Histoire des grandes villes du monde
Fayard, Paris, 1996

Constantinople, de Byzance à Istanbul Constantinople, de Byzance à Istanbul
Stéphane Yerasimos
Place des Victoires, Paris, 2001

Istanbul Istanbul
Stéphane Yerasimos - introduction de Gilles Veinstein
Citadelles & Mazenod, Paris, 2002

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