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La Mission archéologique franco-ouzbèke et l'Association pour la sauvegarde de la peinture d'Afrasiab
Frantz Grenet
Directeur de recherche au CNRS

Juste au nord de la ville moderne de Samarcande s'étend un vaste plateau de lœss désigné sous le nom d'Afrasiab. Bien qu'entamé sur ses bords par la route de Tachkent et par celle de l'aéroport, il est pour l'essentiel désertique. Il marque le premier site de Samarcande, occupé sans discontinuité depuis sa fondation (au plus tard au VIe siècle avant notre ère) jusqu'à l'invasion mongole de 1220… Or ce lieu mythique, situé sur la célèbre route de la soie, recèle des trésors archéologiques. Frantz Grenet, qui dirige la mission franco-ouzbèke, les évoque ici pour nous.

La superposition des habitats, l'usure des murs de terre crue et l'activité des récupérateurs de briques cuites font que cette succession de petites buttes ne laisse discerner au regard aucun monument particulier, exception faite des grandes lignes de fortification – remparts extérieurs et intérieurs marqués par d'énormes talus, citadelle dominant l'extrémité nord et dont la forme tronconique résulte de l'accumulation artificielle de blocs de terre au Ve siècle de notre ère.

Un grand livre d'histoire

Mais, pour qui sait ausculter la terre selon les méthodes de l'archéologie scientifique, Afrasiab confirme, complète, parfois rectifie le témoignage des chroniques de toutes époques. La vie matérielle, les arts, les croyances bigarrées de cette ville qui fut le grand nœud commercial de la route de la soie, s'enrichissent constamment de nouvelles découvertes. Les premières explorations en profondeur furent pratiquées dès les lendemains de la conquête russe de 1868. Elles aboutirent surtout à recueillir, sans prise en compte des contextes architecturaux, de grandes quantités de céramiques islamiques à décor glacé, qui formèrent les collections de base du musée de la ville et aboutirent aussi dans certaines collections européennes. Une belle sélection en a été présentée à Paris en 1992, lors d'une exposition à l'Institut du Monde arabe. Ce n'est qu'après la dernière guerre que s'imposèrent des méthodes de fouilles plus scientifiques, qui permirent d'asseoir solidement la chronologie de l'histoire de la ville et les grandes étapes de son développement urbanistique.

Les découvertes de la dernière décennie

Depuis 1989, les fouilles ont été reprises par la mission franco-ouzbèke, financée par le ministère français des Affaires étrangères et le CNRS. Elle est dirigée du côté français par Frantz Grenet, du côté ouzbek par Mukhammadjon Isamiddinov. À des archéologues venus de France, de Suisse et de Russie (musée de l'Orient à Moscou), elle associe des membres de l'Institut d'archéologie de l'Ouzbékistan. Les recherches portent surtout sur la partie nord du site, celle qui à toutes les époques a concentré les grands édifices du pouvoir : citadelle, palais, monuments du culte. L'époque de la présence grecque, dont les fouilles anciennes avaient surtout révélé des remparts, vient de livrer un grenier public ravagé par un incendie qui a rougi les murs et calciné les réserves de millet. Sous les restes de la mosquée du Vendredi sont apparus d'énormes murs en blocs de terre dans lesquels il faut très vraisemblablement reconnaître les restes du temple de la déesse Nana, pillé puis rasé par les Arabes qui prirent la ville en 712. Alors qu'on pensait jusqu'ici que les nouveaux conquérants, aux prises avec une pacification difficile, n'avaient presque rien construit avant le IXe siècle, voici que coup sur coup sont apparus deux palais dallés de briques cuites et édifiés dans les années 740-750 : ce sont les plus anciens monuments de l'islam retrouvés en Asie centrale.

Un ensemble exceptionnel de peintures murales…

Le siècle antérieur à la conquête avait été marqué à Samarcande par un premier apogée commercial et culturel. En 1965, les prédécesseurs de l'actuelle mission ont, in extremis, sauvé des dents d'un bulldozer le témoignage le plus fascinant de cette époque : il s'agit d'un vaste ensemble de peintures murales qui décorait la salle de réception d'une résidence aristocratique, sans doute – d'après une inscription – la demeure privée du roi Varkhuman qui régna à Samarcande vers 660 et est mentionné dans les chroniques chinoises comme ayant reçu un brevet d'investiture de l'empereur. La composition par panneaux, exécutée par une équipe en pleine possession de son talent et manifestement très pensée par le commanditaire qui a ordonné des repeints, célèbre divers succès du souverain : sur le mur de fond, la réception de plusieurs ambassades (principautés voisines, Chinois, Turcs, Coréens) ; sur le mur de droite, la grandeur de l'allié chinois (l'impératrice en barque avec ses suivantes, l'empereur à la chasse au léopard) ; sur le mur de gauche, la procession du Nouvel An conduite par le roi au tombeau de ses ancêtres. De tous les vestiges livrés par le sol de Samarcande, c'est certainement cette œuvre qui évoque le mieux les images de raffinement et de cosmopolitisme associés au nom de cette ville.

… et de nécessaires mesures pour le sauvegarder

Depuis 1985, les peintures sont présentées près de leur lieu de découverte, dans le musée de la Fondation de la ville construit spécialement pour elles et pour le matériel archéologique du site. Des erreurs de conception dans le bâtiment et, plus encore, l'interruption de sa maintenance, conséquence de la dégradation des conditions économiques, font que depuis des années il ne remplit plus sa fonction de protection. Des infiltrations d'eau de pluie ont commencé à se produire dans la salle aux peintures, fort heureusement – mais pour combien de temps ? – dans la partie centrale seulement. Sur le conseil de la mission franco-ouzbèke, la direction du musée a, en 1997, demandé une mission d'expertise à Alix Barbet, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de la peinture murale romaine. Son rapport a attiré l'attention sur le risque d'une dégradation très rapide et irrémédiable de l'œuvre si des mesures indispensables ne sont pas prises : rétablissement des conditions de stabilité thermique et hygrométrique, réfection de la toiture du bâtiment, modifications radicales dans sa structure. Afin de collecter des fonds, une Association pour la sauvegarde de la peinture d'Afrasiab a été créée par Alix Barbet, Frantz Grenet et Jean Dezellus, un industriel du bâtiment qui a travaillé en Ouzbékistan. Les premières interventions ont permis de parer au plus pressé : achat d'appareils de chauffage et d'humidificateurs, construction d'un sas de protection à l'entrée de la salle. On travaille aussi à mettre à la disposition des visiteurs une documentation multilingue faisant état des derniers progrès intervenus dans l'interprétation de l'œuvre, à présenter sur place des relevés restitués qui aideront à la lisibilité, à récupérer les copies à la gouache exécutées au moment de la dépose des peintures et qui, pour certaines parties ternies depuis, permettent seules d'apprécier la richesse initiale de la gamme de couleurs. Mais il faudra encore beaucoup de temps, et de multiples bonnes volontés !

Frantz Grenet
Novembre 1999
 
Bibliographie
Le Programme iconographique des peintures de la Salle des ambassadeurs à Afrasiab (Samarkand) Le Programme iconographique des peintures de la Salle des ambassadeurs à Afrasiab (Samarkand)


Arts Asiatiques n°49, 1994, pp.5-20
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