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A la découverte de Pétra, la capitale des Nabatéens

Philippe Conrad
Historien
Une découverte archéologique sous couvert d'espionnage anglais...

Petra fut définitivement abandonnée à la fin du XIIème siècle, après la reconquête de Jérusalem opérée par Saladin, et l’Occident perdit totalement le souvenir de cette ville, dissimulée au cœur de l’univers minéral qui l’entoure. Quelques mentions d’auteurs grecs, latins, byzantins ou arabes pouvaient encore retenir l’intérêt de certains érudits mais la capitale nabatéenne n’était plus qu’une cité fantôme enfouie dans l’oubli. Il en fut ainsi pendant plus de six siècles, jusqu’à ce que Johann Ludwig Burckhardt, un jeune Suisse qui se consacrait à l’exploration de l’Orient demeuré inconnu, la redécouvre en 1812. Né à Lausanne en 1784, ce passionné de géographie devint membre de l’Association for promoting the discovery of the interior parts of Africa qui lui confia officiellement la mission de préparer une expédition vers Tombouctou pour rechercher, à partir de là, les sources du Niger, un moyen pour le Foreign Office de recueillir des informations sur les pays traversés. En fait c’est la péninsule arabique qui intéresse en priorité les autorités britanniques et Burckhardt fut envoyé à Cambridge pour y apprendre l’arabe et les rudiments d’astronomie et de topographie nécessaires pour établir des cartes des régions visitées. Le jeune Suisse, très motivé, mit tant de zèle à se préparer qu’il put s’embarquer en 1809 pour le Proche-Orient. Parvenu à Malte, il se convainquit qu’il lui serait plus facile de circuler dans les pays qu’il entendait découvrir s’il se faisait passer pour un marchand musulman. Maîtrisant la langue arabe, familiarisé avec les us et coutumes des populations rencontrées, il se comporta de telle sorte que personne ne soupçonna jamais la véritable identité de celui qui se faisait appeler Ibrahim ibn Abdallah et mettait sur de prétendues origines hindoustanies l’accent que remarquaient ses interlocuteurs. Il passa ainsi deux ans et demi en Syrie, surtout à Alep, visita la Palestine et s’établit en Egypte à partir de septembre 1812 pour y demeurer jusqu’à sa mort, survenue en 1817. Il ne s’en éloigne que pour effectuer de longs voyages au Soudan et à La Mecque qu’il fut le premier Européen à visiter en 1815. Il avait entre temps découvert en 1813 le temple d‘Abou Simbel, près de la seconde cataracte du Nil, après avoir visité le premier les ruines de Pétra l’année précédente. Il se trouvait en effet au début de 1812 à Amman, d’où il partit reconnaître, à Shawbak, les ruines d’un château croisé. C’est là qu’il entendit parler d’une « cité perdue » pas très éloignée, dans une région occupée par des Bédouins réputés peu accueillants. Ayant appris que la tombe d’Aaron, le frère de Moïse mort avant d’avoir atteint la Terre Promise, s’élevait à proximité, au sommet du Mont Hor, le faux marchand manifesta le désir de sacrifier une chèvre sur la sépulture du vénéré prophète et put ainsi s’assurer les services d’un guide. C’est ainsi qu’il put visiter le chaos montagneux où se dressaient les ruines de Pétra, dont il n’eut pas le temps d’opérer une reconnaissance approfondie. Les notes du voyageur ne furent publiés qu’à partir de 1819 mais dès 1818, six ans après sa visite, deux officiers de la Royal Navy, Charles Irby et James Mangles arrivèrent à leur tour à Petra, accompagnés par le peintre William Bankes. Ils bénéficiaient de la protection que leur assurait un firman délivré par les autorités ottomanes, ce qui leur permit d’effectuer une visite beaucoup plus complète du site, marquée surtout par la découverte du Khaznah, un monument surgissant du rocher dont l’allure tout à fait surprenante les plongea dans la plus grande sidération, tout en suscitant la perplexité que leur inspirait le caractère composite de l’ensemble.

...mais relayée en Europe par des Français
Les premières images de Petra furent ensuite l’œuvre du Français Léon de Laborde et de son compagnon de voyage Louis Linant de Bellefonds, venus visiter la cité nabatéenne en 1828, après s’être rencontrés au Caire. Fils de diplomate, le comte de Laborde n’avait que dix-neuf ans ; Linant de Bellefonds en avait dix de plus et bénéficiait déjà d’une solide réputation d’explorateur, de cartographe et de connaisseur de la langue et du monde arabes. Ils demeurèrent une semaine à Petra sans y rencontrer de difficultés, les tribus locales - décimées récemment par une épidémie de peste - ne manifestant pas leur habituelle hostilité. Les deux visiteurs purent ainsi dessiner précisément les principaux monuments du site et réalisèrent le levé de l’intérieur de quelques tombeaux. Une fois ce travail effectué, ils repartirent pour Aqaba d’où ils empruntèrent la piste caravanière qui conduisait vers l’Egypte. Ils se séparèrent bientôt, Linant souhaitant regagner rapidement Le Caire, alors que Laborde entendait explorer la péninsule du Sinaï. Une fois rentré en France, ce dernier - qui deviendra plus tard conservateur des antiquités du Louvre, puis directeur général des archives sous le Second Empire – publie le récit de l’expédition, accompagné de nombreuses lithographies tirées des dessins réalisés sur place avec Linant de Bellefonds. Publié à Paris en 1833, le Voyage de l’Arabie pétrée marqua le début de la connaissance scientifique du Levant et, en particulier, de Petra. Ce premier travail permettait de disposer d’une riche documentation à propos de l’architecture nabatéenne dans laquelle Laborde distinguait d’évidentes influences hellénistiques. Dans sa description de la tombe dite « Inachevée », l’auteur mettait également en lumière la méthode de travail des constructeurs de Petra lors de la réalisation, du haut vers le bas, des structures rupestres tout à fait originales qui caractérisent le site. Les deux hommes avaient de plus établi un premier plan, très précis, des lieux qui se révèlera très utile aux voyageurs ultérieurs. L’ouvrage de Laborde put aussi susciter des vocations et l’on vit ainsi l’Américain Frederick Catherwood – futur investigateur de nombreux sites mayas - s’embarquer en 1835 pour l’Egypte après l’avoir découvert lors d’un séjour à Paris. Il atteignit Petra en février 1836 après avoir rencontré Linant de Bellefonds au Caire et fut fortement impressionné par le site. De retour aux Etats-Unis, il publia ses Incidents of travel in Egypt, Arabia Petraea and the Holy Land qui rencontrèrent un immense succès auprès du public, désormais familiarisé avec le nom de Petra.
L'impression mémorable de David Roberts
En 1839, le peintre écossais David Roberts, dont les lithographies et les dessins réalisés lors de son voyage en Orient rencontrent un immense succès à Londres, passe à son tour par Petra d’où il va rapporter quatorze vues particulièrement évocatrices, très supérieures quant au respect des proportions et des détails à ce qu’avait produit Laborde une dizaine d’années plus tôt. A partir de 1842 et jusqu’en 1849, Roberts réalisa, en se basant sur les esquisses effectuées sur place les dessins que le lithographe belge Louis Haghe transforma en gravures, publiées mensuellement sous le titre The Holy land, Syria, Idumea, Arabia, Egypt and Nubia. Le tout sera réuni en six volumes comptant deux cent quarante sept planches. Le sujet retenu pour le frontispice du troisième volume n’est autre que la façade du Khaznah. Arrivé en mars 1839 sur place, Roberts, autorisé à demeurer cinq jours sur le site par les habitants du lieu, fut immédiatement fasciné par le spectacle qui s’offrait à lui : « Je suis de plus en plus étonné et déconcerté par cette ville extraordinaire… Chaque ravin, même la cime des montagnes ont été habités. La vallée est jonchée de temples, d’édifices publics, d’arcs de triomphe et de ponts, tous désormais écroulés, sauf un arc et un temple dont le porche est cependant détruit. Le style architectonique est différent de tout ce que j’ai vu jusqu’à présent et, à de nombreux endroits, on remarque un curieux mélange de styles égyptien, romain et grec. Le ruisseau coule encore au milieu de la ville ; partout des buissons et des fleurs sauvages luxuriantes : chaque fente en est pleine et l’air exhale le plus délicieux des parfums… » Il est particulièrement impressionné, lui aussi, par la Khaznah : « Je ne saurais dire si j’ai été plus surpris par l’aspect de cette construction ou par sa position extraordinaire. Elle s’élève, intacte, dans une immense niche taillée dans le roc et la couleur pâle de la roche ainsi que le parfait état de conservation des détails, même minuscules, donnent l’impression qu’elle a été terminée récemment. » Il reste en admiration devant le Siq, la gorge spectaculaire qui permet d’accéder à la cité : « Nous avons exploré l’imposante entrée qui mène à Petra, longue d’un mille environ, qui serpente dans les hauts rochers qui renferment la vallée et qui sont si abrupts qu’ils semblent se rencontrer… C’était le majestueux accès à la ville, aujourd’hui encore utilisé par les Bédouins. » Il découvre aussi le Deir, le couvent sculpté dans le roc qui est d’accès plus difficile. Parvenu à son but, il constate que « d’ici le panorama est merveilleux, le regard embrasse la vallée, le mont Hor – coiffé sur sa cime de la tombe de Aaron – et toute la gorge qui s’insinue au milieu de pics rocheux à l’aspect vertigineux ; la vieille ville s’étire le long de la vallée dans toute son ampleur… ». Les menaces des pillards contraignirent cependant le peintre à se replier précipitamment en direction de Jérusalem.
Un siècle de fouilles archéologiques
De nombreux autres voyageurs suivirent les traces des premiers pionniers dans la seconde moitié du XIXème siècle mais il fallut attendre 1898 pour que les archéologues allemands R.E. Brünnow et A. von Domaszewski étudient méthodiquement les diverses structures rupestres. Les Allemands, alors très influents dans l’Empire ottoman, s’imposèrent comme les spécialistes du site jusqu’à la première guerre mondiale avant d’être relayés par les Britanniques au lendemain de celle-ci, quand Londres récupéra, lors de la Conférence de la Paix, le mandat sur la Palestine et la Mésopotamie. La création en 1921 de l’émirat de Transjordanie et l’influence exercée à Amman par la puissance anglaise permirent, à partir de 1929, l’engagement de nouvelles fouilles. Celles-ci ne sont pas le monopole des Britanniques et Français, les Américains y ont aussi pris leur part, avec notamment la mise au jour, dans les années 1990, des mosaïques de la basilique byzantine et la découverte de rouleaux de papyrus dont certains demeurent lisibles, riches d’informations sur la Petra de l’époque byzantine. Deux campagnes de fouilles de l’Université d’Helsinki (1998-1999) ont permis l’étude des vestiges d’un complexe monastique d’époque byzantine qui, situé à deux heures du centre de Petra, témoignait de la vénération dont bénéficiait Aaron, frère de Moïse. La basilique bâtie au VIème siècle a été remaniée après un tremblement de terre et le sol du narthex était décoré de mosaïques. Longtemps négligée, la petite ville de Wadi Mûsa a révélé 34 sites témoignant d’une présence humaine dès l’âge de pierre et de l’importance de la région à l’époque édomite (sites de Tawilan et de al-Muzaye’a). La période nabatéenne est naturellement la plus richement représentée, avec le site de Gaeia. En 1996, les fouilles qui y ont été effectuées ont permis la mise au jour des restes d’une villa du Ier siècle après J-C dont les pièces étaient décorées de fresques. Plusieurs villages agricoles ont pu être identifiés ainsi que les ateliers de céramistes de Zurraba au sud-est de Wadi Mûsa. Au cours des années 1990, on a également redécouvert dans le Dorset, loin de Petra, dans la propriété de William J. Bankes, l’un des premiers visiteurs du site, les nombreux documents et notes réunis par ce pionnier qui avait réalisé les premiers relevés d’inscriptions en associant cette écriture, déchiffrée une vingtaine d’années plus tard, aux Nabatéens.
Philippe Conrad
janvier 1900
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