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Tombouctou, la cité mystérieuse
Bernard Lugan
Maître de conférence à l'université de Lyon III
Directeur-éditeur de la revue L'Afrique réelle
Expert auprès du tribunal pénal international pour le Rwanda (ONU)

Tout voyageur qui se rend au Mali rêve de découvrir Tombouctou, dont le nom évoque à lui seul le mystère et l'exotisme. Si la ville, à demi engloutie par les sables, n'est plus aujourd'hui que le reflet de ce qu'elle fut il y a quelques siècles, elle n'en reste pas moins la plus fascinante des cités sahariennes avec ses mosquées-citadelles d'argile au pied desquelles glisse parfois, ombre furtive, la silhouette majestueuse d'un Touareg… Découvrons son prestigieux passé avec Bernard Lugan, auteur, notamment, de l'Atlas historique de l'Afrique des origines à nos jours (éditions du Rocher – 2001).

Peu de cités ont autant fasciné les esprits et excité les imaginations que Tombouctou, la « perle du Soudan », ancienne métropole commerciale, culturelle, religieuse du Sahel, qui aujourd'hui n'est plus que l'ombre d'elle-même.

L'histoire de la ville est liée au commerce transsaharien d'une part et au développement de l'Empire songhay d'autre part. Grâce à sa position sur la boucle du Niger, le Songhay, dont les souverains portaient le titre d'askia, développa une puissance remarquable entre les XIIIe et XVIe siècles.

Une prospérité née des relations transsahariennes

Reposant sur le commerce caravanier à travers le Sahara, elle fut illustrée par le brillant essor de villes dont la richesse attirait des marchands et visiteurs venus de tout le monde musulman.

Jusqu'au XIe siècle, les principales routes commerciales transsahariennes partaient de Sijilmassa au Maroc, en direction de l'Adrar avant d'atteindre Aoudaghost-Tegdaoust dans le sud de l'actuelle Mauritanie, puis le Ghana, terme du voyage. Avec la naissance de l'empire du Mali, une nouvelle route apparut au XIIe siècle, toujours au départ de Sijilmassa, mais désormais en direction du Sahara central. Puis, à la fin du XIVe siècle, la ville de Tombouctou se développa et devint le principal pôle commercial de la région. Le grand historien et chroniqueur marocain Ibn Battouta, qui s'y rendit, a décrit la ville et les routes qui y menaient.

Tombouctou, « cité mystérieuse », fut ainsi le port méridional du Sahara entre le monde méditerranéen et le Bilad al-Sudan, le « pays des Noirs ». Par Tombouctou, les productions de l'Afrique noire sahélienne et forestière étaient écoulées en échange des productions artisanales et agricoles nord-africaines. Le Maroc était le principal partenaire de ce commerce.

À Tombouctou, le fret venu du sud, c'est-à-dire de l'Afrique profonde, consistait en or du Bouré – sur le Niger –, et du Lobi – sur la Volta. Les orpailleurs extrayaient des pépites ou bien récoltaient de la poudre d'or au moment de la décrue des fleuves et des rivières. Le Sahel exportait également de l'ambre gris, de la gomme arabique, des peaux d'oryx destinées à la fabrication de boucliers, des peaux de léopard et des esclaves. Le Maroc fournissait au monde noir à la fois des articles de luxe tels que bijoux, armes, ou étoffes…, mais aussi des produits d'usage courant comme des ustensiles de cuisine, de la poterie, des couteaux, des miroirs. Les productions agricoles, tels le blé, les fruits secs et les dattes, entraient également pour une large part dans ce commerce, sans oublier les chevaux.

Tombouctou était à la fois le point d'arrivée des caravanes venues du nord et le point de concentration de celles qui s'apprêtaient à y retourner. C'est de ce rôle de carrefour que la ville tira son immense prospérité qui se traduisit dans le domaine culturel. Tombouctou fut en effet à la fois capitale économique, comme nous venons de le voir, mais également capitale culturelle et ville sainte.

Un important rayonnement culturel

Implanté dans les milieux citadins, soutenu par les souverains songhay, l'islam fut la religion des classes dominantes, riches marchands ou cadres politiques. À Tombouctou, les réalisations architecturales religieuses furent donc à la hauteur du rayonnement de l'empire. C'est ainsi que de multiples mosquées y furent édifiées, dont les trois principales – la Jingereber, la Sidi Yaya et la Sankore – attiraient des foules de fidèles qui visitaient la « ville bénite » du Soudan.

Enrichie par le commerce, une partie de l'élite citadine songhay donna naissance à une classe de lettrés qui n'hésitait pas à aller suivre des cours dans les deux plus prestigieuses universités du monde musulman, à savoir la Karaouiyine de Fès au Maroc et celle d'Al-Azar au Caire en Égypte. Puis, bientôt, la ville devint à son tour un phare de l'islam et se mit à attirer les plus grands savants du monde musulman.

C'est ainsi qu'au XVIe siècle, à l'apogée de son rayonnement, Tombouctou abritait une nombreuse population étudiante et scolaire estimée à plusieurs milliers d'élèves qui suivaient les cours des maîtres dans les grandes universités de la ville. L'enseignement dans ces medersas était plus littéraire que scientifique et portait naturellement sur la théologie, mais également sur le droit, la rhétorique, la grammaire, la logique, l'astronomie, l'histoire et la géographie. En plus de cet enseignement supérieur, près de deux cents écoles coraniques (ou primaires) formaient les enfants à la mémorisation.

Cet immense rayonnement intellectuel était cependant fragile, car exclusivement lié aux élites urbaines ; aussi, quand ces dernières furent ruinées et disparurent, le sort de la ville fut scellé.

Du déclin du commerce transsaharien à la léthargie

De grands changements se produisirent en effet à partir du XVIe siècle, entraînant l'appauvrissement de Tombouctou. Au début du XVe siècle, le Portugal, qui avait décidé de se passer des intermédiaires sahariens, avait envoyé ses navires à la recherche des zones de production d'or le long du littoral africain. Ce furent les « grandes découvertes » et, selon l'expression devenue célèbre de l'historien portugais Godinho, « la victoire de la caravelle sur la caravane. »

À la suite de leur installation en Afrique occidentale et dans le golfe de Guinée, les Portugais détournèrent vers l'océan les grands axes caravaniers de l'Afrique de l'Ouest, et le commerce de l'or ne se fit plus de l'Afrique noire à la Méditerranée, mais de l'Afrique noire au golfe de Guinée. Le déclin du commerce transsaharien qui s'ensuivit affecta à la fois Tombouctou et le Maroc ; or, au même moment, l'Empire songhay chercha à s'étendre vers le nord et prit le contrôle des salines de Tegharza en plein désert du Sahara. Dans ces conditions, il ne dépendit plus des caravanes venues du Maroc ; c'est pourquoi, afin de tenter de rebâtir son monopole commercial transsaharien, ce dernier entreprit la conquête de Teghaza et entra en conflit avec l'Empire songhay.

En 1589, le sultan marocain Al-Mansour (1578-1603) constitua un corps expéditionnaire fort de plusieurs milliers d'hommes, dont plusieurs centaines de renégats chrétiens. Huit mille chameaux et mille chevaux de bât étaient destinés à ravitailler la plus importante armée jamais lancée à travers le Sahara. Son commandement fut confié à Pacha Jouder, renégat d'origine espagnole dont l'état-major était composé de dix caïds presque tous renégats. L'armée se dirigea vers Tindouf, puis vers Teghaza et Taoudeni. Cent trente-cinq jours après son départ de Marrakech, et à l'issue d'une cinquantaine de journées de marche, elle atteignit enfin le fleuve Niger où elle récupéra du voyage. Puis elle marcha sur Gao que l'askia chercha à défendre en se portant à la rencontre des Marocains.

Le 13 mars 1591, à Tondibi, sur le Niger, la bataille fut rapide et les troupes de l'askia mises en déroute après avoir subi de terribles pertes : l'Empire songhay avait vécu, et le Maroc créa sur ses décombres le pachalik du Soudan dirigé par un pacha nommé par le sultan. La prière fut dite au nom du sultan du Maroc. Désormais devenue possession marocaine, la ville de Tombouctou s'assoupit lentement avant d'entrer dans une totale léthargie.

Les légendes continuèrent cependant à son sujet, fascinant les explorateurs dont nombre perdirent la vie en tentant de visiter la « cité mystérieuse ». Après l'échec du major anglais Laing, il faudra attendre 1828 et René Caillié pour qu'un Européen y séjourne enfin. Mais la ville n'était plus que l'ombre de ce qu'elle avait été, et la déception du voyageur est immense : « Revenu de mon enthousiasme, je trouvai que le spectacle que j'avais sous les yeux ne répondait pas à mon attente ; je m'étais fait de la grandeur et de la richesse de cette ville une tout autre idée : elle n'offre au premier aspect qu'un amas de maisons en terre, mal construites. […] Tout est triste dans la nature. […] Cependant il y a je ne sais quoi d'imposant à voir une si grande ville édifiée au milieu des sables. »

Bernard Lugan
Août 2000
 
Bibliographie
Atlas historique de l'Afrique des origines à nos jours Atlas historique de l'Afrique des origines à nos jours
Bernard Lugan
éditions du Rocher, Paris, 2001

Tombouctou et les villes du fleuve : Ségou, Djenné, Mopti Tombouctou et les villes du fleuve : Ségou, Djenné, Mopti

Asa Indochine, 2000

L'Afrique des explorateurs. Tome II. Vers Tombouctou L'Afrique des explorateurs. Tome II. Vers Tombouctou
Anne Hugon
Découvertes
Gallimard, Paris, 1994

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