Logo Clio
Service voyages
Service voyages
Page précédenteImprimer cet articleRecommander à un ami

Saisir la personnalité de l'Iran...
Rémy Boucharlat
Directeur de recherche au CNRS
Ancien directeur de l’Institut français de recherche en Iran

L'Iran, cœur de l'islam chiite, est aussi la terre des Perses, des Parthes et des Sassanides qui, tout en s'opposant aux Grecs puis aux Romains, firent jaillir de brillantes civilisations, comme en témoigne leur génie artistique et architectural. Pour évoquer cette histoire plusieurs fois millénaire de l'Iran préislamique, nous avons fait appel à Rémy Boucharlat qui a dirigé l'Institut français de recherche en Iran et a collaboré aux Dossiers d'Archéologie numéros 227 (« Iran. La Perse, de Cyrus à Alexandre » – octobre 1997) et 243 (« Les Empires perses d'Alexandre aux Sassanides » – mai 1999).

Sur une carte, l'Iran apparaît comme une vaste cuvette désertique dont le centre est occupé par des lacs salés. À l'ouest et au sud, le Zagros, large massif montagneux, le coupe de la Mésopotamie et du golfe Persique ; au nord, une haute barrière culminant à 5 810 mètres l'isole de la mer Caspienne et des steppes d'Asie centrale. À l'est enfin, le plateau iranien, semé de petites chaînes de montagnes, se prolonge vers l'Afghanistan et le Pakistan. Vus d'avion pourtant, et surtout lorsqu'on parcourt les routes, les paysages iraniens du plateau se montrent parsemés d'étendues vertes, et les vallées de montagnes, étroites ou vastes, sont peuplées et largement cultivées.

Très différents les uns des autres, les paysages de hautes montagnes et ceux du plateau sont complémentaires. À l'échelle de chaque province également, les hautes terres, glaciales en hiver, se couvrent de pâturages au printemps, au moment où les troupeaux doivent quitter les plaines où la végétation ne survivra pas jusqu'à l'été. Nomadisme et transhumance, cultures de printemps et d'été complètent aujourd'hui encore l'économie des villes et villages.

Une eau abondante qui se mérite

Sait-on que la nature en a donné beaucoup à l'Iran ? Mais les hommes ont dû la maîtriser. Il y a trois mille ans ou plus, ils ont capté des eaux des rivières, mais aussi les eaux souterraines, pour les conduire sur des kilomètres, jusqu'au bas des piémonts et au-delà, jusqu'aux oasis, tel Isfahan, qui s'avancent vers le désert. L'eau captée, visible ou cachée, indique où se trouvent les villes et villages d'hier et d'aujourd'hui. Le système le plus étonnant est celui du qanat, galerie drainante souterraine, captant l'eau d'une nappe aquifère et la transportant sur des kilomètres ; on devine son tracé au sol par la série de cônes correspondant aux puits de creusement. On comptait entre vingt et quarante mille qanat jusqu'au XXe siècle ; beaucoup sont encore en usage. L'eau est disponible même l'été, et son parcours souterrain jusqu'aux cultures évite l'évaporation. Dès l'époque perse, l'Iran diffusera cette ingénieuse technique aux pays qui ne le connaissaient pas.

L'eau apprivoisée est magnifiée par les jardins comme ceux, immenses, d'Isfahan au XVIIe siècle ou, plus tard, ceux en terrasses de Mahan, près de Kerman, et beaucoup plus tôt ceux des rois achéménides. Le jardin de Cyrus a été retrouvé par les archéologues à Pasargades, sa capitale ; ceux de Persépolis restent à découvrir. Les fraîches oasis verdoyantes contrastant avec l'environnement aride sont très prisées des Iraniens qui aiment encore à y pique-niquer à l'ombre, près des bassins et canaux sur lesquels sont aménagées de petites cascades pour le plaisir de l'œil et de l'oreille.

De grandes routes caravanières à travers des paysages variés

Dès l'Antiquité, les agglomérations doivent aussi leur fortune à leur position sur les routes des caravanes : entre la Mésopotamie et le plateau, la grande route à travers le Zagros, de Kermanshah à Hamadan, est plurimillénaire. Sur le plateau, au nord, de Téhéran à Meshed et l'Asie centrale – la future « route de la soie » – et au sud, de la plaine de Suse vers Shiraz, Kerman et au-delà, les sites archéologiques remontent souvent au Ve millénaire. Nous connaissons les produits transportés sur ces routes : la Mésopotamie, dépourvue de matières premières, métaux et pierres, avait besoin des ressources des contrées situées parfois à des milliers de kilomètres, Iran, Afghanistan et Asie centrale.

Le plateau iranien n'est donc pas isolé de ses voisins, et le développement des plus anciennes civilisations doit beaucoup à cette position de zone de passage, où les hommes avaient rendu la vie possible. À partir du Ier millénaire avant notre ère, les grands empires iraniens, achéménide, parthe et sassanide s'étendront largement à leur périphérie, pour compléter leurs ressources. Alors riche, le pays sera convoité par d'autres sous forme de migrations ou invasions successives, depuis les Arabes au VIIe siècle jusqu'aux Afghans du XVIIIe, en passant par les peuples turcs à partir du Xe siècle, les Mongols de Gengis Khan au XIIIe siècle, les armées de Tamerlan cent cinquante ans plus tard. Ces terres, que les Iraniens occupaient déjà depuis la fin du IIe millénaire, dominant les autochtones, puis se mélangeant à ceux-ci, subiront et assimileront les nouvelles populations. Celles-ci, et systématiquement leurs élites, deviendront iraniennes ; d'autres groupes, au contraire, se concentreront dans certaines régions, Kurdes à l'ouest et Turcs Azeris au nord-ouest, tribus nomades arabes et grandes ethnies turcophones du Fars, Turkmènes au nord-est, Balouches au sud-est. Ils constituent la mosaïque culturelle et linguistique du vieux pays iranien. Dans chaque région, une partie de la population des villes et des villages porte les signes de cette diversité dans son physique et dans son vêtement, que le tchador noir des femmes ne cache pas complètement.

La terre, matériau de tous les usages

La diversité des paysages impose des matériaux différents, la pierre et le bois dans les régions montagneuses et surtout le pisé et la brique, crue ou cuite, sur le plateau bien sûr mais aussi dans les vallées. Toutes les qualités de la terre sont mises en œuvre pour construire et décorer, aussi bien de modestes monuments utilitaires, glacières et citernes semi-souterraines, tours à vent et pigeonniers, que d'imposants bâtiments de prestige ; des palais à toutes les époques, peu de lieux de culte avant l'islam. L'œil, même peu averti, distinguera très vite le style de chaque époque.

Peu de vestiges préachéménides méritent le détour du voyageur. Dans les villes et villages protohistoriques retrouvés par les archéologues, les murs sont rarement conservés sur plus d'un mètre de hauteur. Après leur mise au jour, ils résistent mal aux intempéries sans une restauration permanente. La ziggourat de Tchoga Zanbil, près de Suse, est une remarquable exception. Édifiée au XIVe siècle avant notre ère, cette gigantesque tour de quelque cent mètres de côté s'élevait à plus de quarante mètres de haut en quatre terrasses de plus en plus petites. Cette ziggourat, la mieux conservée de tout le Proche-Orient, construite en briques crues, est parementée de briques cuites dont beaucoup portent des inscriptions cunéiformes en langue élamite.

L'art éclectique des Achéménides, un instrument de propagande

Au VIe siècle avant notre ère apparaissent, subitement semble-t-il, les grandioses réalisations des rois achéménides qui, de Cyrus jusqu'à Darius III – vaincu par Alexandre en 331 – aménagent leurs palais dans plusieurs capitales. Cyrus, issu d'un clan noble des Perses, une tribu iranienne qui s'est lentement mélangée aux autochtones élamites du Fars, devient en 539 maître de l'Orient, des rives occidentales de l'Asie Mineure, en passant par le royaume lydien de Crésus, celui des Mèdes dans le Zagros, et la Mésopotamie babylonienne. À Pasargades,  sa capitale située au nord de Persépolis dans une plaine à 1 900 mètres d'altitude, il construit une terrasse en beaux blocs de pierres parfaitement appareillés, deux petits palais à colonnes bordés de grands portiques ouvrant sur le jardin. Sa tombe, sorte de maison érigée sur six degrés successifs, est une merveille de proportions.

Pour ces réalisations, Cyrus reprend les solutions architecturales inventées par les populations du Zagros, mais il fait également appel à des artisans d'Asie Mineure, qui introduisent style et techniques que connaissaient ces régions hellénisées ou au contact de l'hellénisme. Quant à l'apport de la Mésopotamie et de l'Égypte, cette dernière conquise par son fils Cambyses, il sera sensible à partir de Darius, le bâtisseur de Persépolis et de Suse.

Dans ces deux capitales, dont nous ne connaissons pas la ville elle-même, Darius veut manifester la puissance royale, la richesse et la diversité de son empire. Pour cela, il crée une architecture grandiose sur une gigantesque terrasse de pierre de douze hectares, haute de quatorze mètres à Persépolis et dix-huit à Suse, portant des bâtiments tout en hauteur ; l'Apadana, la salle d'audience, atteint vingt et un mètres. L'élévation des colonnes et des encadrements de portes et fenêtres en pierre emprunte et assimile des éléments phéniciens, mésopotamiens, égyptiens et ioniens. Cet éclectisme, si méprisé par les premiers archéologues tout pénétrés de culture grecque, est intentionnel. Et comme si l'architecture ne suffisait pas à montrer cette diversité, celle-ci est donnée à voir en images sur les longues frises des bas-reliefs en pierre de Persépolis, illustrant symboliquement la procession des représentants des « pays » constitutifs de l'empire. Chacune des vingt-huit ou trente délégations est identifiable par le vêtement de ses hommes et par les présents qu'ils apportent au roi, animaux – chevaux, moutons, dromadaires et chameaux, girafes même –, vases, tissus, outres… Ces mêmes délégations supportent le trône royal sur les bas-reliefs des tombes royales rupestres de Persépolis et surtout de la nécropole proche de Naqsh-e Roustam.

La puissance royale se manifeste encore par d'autres bas-reliefs montrant le roi vainqueur d'un animal, le plus souvent un lion dressé, ou encore par de longs défilés de soldats, la lance tenue droite. On retrouve ces gardes à Suse sur de grands panneaux de briques émaillées, dont les détails sont rendus par des couleurs vives, bleu, rouge, jaune, noir, blanc. Ces panneaux, aujourd'hui au Louvre, permettent d'imaginer l'aspect des monuments de pierre, dont les colonnes et les bas-reliefs étaient peints, tandis que les murs étaient décorés de tapisseries et les sols couverts de tapis.

Le mobilier de ces somptueux palais a presque entièrement disparu. Nous pouvons nous en faire une idée par des objets précieux retrouvés dans des tombes des steppes autour de la mer Noire et en Asie centrale. D'autres régions de l'empire nous font connaître les objets plus modestes, monnaies, invention alors récente, et sceaux, marques administratives et commerciales. Les archives sont rares, et la mise au jour à Persépolis de milliers de tablettes d'argile inscrites en cunéiforme élamite n'en est que plus remarquable. Elles témoignent d'une administration minutieuse, chargée de la distribution de rations aux équipes d'ouvriers ou bien à des voyageurs circulant sur ordre du roi.

Alexandre, l'hellénisme et le retour à l'iranisme

L'organisation politique de l'Empire perse est reprise par Alexandre, mais ne pourra pas être maintenue par ses successeurs. Au Proche-Orient, ceux-ci s'intéressent surtout à la Mésopotamie ; leurs réalisations en Iran sont peu connues. De cités hellénisées comme Suse, il reste peu de traces, des figurines, quelques sculptures et des inscriptions grecques. Ailleurs, de rares sculptures, dont un bas-relief près de Bisutun, marquent l'influence hellénique. Les fouilles en cours de Hamadan, l'ancienne Ecbatane, montrent un urbanisme impressionnant de régularité ; elles livreront peut-être un jour des témoins de cette période.

Au IIe siècle avant notre ère, la dynastie des Parthes, dont le berceau se situe à l'est de la mer Caspienne, étend sa domination sur l'Iran et la Mésopotamie, où elle s'installe. L'Iran ne recevra pas de constructions royales, mais des résidences de princes locaux, récemment découvertes dans l'ouest, qui, par l'architecture et le décor de stuc, montrent le substrat hellénisé, local ou à nouveau importé de Mésopotamie.

Ce sont avant tout les bas-reliefs, quelques-uns royaux près de Bisutun, beaucoup d'autres commandés par les princes du petit royaume d'Elymaïde à l'est de Suse, qui montrent l'art parthe jusqu'au début du IIIe siècle de notre ère. D'exécution médiocre, les thèmes locaux sont traités dans un style qui rappelle celui de la sculpture et la peinture des villes de l'ouest, Hatra, Doura-Europos ou Palmyre.

La renaissance iranienne

Pendant toute son histoire, la dynastie des Sassanides (224-652), originaire de la région de Persépolis, se veut l'instrument de la renaissance iranienne. Remontant à l'époque parthe, elle se manifeste dans la politique expansionniste des souverains en Mésopotamie, où ils se heurteront aux Romains puis aux Byzantins, et vers l'Afghanistan et l'Asie centrale. La religion mazdéenne ou zoroastrienne, codifiée, bientôt mise par écrit, est imposée aux populations ; le christianisme et le bouddhisme sont tolérés, du moins à certaines périodes.

L'idéologie royale, les conquêtes, la diffusion de la religion mais aussi les réformes administratives, qui permettent aux Grands de gérer de vastes domaines, donnent lieu à de magnifiques réalisations. Dans la tradition des bas-reliefs rupestres, les souverains sassanides feront exécuter plus de trente panneaux de grande qualité, la plupart au IIIe siècle dans le Fars, quelques autres plus tard à l'ouest près de Kermanshah. Exaltation de la puissance royale et parfois scènes plus intimes de famille, ces œuvres sont une marque pour l'éternité plutôt qu'une propagande ; plusieurs, en effet, sont peu visibles ou éloignées des routes.

Dans le Fars encore, plusieurs palais sont édifiés au IIIe siècle, en moellons recouverts d'un enduit de plâtre, dans lequel sont sculptés des décors « à l'achéménide ». Mais le temps des colonnes-supports de la couverture est terminé ; c'est le règne de la voûte en berceau et de la coupole sur trompes. Ardéchir, le fondateur de la dynastie, érige un château au-dessus de la gorge qui mène à Firuzabad, sa capitale. Dans la plaine, il construit un palais dont les salles d'apparat sont couvertes par des coupoles de quatorze mètres de diamètre, les plus vastes construites jusque-là. À quelque cent kilomètres à l'ouest, son fils Châpour Ier, triple vainqueur des Romains au milieu du IIIe siècle, édifie une nouvelle capitale à Bichâpour. Il abandonne le plan parfaitement circulaire des villes de son père, pour adopter le plan orthogonal qu'il a connu à l'ouest. Pour certaines constructions en pierres appareillées, un palais et un énigmatique temple semi-souterrain, comme pour la décoration des sols, il emploie des artisans romains capturés en Syrie – l'empereur Valérien y aurait été son prisonnier de marque – les scènes de la cour sassanide, danse et musique, sont exécutées selon la technique de la mosaïque romaine. Parallèlement sont réintroduits les protomés de taureaux des palais achéménides et le décor à l'égyptienne des linteaux de portes de Persépolis.

Des résidences plus modestes, luxueusement décorées, sont connues dans le Fars, mais également au nord-est, près de la frontière du Turkménistan, à Dargaz. Bas-reliefs ou bustes en stuc et peintures murales reprennent les thèmes de cour et ceux des bas-reliefs rupestres – chasses, combats, investiture royale ou scènes religieuses – et constituent un précieux répertoire de l'idéologie royale, de la vie de cour et de la religion sassanides.

Dans ces palais, le mobilier n'a pas été retrouvé. Les trouvailles fortuites dans des tombes hors d'Iran et, bien souvent hélas, apparues sur le marché des antiquités, font état d'aiguières et de coupes en argent, décorées les premières de danseuses et de scènes de cour, les secondes de scènes de chasse royale ou du roi en majesté ; de somptueux tissus brodés, dont certains ont ensuite servi à envelopper les reliques de saints médiévaux d'Occident, destinés à la clientèle aristocratique.

Ce mobilier luxueux sera connu dans l'Occident chrétien qui empruntera également certaines solutions architecturales sassanides, à travers l'art byzantin. Mais les premiers héritiers, parfaitement conscients, de cet art comme de l'organisation politique et économique de l'empire, sont les conquérants musulmans. Pendant des siècles, les califes règnent à Bagdad avec, pour conseillers politiques et artistes préférés, nombre d'héritiers de la culture sassanide.

 

Rémy Boucharlat
Janvier 2000
 
Bibliographie
L'Art antique du Moyen-Orient L'Art antique du Moyen-Orient
Sous la direction de Pierre Amiet
Citadelles & Mazenod, Paris, 1977

Histoire de l’Empire perse. De Cyrus à Alexandre Histoire de l’Empire perse. De Cyrus à Alexandre
Pierre Briant
Fayard, Paris, 1996

Dictionnaire de la civilisation mésopotamienne Dictionnaire de la civilisation mésopotamienne
Sous la direction de Francis Joannès, assisté de Cécile Michel
Bouquins
Robert Laffont, Paris, 2001

Les periodes sassanides et islamiques Les periodes sassanides et islamiques
Rémy Boucharlat et Olivier Lecomte
In Fouilles de Tureng Tepe, vol 1
Erc/Adpf
, Paris, 1987


Arabie orientale, Mésopotamie et Iran méridional. De l'âge du Fer au début de la période islamique Arabie orientale, Mésopotamie et Iran méridional. De l'âge du Fer au début de la période islamique
Sous la direction de Rémy Boucharlat et Jean-François Salles

Histoire du Golfe
ERC/ADPF
, Paris, 1984


Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter