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Le Néolithique de Chypre
Alain Le Brun
Directeur de recherche au CNRS Directeur de la Mission française de Khirokitia
 
 
 
 

Le Néolithique de Chypre se laisse diviser en deux épisodes que sépare un long hiatus chronologique. Le premier s'étend de la seconde moitié du IXe millénaire au courant du VIIe millénaire en dates calibrées ; il est dit « précéramique » car la poterie y est inconnue. Le second, nommé « céramique », se place au Ve millénaire. Pour bien comprendre les différentes caractéristiques de ces deux périodes, nous nous sommes adressés à Alain Le Brun.

La première colonisation

À l'inverse du continent, Chypre ne connaît pas le long processus qui voit l'homme accroître régulièrement son contrôle sur son milieu naturel : la néolithisation y est un phénomène brusque, importé. Elle est le fait de colons qui, au cours de la seconde moitié du IXe millénaire, prennent pied sur une île apparemment vide de tout habitant. Le niveau le plus ancien de Parekklisha-Shillourokambos, site nouvellement découvert, illustre l'implantation de ces premières communautés agro-pastorales, et montre des structures creusées dans la roche : des puits, des cuvettes, mais aussi des enclos palissadés, probables lieux de parcage d'animaux ou aires d'activités domestiques dont il ne reste que des tranchées garnies de trous de poteaux régulièrement espacés. La faune qui est exploitée est nouvelle à Chypre : elle comprend des bœufs qui disparaissent rapidement, des moutons, des chèvres, des porcs et des daims. La méthode de taille de la pierre, les armatures de projectiles, mais aussi des objets à caractère symbolique tels des pierres à rainure ornées de motifs géométriques révèlent de claires affinités avec le continent. Ces dernières s'estompent au fil de l'occupation du site qui s'étend jusqu'à la fin du VIIIe millénaire, tandis que se mettent en place, dans l'isolement insulaire, les traits spécifiques qui vont caractériser, au début du VIIe millénaire, la culture dite de Khirokitia, selon le nom du site où l'importance et le caractère singulier de ce moment de la préhistoire chypriote ont été pour la première fois reconnus.

À Khirokitia, une société déjà bien structurée

Si Khirokitia est le site le plus impressionnant, il n'est toutefois pas le seul. L'ensemble de l'île est occupé : à l'est, Cap Andreas Kastros ; au sud, Tenta ; à l'ouest, Ais Yorkis ; au nord, Troulli ; au centre, Kataliondas. Ces villages sont pour la plupart implantés à des emplacements remarquables signalés dans le paysage par un élément marquant du relief et qui offrent une protection naturelle. Cette dernière est-elle incomplète, comme à Khirokitia où le village est installé sur les flancs d'une colline partiellement enserrée dans le méandre d'une rivière, un mur achève de fermer l'espace bâti. La réalisation de tels travaux d'intérêt collectif et leur entretien sous-entendent que la société est suffisamment structurée pour distraire une part de l'activité de ses membres à l'exécution de ces tâches. Les maisons, construites avec des pierres et de la terre à bâtir, briques crues, sont constituées, selon l'image que donne Khirokitia, de plusieurs éléments de plan circulaire au diamètre interne variant entre 1,40 m et 5 m, au toit plat, qui sont regroupés autour d'un espace non couvert où se trouve une installation de meunerie. L'enduit de terre qui revêt la face interne des murs peut servir de support à des décors peints.

Les sépultures sont des inhumations individuelles et primaires. Le corps, sur lequel peut avoir été placée une pierre brute ou travaillée, est déposé en position contractée dans des fosses creusées à l'intérieur des éléments d'habitation qui demeurent occupés, proclamant ainsi le lien entre la communauté des vivants et celle des morts. Le rituel funéraire comprend aussi parfois le dépôt et le bris de récipients en pierre.

L'économie repose sur l'agriculture : des céréales – blé amidonnier, orge –, des légumineuses – lentille, pois – sont cultivées ; elle repose également sur l'élevage – mouton, chèvre, porc –, et sur la chasse – daim – ainsi que, pour les villages côtiers, sur la pêche de grands migrateurs saisonniers – thonine, thon, mérou.

Les objets utilisés dans la vie quotidienne sont en silex, dont les méthodes de taille sont devenues moins codifiées, en os ou en pierre ; des empreintes de vannerie ont été retrouvées, mais il ne reste aucun témoignage de l'utilisation des peaux ou du bois. Véritables « marqueurs culturels », des récipients façonnés à partir de galets de diabase disent le degré de maîtrise technique atteint dans le travail de la pierre. En diabase également, des représentations de la figure humaine suivent des conventions stylistiques qui se retrouvent d'un établissement à l'autre, démontrant l'homogénéité de la culture de Khirokitia.

Cette culture s'effondre brusquement. Un changement des conditions climatiques aurait-il détruit le fragile équilibre écologique de l'île ? Une catastrophe naturelle, une épidémie auraient-elles frappé l'ensemble de la population ? Une crise profonde des structures de la société serait-elle en cause ? Tous les établissements sont abandonnés. Commence alors une longue période dont on ne sait rien. L'île paraît être désertée ; l'homme a pu cependant s'y maintenir, mais de façon si discrète qu'on n'en a pas de témoignage tangible.

La culture de Sotira

L'apparition d'une nouvelle culture, dite « céramique », la culture de Sotira, qui met fin à cette période obscure, peut résulter d'une seconde colonisation de l'île, ou d'un phénomène d'acculturation entre une population indigène et de nouveaux arrivants.

Les villages sont petits. Ils sont implantés à des emplacements comparables à ceux de la période précédente, plusieurs sites précéramiques sont d'ailleurs réoccupés. Le même souci de borner l'espace habité se traduit par des travaux d'intérêt collectif : creusement ou aménagement des dépressions où se blottit le village d'Ayios Epiktitos Vrysi, construction de murs parfois doublés de fossés, qui donnent des indications sur le degré de cohésion de la société. Les formes architecturales sont diverses : réseau de puits d'accès, de tunnels et de chambres qui se développe sous la surface du sol, constructions semi-enterrées de plan subcirculaire, enfin, les plus nombreuses, constructions en pierres et briques crues posées sur le sol dont la forme soumise aux contraintes de la topographie, tend à un type idéal rectangulaire à angles arrondis. La pratique de cultes domestiques où les représentations sexuelles masculines, parfois identifiées à des formes naturelles, jouaient un rôle important, est suggérée par la découverte dans une des constructions de Vrysi de trois pierres cylindriques hautes de 0,50 m environ, qui devaient être dressées et revêtues d'une parure végétale. Les sépultures, des inhumations individuelles et primaires, sont regroupées à l'extérieur du village, à la différence du Néolithique précéramique.

Des céramiques décorées

Pierre, silex, os sont employés pour la fabrication des objets de la vie quotidienne ; il est surtout tiré parti des propriétés plastiques de l'argile. Le répertoire des formes céramiques est limité : ce sont essentiellement des bassins hémisphériques parfois munis d'un bec verseur et des jarres à panse globulaire ou ovoïde et à long col cylindrique. Le traitement des surfaces est plus varié et permet de distinguer deux provinces stylistiques. L'une, au nord de l'île – Vrysi – est dominée par une céramique à décor peint rouge sur fond crème ; l'autre, au sud – Sotira – préfère une céramique rouge monochrome ou à décor peigné. La cloison entre ces deux variantes régionales de la même entité culturelle n'est toutefois pas étanche : des savoirs, des projets décoratifs sont passés de l'une à l'autre, traduction de la circulation d'objets mais aussi de personnes, par exemple, dans le cadre de mariages entre villages. L'économie repose sur l'agriculture et sur l'élevage. Aux céréales déjà cultivées à Chypre s'ajoutent le blé panifiable et le seigle. Vigne, figuiers et oliviers, ressources méditerranéennes typiques sont également exploités. Moutons, chèvres et porcs sont élevés ; les daims sont chassés.

À son tour, la culture de Sotira s'achève brusquement et à nouveau on ignore ce qui a pu provoquer sa dislocation, sensible sur l'ensemble de l'île. La transition, assez rapide, entre la culture de Sotira et celle, chalcolithique, d'Erimi qui lui fait suite, est un processus indigène, car on reste bien dans la même tradition céramique peinte rouge sur fond clair. Elle se traduit néanmoins par un profond remaniement de la carte des établissements, par l'apparition de nouvelles caractéristiques touchant l'architecture, l'utilisation de l'espace, l'organisation sociale et les conventions symboliques, par l'apparition d'objets en cuivre. Chypre sort de son isolement, une nouvelle phase de son histoire commence.

Alain Le Brun
Mars 2001
 
Bibliographie
Les anciens Chypriotes. Entre Orient et Occident Les anciens Chypriotes. Entre Orient et Occident
Vassos Karageorghis
Armand Colin, Paris, 1992

Khirokitia, un village néolithique Khirokitia, un village néolithique
Alain Le Brun
In Dossiers d’archéologie n°205, 1995


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