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Apamée-sur-l'Oronte, de Séleucos aux Ayyoubides
Jean-Charles Balty
Professeur d'histoire et d'archéologie des civilisations antiques à l'université de Paris IV-Sorbonne. Membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres
 
 
 
 

Reconstruite en adoptant l'ordre corinthien, au lendemain d'un séisme catastrophique survenu le 13 décembre 115 à l'aube, renversée à l'époque de Justinien dans les mêmes circonstances (526 et 528) puis à nouveau au Moyen Âge (1157), la grande colonnade d'Apamée a fait l'objet, depuis 1967, d'une patiente anastylose et constitue pour le visiteur moderne, comme elle l'avait été pour le voyageur antique, la véritable épine dorsale de tout le plan d'urbanisme de la ville. C'est sur cette grande avenue que s'attarde essentiellement le touriste, délaissant, en raison de la chaleur de midi ou de l'heure tardive à laquelle il est arrivé, maints édifices qui requerraient cependant autant d'attention de sa part... Laissons à Jean-Charles Balty qui a reçu en 1997 le prix spécial du jury Clio pour ses travaux archéologiques à Apamée, le soin de nous faire découvrir les faces cachées de cette cité.

Un site florissant dès le Néolithique

Si l'accent est mis ici sur la ville gréco-romaine et byzantine, celle dont les vestiges interpellent le plus clairement le voyageur, on n'oubliera pas que le tell, recouvert par la citadelle médiévale et le village moderne, a livré des traces d'un habitat néolithique et qu'on y a mis au jour de riches tombes du bronze ancien ; il fut sans doute l'ancienne Niya des textes égyptiens, accadiens et hittites des XVe et XIVe siècles avant notre ère relatifs aux campagnes de Thoutmosis Ier et de Thoutmosis III en Syrie du Nord, puis à la menace et à l'occupation hittite. Une stèle hiéroglyphique néo-hittite révèle par ailleurs que la ville fit partie, au milieu du IXe siècle, des possessions d'Urhilina, roi de Hama, avant de passer sous le joug des Assyriens, puis des Perses, et d'être intégrée à l'empire d'Alexandre. À la mort de ce dernier, la Syrie du Nord échut à Antigone le Borgne, qui l'occupa durant une quinzaine d'années et y implanta les premières villes grecques ; mais à la suite de la bataille d'Ipsos (301), elle passa à Séleucos Ier Nicator.

« Fondée », selon toute vraisemblance, dès Antigone sous le nom de Pella qui évoquait pour les colons la lointaine Macédoine, Apamée fut solennellement refondée par Séleucus au printemps de l'année 300 et prit alors le nom de la mère du souverain – Apama ; c'est celui qui lui restera dans l'histoire : le plateau de la ville antique porte toujours en arabe le nom d'Afamiya (grec Apameia, latin Apamea), et ce fut la Fémie des croisés.

Le périmètre de ses remparts – plus de huit kilomètres –, son plan d'ensemble orthogonal et ses grands axes nord-sud et ouest-est disposés en croix de Lorraine remontent indiscutablement à ces dernières années du IVe siècle avant notre ère, ainsi qu'il résulte de nombreux sondages opérés en profondeur dans le réseau des rues. Et dès la fin du IIe ou le début du Ier siècle, une colonnade monumentale d'ordre dorique composite bordait la grande avenue (plateia) nord-sud sur ses deux côtés puisqu'on l'a retrouvée, ces dernières années, à la porte Nord et vers l'extérieur de la ville, prolongeant bien évidemment le grand axe pour desservir des quartiers situés extra muros. On n'oubliera pas, en effet, qu'Apamée allait atteindre, au début de notre ère, une de ses périodes de plus grande prospérité : elle comptait, en l'an 6, lors du recensement de Quirinius – le gouverneur de Syrie de l'Évangile de Luc, 2.1 –, le nombre impressionnant de cent dix-sept mille hommes libres que livre une inscription ramenée de Beyrouth à la Renaissance – et c'est là un des rares chiffres officiels connus pour la population d'une ville de l'Antiquité.

Une des grandes cités du Proche-Orient romain

Mais, sauf sur des points de détail qu'il n'y a pas lieu de reprendre ici, c'est la ville romaine et byzantine qui nous apparaît surtout dans la splendeur de son architecture de prestige : près de deux kilomètres d'avenue principale, tirée au cordeau sur 22,50 m de largeur et bordée de larges portiques qui, comme à Antioche, joignaient entre eux les différents quartiers de la ville ; un théâtre qui compte au nombre des plus vastes de tout l'empire, avec ses 139 m de diamètre en regard de la centaine de mètres de la plupart des exemples célèbres (102-103 m à Arles et Orange, mais 92,60 m à Sabratha et 87,60 m à Leptis Magna) ; un célèbre sanctuaire oraculaire de Zeus – n'avait-il pas prédit l'empire à Septime Sévère alors qu'il commandait la quatrième légion scythique en Syrie, en 180 ? – dont l'évêque Marcel ne viendra que difficilement à bout à la fin du IVe siècle ; de splendides et vastes maisons appartenant à une « bourgeoisie » locale aisée, riche de la prospérité agricole de toute la province ; une école de philosophie florissante depuis le IIe siècle où enseigna Numénius, et qui attira à elle quantité de disciples lorsque Jamblique fut à sa tête dans le courant du premier tiers du IVe siècle.

Les fouilles d'une première équipe (1930-1938), à l'époque du mandat, et celles qui y sont menées très régulièrement depuis 1965 ont permis de lever le voile sur ces différents monuments. La cavité du théâtre s'inscrit dans l'escarpement de la colline, face à la citadelle médiévale, à l'entrée ouest de la ville ; plusieurs maisons ont été dégagées dans le quartier oriental, regroupées autour de leur péristyle, à l'arrière de hautes façades aux portes monumentales (celle de la Maison aux consoles a été redressée en 1977). Mais c'est par les mosaïques – mosaïque de Socrate et des Sages de la Grèce ; mosaïque des Néréides et du triomphe de Cassiopée –, aujourd'hui exposées au musée d'Apamée, que l'on évoquera l'école néoplatonicienne de Jamblique et de Sopatros, chère à l'empereur Julien, et sa conception de l'âme échappant aux épreuves de la génération et gagnant l'immortalité céleste, telle Cassiopée, victorieuse des Néréides, s'identifiant à la Beauté absolue. Devant les vestiges, sur le site et au musée, comment oublier que la ville fut un des centres intellectuels majeurs du monde antique durant ces siècles d'or de la « paix romaine » ?

Mais elle était aux frontières mêmes de l'empire et se trouva engagée dans le conflit du IIIe siècle qui opposa les Romains aux Perses Sassanides. Sous Caracalla, sous Alexandre Sévère et sous Gordien III, elle avait abrité, à trois reprises, les quartiers d'hiver de la deuxième légion parthique lorsque ces empereurs s'étaient lancés dans de grandes opérations offensives pour éloigner de l'Euphrate le péril parthe. En 252, elle reçut deux ailes de cavalerie spécialement dépêchées là depuis les Balkans pour enrayer un premier raid sassanide ; un second la vit assiégée puis prise par Sapor. De ces différentes périodes de son histoire militaire, Apamée nous a conservé de précieux témoignages, quelque cent cinquante stèles et cippes de soldats de tous rangs morts durant ces campagnes, qui constituent un des dossiers épigraphiques les plus exceptionnels que l'on connaisse à ce jour en ce domaine, dans l'ensemble de l'empire.

Un rôle de premier plan sous l'Empire byzantin

C'est grâce à sa richesse et à celle de sa région, dont témoignent à suffisance l'ampleur et le luxe de l'architecture domestique, que la ville put devenir, au début du Ve siècle – et elle le demeurera jusqu'à la conquête arabe –, le chef-lieu de la province nouvellement créée de Syria Secunda et le siège d'un archevêché qui joua un rôle non négligeable dans les luttes entre monophysites et Chalcédoniens durant la première moitié du VIe siècle. Apamée se couvrit d'églises – on en a identifié près d'une dizaine à ce jour ; elle eut ses martyrs – Maurice et ses compagnons, Antonin – et ses reliques – celle de la Sainte-Croix ; celles aussi de Côme et Damien, les saints protecteurs de Justinien, de Jude, de Jean le Soldat et de Callinique – ; elle connut l'hérésie valentinienne… Et son nom demeure tout aussi attaché à l'histoire de l'Église en ses premiers siècles qu'à l'histoire de l'empire ou à celle de la culture hellénique.

Avec les croisades, l'acropole de la ville antique fut une des têtes de pont de la principauté franque d'Antioche face à la citadelle voisine de Shaizar ; et Fémie eut des évêques latins. Durant quarante-six ans (1103-1149), elle résista aux assauts des armées musulmanes jusqu'au jour où Nour ed-Din la prit d'assaut ; il la restaura après le séisme de 1157, comme le firent après lui les gouverneurs ayyoubides d'Alep qui réédifièrent certaines de ses tours au XIIIe siècle. C'est une autre phase encore de l'histoire du site qu'on ne saurait négliger et qui n'est pas sans nous interpeller : certains savent en effet, dans notre Sud-Ouest, quels liens unissent le saint Antonin de Pamiers à celui d'Apamée, et les habitants de la petite ville de l'Ariège, curieusement appelés Appaméens, à ceux de la lointaine cité de l'Oronte. Ces contacts ne remontent-ils pas, selon toute vraisemblance, à cette dernière période ?

Jean-Charles Balty
Juillet 2001
 
Bibliographie
Guide d’Apamée Guide d’Apamée
Jean-Charles Balty
De Boccard, Bruxelles, 1981

Mosaïques antiques du Proche-Orient Mosaïques antiques du Proche-Orient
Janine Balty
Les Belles-Lettres, Paris, 1995

D’Alexandre à Zénobie.. Histoire du Levant antique. IVe siècle avant J.-C. – IIIe siècle après J.-C. D’Alexandre à Zénobie.. Histoire du Levant antique. IVe siècle avant J.-C. – IIIe siècle après J.-C.
Maurice Sartre
Histoire du Levant antique. IVe siècle avant J.-C. – IIIe siècle après J.-C.
Fayard, Paris, 2e édition 2003

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