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Crète
Du foyer originel de la culture hellénique à l’île rebelle

Aborder la Crète, c’est entreprendre un long voyage à rebours dans le temps, au cœur d’une histoire plurimillénaire, à la recherche de la mystérieuse civilisation minoenne, des blessures infligées par les trop nombreuses tutelles étrangères, des résistances opposées aux occupants successifs. Sur une terre façonnée par mille catastrophes, des tremblements de terre aux déferlements des hommes (Mycéniens, Doriens, Romains, Byzantins, Arabes, Vénitiens et Génois, Turcs, parachutistes allemands…), il faut apprendre à distinguer les strates d’une longue histoire, aussi riche que tumultueuse. Peu de villes d’Europe peuvent, comme La Canée, s’enorgueillir d’un passé millénaire. Les visiteurs qui arpentent ses rues peuvent en effet y découvrir, à côté de la cathédrale orthodoxe, la fontaine turque qu’abritent les restes de la basilique catholique San Francesco, mais aussi, sur le port, la mosquée des janissaires qui jouxte la première muraille édifiée par la cité des Doges. Et l’on ne désespère pas de retrouver, sous la ville actuelle, les vestiges de l’antique Kydonia… Mais c’est en s’enfonçant dans l’intérieur, en s’élevant sur les versants des montagnes, celles-là mêmes qui ont forgé, plus que la mer, l’identité crétoise, que le visiteur découvrira l’âme du pays, ses innombrables chapelles byzantines et les murs blancs de ses villages. On y croise encore parfois les descendants des pallikares (« les hommes vaillants »), tout de noir vêtus, chaussés de bottes et l’arme au poing, qui témoignent de l’admiration partagée par tous pour les héros locaux et leur lutte contre l’oppresseur, véritable fil d’Ariane de la mémoire crétoise. En s’éloignant du temps des hommes et de l’épopée nationale, en s’élevant toujours plus haut, c’est une île nimbée des brumes de la fable et de la légende que l’on découvre : les montagnes n’y adoptent-elle pas, à l’instar du mont Iouktas, le profil de Zeus endormi ? Les grottes de l’autre Crète, souterraine celle-là, n’ont-elles pas accueilli les dieux ? Diodore de Sicile, au Ier siècle av. J.-C., affirmait que « la plupart des divinités sont issues de la Crète pour se répandre en bien des endroits de la terre habitée ». La place de l’île dans la mythologie grecque est en effet unique : Zeus, les Dactyles, Minos, Ariane, l’Atlantide, Dédale et Icare… sont indéfectiblement liés à ce pays qui a tant contribué à la genèse de la civilisation hellénique. Celle que les Anciens appelaient « la bienheureuse » ne demande aujourd’hui qu’à séduire le voyageur qui, dans le sillage d’Ulysse, fera escale en Crète, pour y retrouver la plus longue mémoire européenne.

La plus méridionale des îles grecques est située au carrefour de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique. Avec ses 8 336 km², elle est la cinquième île de la Méditerranée, après la Sicile, la Sardaigne, la Corse et Chypre. Elle est longue de 260 km, et sa largeur est comprise entre 60 et 12 km seulement. En plus de ses ports et de son sol fertile, sa position stratégique a toujours suscité les convoitises des puissances méditerranéennes – bastion commandant le sud de la mer Égée pour les empires continentaux byzantin et turc, repaire de pirates, étape naturelle pour les flottes vénitiennes en route pour la Romanie et les États chrétiens de Terre sainte –, et cette fonction est toujours d’actualité puisqu’elle accueille aujourd’hui une base de l’Otan à La Suda, près de La Canée. Mais si, avec ses 1 000 km de côtes, la Crète demeure une île, elle reste, selon le mot de l’historien Paul Faure, une île de terriens, dans la mesure où ses habitants se considèrent avant tout comme des montagnards. L’implantation massive des populations sur la côte nord est récente. Jusque-là, les terres de plaine ont été largement délaissées : mal irriguées par de petites rivières côtières, elles pouvaient également être exposées à la brusque fureur des torrents, aux épidémies de malaria comme aux menaces extérieures venant de la mer.

« Très souvent, le voyageur a l’impression de traverser un continent plutôt qu’une île… Le regard est presque toujours arrêté non par un horizon marin mais par une ligne de crête… » (Lawrence Durell). Élément de l’arc montagneux du Péloponnèse et de l’Anatolie, l’île se trouve au point d’aboutissement des deux grands arcs dinarique et taurique. C’est sur les hauteurs, constituant autant de châteaux d’eau, que se sont développées les antiques civilisations, dans une île où 80 % du territoire se situe à plus de 600 mètres d’altitude. Au sud, « dans la brume des vagues, aux confins de Gortyne, il est un rocher qui tombe sur les flots… » (Homère) : les montagnes forment là une muraille abrupte, raide et continue, au-dessus de la mer de Libye, avec trois fenêtres au débouché des plaines de la Messara et de Hierapetra, tandis qu’à l’ouest, les défilés arides du pays sfakiote entaillent la côte. Ces canyons se sont creusés sous l’effet des mouvements de la plaque africaine qui ont soulevé l’île, avant de la plisser et de la failler. Un labyrinthe de gorges et de pentes abruptes a fait de cette région une véritable place forte naturelle, dont l’accès a découragé tous les conquérants de l’île. Du côté nord, les montagnes descendent par paliers vers la mer Égée, laissant apparaître quelques bassins intérieurs ou côtiers. Cinq baies ou golfes découpent la côte septentrionale et accueillent les trois quarts de la population : Kissamos, La Canée, Halmyros, Héraklion, Mirabello.

Mais l’opposition entre les versants nord et sud est bien moins forte que le cloisonnement entre l’est et l’ouest, commandé par des massifs qui constituent la véritable épine dorsale de l’île : dans sa partie occidentale, Lefka Ori (les « montagnes blanches ») s’élèvent à 2 450 mètres et n’arrivent pas à dépasser l’Ida, en dépit, dit-on, des habitants de la région qui un jour entassèrent des rochers à leur sommet pour gagner les quelques mètres qui le séparaient du Psiloritis (« la plus haute montagne »), installé au centre de l’île. Enfin, vers le levant, s’étend le mont Dikté. De nombreux plateaux, de hauteur et de superficie variables (celui de la Nida s’élève à 1 400 mètres d’altitude, tandis que celui du Lassithi, célèbre pour les moulins à vent qui ont laissé place aujourd’hui aux éoliennes, ne dépasse pas les 880 mètres), viennent compléter le paysage crétois. Ce sont ces hauteurs, et les maquis qui les parsèment, qui ont servi de refuge à ceux qui ont refusé tour à tour d’être romains, arabes, vénitiens, turcs ou allemands, d’être soumis et colonisés par les occupants des plaines. Les grottes, les cavernes, les passages souterrains d’un sol calcaire ayant subi toutes les formes d’érosion, constituaient pour ces rebelles autant d’abris naturels.

L’île était plus verte dans l’Antiquité (les Grecs de l’époque classique y situaient même la naissance de l’agriculture), en raison d’un climat plus chaud et plus humide. Aujourd’hui, la Crète échappe néanmoins à certains excès du climat méditerranéen : au cours de l’été, un vent du nord parfois extrêmement violent, le meltem, se lève sur le plateau anatolien et se dirige vers le sud par le détroit des Dardanelles. Mais lorsqu’il entre en contact avec l’île, il a déjà perdu de son intensité et change en chaleur agréable ce qui sans lui ne serait que fournaise. En revanche, la côte sud est soumise à ce vent très chaud et sec venu du désert de Libye qu’est le sirocco. L’île était jadis couverte d’arbres (le terme ida signifie « forêt »). Mais les monts calcaires ont été transformés par les hommes et les pacages des troupeaux de moutons et de chèvres en un karst désolé dont le sol est largement dépouillé de sa couverture végétale. Le feu également, dans cette île brûlée par le soleil, reste un ennemi implacable qui détruit tous les ans de vastes étendues. Mais si le massif forestier est aujourd’hui en mauvais état, l’écosystème reste très diversifié. Plus de deux cents espèces de plantes sont indigènes, pour le plus grand bonheur des botanistes, et participent à la richesse et à la beauté de la terre crétoise.

 

6000-2800 av. J.-C. environ : Période néolithique. La Crète ne semble pas avoir été habitée au paléolithique. On connaît en revanche une dizaine d’établissements néolithiques (Cnossos, Gortyne, Phaistos, Aghia Triada…), fondés sans doute par des immigrants venus d’Asie Mineure, principalement d’Anatolie. Ces premiers habitants vivaient de l’agriculture, de l’élevage et de la chasse.

 

2800-1450 environ av. J.-C : Âge du bronze et période minoenne.

Il est parfois difficile de ne pas se perdre dans l’extrême complexité de la chronologie minoenne. En effet, divers systèmes ont été mis en place : l’archéologue Arthur Evans s’est basé sur l’évolution de la céramique, seul matériau à fournir un échantillon suffisant, et a comparé vases, cachets et bijoux à leurs homologues égyptiens dont la date était à peu près assurée, pour diviser cette chronologie en trois phases : le Minoen ancien (2500-2000 environ), le Minoen moyen (2000-1600), le Minoen récent (1600-1200). Depuis, d’autres spécialistes, jugeant ce cadre mal adapté à la Crète et les méthodes de datation du début du siècle trop aléatoires, ont préféré s’appuyer sur l’introduction des métaux dans l’île. Mais le plus souvent, ce sont les différentes catastrophes (séismes et invasions) et la succession des palais qui en a résulté, qui servent de repères, grâce à des coupes stratigraphiques désormais plus fines.

Vers 2800 av. J.-C. : Le caractère général très différent de la société qui s’élabore alors et le rythme désormais rapide de l’évolution culturelle confortent l’idée que la civilisation minoenne n’est pas issue du néolithique crétois et provient d’une édification indépendante ; de nouvelles populations seraient arrivées des côtes nord-occidentales de l’Anatolie, peut-être apparentées aux Louvites. Elles apportent avec elles le culte du taureau et de la déesse-mère. Ces nouveaux venus utilisent des outils de pierre, de grès, de calcaire, d’os et d’obsidienne importée de Mélos, ce qui atteste des liens entretenus avec les Cyclades. S’appuyant sur les analogies entre le matériel retrouvé en Crète et en Asie Mineure (céramique à décor incisé, ornée de triangles, zigzags, figurines de la déesse-mère), Evans parle de la Crète d’alors comme du « rejeton insulaire d’une province anatolienne ».

2600-1900 av. J.-C. : Période prépalatiale ou protominoenne. Les ports de Zakros, de Palakaistro et de Malia témoignent de l’essor de la Crète orientale et du développement de liens commerciaux avec les comptoirs de la côte syro-palestinienne, le Nord-Est de l’Égée et le delta du Nil. Les habitants de l’île échangent alors les excédents de la production agricole de la plaine de la Messara qui est mise en valeur, contre les matières premières dont la Crète est avare. Les sites d’habitats ainsi que la découverte de tombes à tholos, ces grands tombeaux à coupole dont la formule s’étend plus tard à la Grèce mycénienne, montrent les vestiges d’une différenciation sociale plus marquée et d’un monde organisé en clans.

1900-1700 av. J.-C. : Période protopalatiale. La Crète orientale connaît un relatif déclin sans doute dû au ralentissement des échanges avec l’Asie Mineure, du fait des invasions hittites. En revanche, le renforcement de relations commerciales avec la Grèce, les Cyclades et avec l’Égypte du Moyen Empire se traduit par l’essor de Cnossos au nord et de Phaistos au sud, qui vont devenir les fleurons de la civilisation palatiale. Les ensembles appelés « palais » présentent un certain nombre de traits communs que l’on retrouve aussi bien à Cnossos, à Phaistos qu’à Malia : autour d’une grande cour centrale quadrangulaire, toujours orientée nord/nord-est, s’organise un ensemble dissymétrique, en plan et en élévation, de bâtiments à étages aux salles innombrables, reliées par des couloirs inextricables et tortueux, dont la complexité ne manque pas de faire penser au fameux labyrinthe. Le jeu des décrochements et des avancées, l’emploi de matériaux variés, de la brique à l’albâtre en passant par le calcaire, témoignent de la maîtrise des architectes de cette première période. Ces « palais » cumulent plusieurs fonctions. Une fonction politique et administrative tout d’abord, car la constitution de tels ensembles ne peut que rendre compte de la montée en puissance de personnages, ou de communautés, ayant réussi à imposer leur autorité sur les régions environnantes. Ces personnages résidaient sans doute dans les « villas » que l’on retrouve toujours à proximité des palais (Aghia Triada près de Phaistos, le Petit Palais de Cnossos, la villa sur la butte du prophète Élie à Malia…). Il est intéressant de noter qu’à la même époque, au Proche-Orient, s’opposent de la sorte le temple et la demeure du souverain. Centres de décision et de contrôle politique donc, les palais sont aussi des lieux de stockage de marchandises. Les imposants magasins et celliers, dans lesquels sont alignés de nombreux pithoi (des vases à demi enterrés) montrent bien que l’on y entreposait le grain et l’huile. Ces produits étaient certainement redistribués, grâce à l’invention d’un ingénieux système de comptabilité et à l’utilisation de sceaux, à ceux qui travaillaient pour le maître des lieux, ou exportés. De nombreux ateliers attestent de la présence d’artisans spécialisés, dont la réputation, dans le Bassin méditerranéen, semble avoir été remarquable. On exportait alors vin, huile d’olive, bois de cyprès, étoffes teintes avec la pourpre tirée d’un coquillage, le murex. Dans le domaine de la céramique, l’époque est caractérisée par le style polychrome de Camarès. Enfin le manque de moyens défensifs, l’absence de remparts ou d’armes, si ce n’est d’apparat, témoignent également du rôle religieux considérable dévolu à ces sites. L’importance des lieux consacrés et des objets de culte a poussé Evans à faire du souverain un roi-prêtre, entouré de ces mêmes prêtresses que l’on voit plus tard représentées sur les murs. La découverte d’un matériel sacré remarquable, l’omniprésence des doubles haches (principal symbole religieux des Minoens), les bassins lustraux, les autels et tables d’offrande donnent à penser que la fonction religieuse était même la première raison d’être de ces palais. La religion alors pratiquée en Crète est encore mal connue, en dépit de l’abondance des sources. Le panthéon était peut-être restreint à deux divinités, l’une féminine, l’autre masculine, associées au culte de la fertilité et de la végétation célébré par des danses rituelles et des tauromachies. De grands rassemblements avaient sûrement lieu dans les palais, tandis que de nombreux sites naturels (les grottes notamment) accueillaient d’autres cérémonies.

La Crète a alors déjà donné naissance à deux écritures. Des caractères pictographiques, dont on connaît au moins quatre variétés hiéroglyphiques, sont utilisés depuis la fin du IIe millénaire jusqu’à 1600 environ, mais l’absence de répétition d’une même séquence de trois signes empêche toute identification de mots. Le linéaire A, quant à lui, possède une vingtaine de signes en commun avec le hiéroglyphique, avec lequel il cohabite pendant au moins trois siècles. Comprenant environ 70 signes syllabiques, une trentaine d’idéogrammes et relevant également d’un système sténographique (des signes représentant des déterminants), il est utilisé sur les sceaux ou pour de courtes inscriptions. Mais, à l’instar du texte du célèbre disque de Phaistos, il reste indéchiffrable.

Vers 1700 av. J.-C. : Brutale destruction des premiers palais. On s’interroge encore sur les raisons d’une telle catastrophe. S’agit-il d’un tremblement de terre ? Il n’aurait alors affecté que la Crète centrale (ainsi que la partie occidentale de l’île car le site d’Apodolou semble aussi avoir été détruit), tandis que Malia a été préservée. On a parfois attribué cet effondrement à l’explosion du volcan de Santorin, mais les derniers travaux sur la chronologie des éruptions tendent à dater l’éruption de 1628 av. J.-C. Pour certains archéologues, il s’agirait plutôt d’une invasion des Indo-Européens ou encore d’une révolte de la Crète centrale contre les dynastes des palais avec la complicité de l’extérieur (Asie, Grèce ?…).

1700-1450 av. J.-C. : Période néopalatiale. Les anciens palais sont reconstruits, de nouveaux ensembles voient le jour à Zakros, Aghia Triada ou encore Tylissos. C’est également à cette époque qu’est bâtie la ville de Gournia, véritable Pompéi minoenne. Le caractère monumental des palais est plus prononcé : les cours sont plus vastes, les pièces se comptent par centaines. Ce que l’on appelle à tort des fresques (en fait, il s’agit de peinture à la détrempe sur un enduit sec) en ornent désormais les murs. La région orientale participe aussi cette fois à la reprise générale (comme en témoigne le renouveau de la poterie de Vasiliki), mais Cnossos assure néanmoins une réelle suprématie sur l’île. Les autres palais lui paraissent subordonnés. La flotte gagne en importance, laissant présager du développement de la thalassocratie crétoise, qui est la première des puissances maritimes pour Thucydide. Les relations avec l’Égypte (où les Crétois sont désignés sous le terme de Keftiou) perdurent et les Minoens commercent dans toute la Méditerranée orientale. Divers témoignages de la Bible évoquent également des contacts établis avec les voisins orientaux : la Crète y est assimilée à Kaphtor, premier lieu d’habitation des Philistins, tandis que dans la Bible grecque des Septante, les gardes de David sont considérés comme des Crétois.

Vers 1628-1626 av. J.-C. : Éruption du volcan de Santorin. Quelques années auparavant, un violent tremblement de terre a secoué l’île et affecté certains sites crétois.

Vers 1500 av. J.-C. : Époque du règne mythique du roi Minos, le fils de Zeus et d’Europe. Elle correspond à l’apogée de la thalassocratie : la Crète aurait alors été maîtresse des Cyclades, de Cythère, de Mégare et des côtes de l’Attique – comme le souligne la légende de Thésée, Athènes semble avoir payé un tribut à la Crète. Les nombreux ports nommés « Minoa », premier nom de Gaza par exemple, mais aussi des légendes comme celle situant le tombeau de Minos en Sicile, jusqu’où il aurait poursuivi Dédale, attestent de cette expansion. Thucydide, au Ve siècle, rappelle quant à lui que « Minos travailla dans toute l’étendue de son pouvoir à purger la mer des pirates pour mieux assurer la rentrée de ses revenus » (I, 4). Des gardes-côtes, tel le géant mythique Talôs, surveillaient les rivages.

Le terme de « Minos » pose néanmoins un certain nombre de questions : s’agit-il d’un personnage unique ou bien désignait-il une fonction (comme « Pharaon » en Égypte, ou encore « César » à Rome) ? On peut même imaginer qu’il s’agit de la personnification d’une dynastie qui régna sur Cnossos et une majeure partie de la Crète entre 1700 et 1400 (on associe généralement Minos à Cnossos, Rhadamante à Phaistos et Sarpédon à Malia). Quoi qu’il en soit, Minos n’a cessé de marquer les esprits et de nourrir l’imaginaire européen : modèle du roi juste, le souverain consultait Zeus lui-même dans sa caverne crétoise et recevait de lui, tous les huit ans, les lois les plus justes, avant de devenir, chez les Grecs, l’un des juges du tribunal de l’au-delà. D’après Hérodote, sa disparition se situerait quatre-vingt-dix ans après la guerre de Troie.

Vers 1450 av. J.-C. : Les palais sont totalement détruits par un tremblement de terre et par le feu. Après la catastrophe de 1700, cette seconde destruction n’a pas manqué d’alimenter le mythe de l’Atlantide, que l’on retrouve plus d’un millénaire plus tard dans le Timée et le Critias de Platon.

 

1400-1100 : Crète mycénienne ou postpalatiale. Après la catastrophe, seuls subsistent Cnossos et, dans une moindre mesure, Kydonia, fondée au XVe°siècle. On voit en effet persister une administration de type palatial, avec des archives, des magasins… mais les maîtres ont changé et la Crète n’apparaît plus que comme une simple dépendance du continent : le megaron mycénien va désormais remplacer le labyrinthe minoen. On ignore dans quelles conditions se sont déroulés ces événements. Pour certains archéologues, c’est la ruine du monde minoen, à la suite d’une catastrophe naturelle ou à des luttes internes, qui a permis aux Mycéniens de s’emparer de l’île sans résistance. Pour d’autres, les insulaires crétois se sont révoltés contre des dynastes achéens, déjà présents dans l’île. En effet, le déchiffrement des tablettes laisse penser que les Achéens étaient déjà maîtres de Cnossos depuis une cinquantaine d’années, ce qui remettrait en cause l’idée d’une domination de la Crète sur le continent (Evans a fait des Minoens les maîtres des Mycéniens et du continent une colonie minoenne). Mais, dans ce cas, une dynastie minoenne aurait alors sûrement régné, à la suite de ces événements, ce que ne corrobore pas le phénomène de « mycénisation » caractéristique de la nouvelle époque : les morts, par exemple, sont désormais enterrés avec des armes ou des épées, selon les traditions de ce peuple de guerriers, ce que n’étaient pas les Minoens. Quoi qu’il en soit, les tablettes, dont la datation est peut-être à revoir, sont désormais rédigées dans une nouvelle écriture, celle des Mycéniens : le linéaire B. Tel est le nom donné en 1909 par Evans à une écriture cursive utilisant 158 idéogrammes, c’est-à-dire des signes qui valent des mots et sont employés pour représenter de façon sténographique des hommes, des femmes, des armes…, 87 signes syllabiques, 11 signes de poids et mesures, 5 signes numériques, couvrant plus de 6 000 fragments de tablettes de comptabilité en argile, trouvés dans les ruines des palais crétois et mycéniens des XIVe et XIIIe siècles av. J.-C. Ce linéaire B a été déchiffré au début des années 1950, avec l’aide du linguiste John Chadwick, par l’architecte anglais Michael Ventris, qui avait travaillé durant la guerre dans le service du chiffre de son pays. Pour ce faire, les deux chercheurs établirent des statistiques sur la fréquence des signes syllabiques au commencement et au milieu des mots. Leurs recherches, une fois validées par l’application à des textes non déchiffrés, les menèrent à la conclusion que cette langue, en dépit d’une orthographe simplifiée, était du grec. En revanche, l’application de leur système aux écritures antérieures fut un échec : tant que l’on ne découvrira pas de document bilingue ou que l’on ne disposera pas de la masse critique d’inscriptions susceptible de faire tomber le code, le mystère perdurera.

Vers 1380 av. J.-C. : Destruction de Cnossos.

Milieu du XIIIe siècle av. J.-C. : Des documents administratifs sont rédigés en linéaire B à Kydonia.

XIIe siècle : « Retour des Héraclides » ou migration dorienne, marquant la fin de l’âge du bronze et le début de l’âge du fer. On a longtemps considéré que les Doriens avaient fait brusquement irruption en Grèce et marqué de leur sceau la société du temps. Certains contestent aujourd’hui cette interprétation : les Doriens seraient arrivés en même temps que les Mycéniens, en tant que population dépendante, avant de s’affranchir progressivement de la tutelle de leurs anciens maîtres. Néanmoins, de nombreuses villes refuges sont créées sur des hauteurs souvent peu accessibles et pourvues de solides défenses naturelles (par exemple, Karphi et Pressos, où se sont réfugiés les Crétois ou Étéocrétois qui s’opposèrent à l’envahisseur), et témoignent d’une insécurité nouvelle. Les sites côtiers disparaissent de la Crète orientale, mais perdurent dans le reste de l’île. Des villes États s’organisent peu à peu, marquant le passage progressif du monde des palais à celui des cités : Phaistos, Gortyne, Éleutherne, ou encore Phytion dans la Messara. Des temples sont construits, alors que jusqu’à présent les fonctions royales et sacerdotales ne faisant qu’une, les cérémonies se déroulaient dans les palais.

XIe-VIIIe av. J.-C. : Âges obscurs.

VIIIe siècle av. J.-C. : Si la Crète semble avoir perdu de son rayonnement, « l’île aux cent villes » n’en est pas moins évoquée dans les poèmes homériques, et occupe ainsi une place de choix dans la plus longue mémoire grecque. Dans l’Iliade, Idoménée dirige les troupes crétoises et personnifie le triomphe achéen, avant que son exil à Salente ne corresponde peut-être à la dépossession du monarque achéen par l’invasion dorienne. Dans l’Odyssée, Homère souligne par ailleurs le caractère composite de la population crétoise : « côte à côte, on y voit Achéens, Kydoniens, vaillants Étéocrétois, Doriens tripartites et Pélasges divins » (XIX, 176-178). À plusieurs reprises, Ulysse prétend être Crétois.

Fin VIIIe-fin VIIe av. J.-C. : Renaissance artistique dédalique. Métallurgie du fer et du bronze, statuaire monumentale, reprise du commerce, écriture alphabétique… Le foisonnement urbain (Gortyne, Itanes, Éleutherne, Lato…) reste l’une des principales caractéristiques de l’île.

 

Ve-Ier siècle av. J.-C : Époque classique et hellénistique.

L’ancien patrimoine dorien, tel que la Grèce archaïque l’avait reçu, s’est conservé intact dans l’île qui ignore les formes politiques qui suivirent sur le continent, à savoir la tyrannie et la démocratie. Aux Ve et aux IVe siècles, la Crète reste ainsi à l’ombre de la culture grecque classique, à l’écart des grands courants qui agitent le monde hellénique, et, en 480, les Crétois semblent même avoir refusé de s’associer aux Grecs dans la défense commune contre les Perses. La paralysie qui fige alors les structures politiques de l’île passionne bientôt des auteurs comme Platon et Aristote, que leurs réflexions sur l’oligarchie spartiate conduisent à s’intéresser au modèle crétois, similaire car provenant du même élément dorien. Dans La République, Platon considère les constitutions de Crète et de Lacédémone comme des timocraties, des États oligarchiques où la recherche des honneurs est la principale préoccupation des citoyens. Hérodote en son temps déjà signalait que Lycurgue, le grand législateur spartiate dont certains situent la tombe aux environs de Kydonia, avait importé sa Constitution de Crète. Les liens entre l’île et la cité sont donc sans cesse soulignés, qu’il s’agisse de leur archaïsme, de leur caractère militaire, de leur commun refus de se livrer au commerce et aux arts.

Par ailleurs, l’Ida continue d’être l’objet d’un véritable culte. Là, dans une caverne, le dieu Zeus a été élevé par les Courètes, les Dactyles et la chèvre Amalthée. Pythagore y aurait été initié vers 540 par Épiménide, originaire de Phaistos, Platon peut-être également au siècle suivant, dont on associe parfois le mythe de la caverne à la magie des grottes crétoises.

Ve siècle av. J.-C. : Vers le milieu du siècle sont gravées les Tables de Gortyne, que l’on peut encore admirer aujourd’hui, sur des blocs de pierre comportant douze colonnes d’inscriptions. Elles sont rédigées en dialecte dorien et évoquent les lois régissant le mariage, le divorce, la vente des biens ou encore les droits et les devoirs des serviteurs. Les 600 lignes de l’inscription se lisent alternativement de gauche à droite puis de droite à gauche (écriture appelée boustrophedon, « comme la charrue tourne »).

IVe siècle av. J.-C. : Néarque, amiral de la flotte d’Alexandre dans l’océan Indien, est originaire de Lato.

Durant la période hellénistique, à partir du IVe siècle, les conflits internes se multiplient entre les villes de Crète, qui cherchent toutes à établir leur hégémonie sur l’île. La cité de Kydonia profite ainsi de la rivalité entre Cnossos et Gortyne. C’est cette dernière qui semble avoir fait appel aux grandes puissances de l’époque, Macédoniens essentiellement, puis Romains. À l’intérieur même des cités, les crises sociales secouent un monde très hiérarchisé, dirigé par un gouvernement oligarchique et reposant sur le système du servage à la spartiate. En ces temps troublés, les Crétois sont des mercenaires réputés : on les retrouve, formant des contingents distincts, dans les armées des rois hellénistiques. Armés d’arcs, ils sont recherchés pour leur habileté et leur mobilité, mais sont peu enclins à s’installer longuement au service de l’un ou l’autre souverain. Ils sont, par exemple, 3 000 dans l’armée de Ptolémée IV à Raphia, durant la quatrième guerre de Syrie (219-217).

Vers 250 av. J.-C. : Sous l’impulsion du clergé et des magistrats de Gortyne, les cités semblent s’être entendues pour célébrer en commun, par le biais d’une ligue (le koinon) le culte de Zeus sur le mont Ida.

220 av. J.-C. : Les Macédoniens de Philippe V s’allient à Gortyne et entreprennent la pacification de l’île ravagée par la guerre civile.

197 av. J.-C. : Des Crétois combattent néanmoins contre Philippe à Cynoscéphales.

189 av. J.-C. : Gortyne, qui cherche pourtant à se concilier par ailleurs la puissance montante de Rome en Méditerranée orientale, donne asile à Hannibal.

180 av. J.-C. : Gortyne s’empare de Phaistos. C’est à partir de ce moment que Rome intervient régulièrement en Crète pour y arbitrer les conflits qui opposent les cités entre elles. En 184, 180 et 174 a. J.-C., ce sont des ambassadeurs romains qui jouent le rôle d’intermédiaires entre Gortyne, Cnossos et Kydonia.

Milieu du IIe siècle av. J.-C. : La disparition progressive des flottes des Ptolémées d’Égypte, des souverains régnant sur la Syrie, des Antigonides qui dirigent la Macédoine, puis celles de Rhodes et de Pergame laisse le champ libre aux pirates qui vont infester durablement la Méditerranée orientale et parmi lesquels on dénombre beaucoup de Crétois.

154 av. J.-C. : Rome impose sa médiation entre Rhodes et les Crétois.

146 av. J.-C. : La Grèce devient une province romaine. C’est l’aboutissement du processus entamé depuis le début du IIe siècle av. J.-C., marqué par les victoires romaines contre Philipe V de Macédoine à Cynoscéphales en -197 et contre Persée à Pydna en -168. L’écrasement, par Caecilius Metellus, de la dernière révolte macédonienne en -146 et la réduction du royaume de Macédoine, déjà de fait protectorat romain, au statut de simple province à laquelle on ajoute alors les territoires illyriens, préludent à l’annexion pure et simple de la Grèce, réalisée la même année après qu’a été brisée la résistance de la Ligue achéenne et qu’a été perpétré le sac de Corinthe.

 

Les pirates crétois menacent la route de Délos, le grand entrepôt commercial de la Méditerranée orientale. Les Romains, qui ne cessent de développer leurs entreprises économiques dans la région, engagent la conquête de l’île dont les habitants ont par ailleurs soutenu Mithridate.

74-71 av. J.-C. : Campagne contre les pirates crétois.

71 av. J.-C. : M. Antonius, le père du futur triumvir Marc-Antoine, est chargé de s’emparer de la Crète, mais il échoue et se voit infliger une paix si humiliante qu’à Rome le Sénat refuse de la ratifier.

67 av. J.-C. : Metellus Cretius entreprend une longue guerre de siège pour réduire une à une les cités. Il accorde à Kydonia les privilèges d’une cité-État indépendante : elle a ainsi le droit de battre sa propre monnaie jusqu’au IIIe siècle. La pacification de l’île ne s’achève qu’en 63 et la piraterie est enfin réduite à l’impuissance. Tandis que les luttes intestines s’apaisent, Gortyne, où réside un gouverneur tiré au sort parmi les anciens préteurs, devient capitale de la province. Au fil du temps, elle est enrichie de bâtiments brillants : un odéon y est ainsi bâti sous le règne de Trajan (98-117). Les ports comme Matala, Lébéna et Lassia prospèrent. L’île est rattachée à la Cyrénaïque jusqu’à ce que César les sépare. Elles sont de nouveau réunies en 27 par Auguste pour former une province sénatoriale. Le culte impérial est organisé à Gortyne.

Ier siècle av. J.-C. : Les poètes comme Virgile ou Claudien et le voyageur Apollonios de Tyane situent la demeure du Minotaure où bon leur semble, tantôt au voisinage de Gortyne, tantôt dans la région de Cnossos, alors appelée Colonia Julia Nobilis.

Ier siècle ap. J.-C (vers 61-62) : En raison d’une tempête, saint Paul fait escale sur la côte méridionale de la Crète, à Kali Limenes (« les beaux ports ») (Acte des apôtres, 27). Il décide d’y revenir, se rend à Gortyne et y laisse Tite, premier évêque de l’île. La communauté juive – sans doute présente dans l’île depuis l’époque hellénistique – semble, si l’on en croit l’épître adressé à Tite par saint Paul, avoir résisté à l’évangélisation. La christianisation – à propos de laquelle Denis de Corinthe fournit quelques renseignements – semble avoir progressé lentement et ce n’est qu’au VIe siècle qu’est élevé le premier grand monument chrétien, la basilique de Saint-Tite.

Vers 250 : Sous le règne de Dèce, martyre des dix saints au lieu-dit Aghi Deka, près d’Apostoli (Théodule, Saturnin, Euporos, Gélasiosi, Eunikianos, Zotikis, Pompios, Agathopous, Vasilidis et Évarestos).

285 : Lors de la réorganisation de l’Empire, Dioclétien sépare la Crète de la Cyrénaïque. Constantin la rattache à l’Illyrie.

395 : Lors du partage de l’Empire romain, la Crète, comme la plupart des îles grecques, passe sous la souveraineté de l’Empire romain d’Orient.

 

Période byzantine 395-1204

La Crète, épargnée par les troubles du Bas-Empire et les invasions barbares, devient un « thème », c’est-à-dire une province de l’Empire romain d’Orient, avec de nouveau Gortyne comme capitale. Le nombre des cités diminue, tandis que les habitats se multiplient : c’est à cette époque qu’ont dû naître la plupart des villages que l’on rencontre encore aujourd’hui, bâtis à proximité les uns des autres, dans toute la zone montagneuse ou semi-montagneuse de l’île, la plus fortement peuplée.

Dès 673, les Arabes ravagent périodiquement les côtes de la Crète.

L’île est rarement évoquée dans les chroniques byzantines : on sait néanmoins qu’en 732, Léon III augmente la capitation et que, dans le contexte de la Querelle des images, la Crète est détachée de l’obédience romaine pour être soumise au patriarche de Constantinople au cours du VIIIe siècle.

823-961 : Occupation arabe. En 816, les discordes secouant l’émirat ommeyade de Cordoue poussent les Arabes d’Andalousie à se soulever contre l’émir Al-Hakam. Réfugiés en Égypte, ils s’emparent d’Alexandrie avant d’être chassés du pays par le calife Mamoun. Sous la direction d’Abu Hafs (ou Abou Hassan), ils s’installent alors en Crète : les places fortes de la côte sont détruites, ainsi que Gortyne. Sur le littoral septentrional, une nouvelle capitale, Khandax (« le fossé ») est fondée à l’emplacement de l’ancienne Héraklion, et ses nouveaux maîtres finissent par reconnaître la suzeraineté du calife fatimide du Caire. À plusieurs reprises, les empereurs Michel II et Constantin VII ont tenté de reprendre l’île (notamment en 826 et en 911-912). Mais ils échouent à soulever la population en leur faveur. En 961, la Crète est finalement libérée par Nicéphore Phocas, encore général, sous le règne de Romain II (959-969). Khandax reste la capitale de l’île où sont envoyés des missionnaires placés sous l’autorité de saint Nicon.

Vers 1092 : Les Byzantins sont souvent confrontés en Crète à des révoltes. À l’issue d’une nouvelle rébellion, menée par un dénommé Krikis, l’empereur Alexis II Comnène envoie une douzaine d’archontes s’installer dans l’île et y prendre des Crétoises pour épouses, afin de faciliter l’intégration de l’île dans l’orbite de Constantinople.

1204 : La quatrième croisade aboutit à la prise de Constantinople par les Francs. Lors du partage des territoires de l’Empire byzantin entre les croisés, Boniface de Montferrat est proclamé roi de Salonique et de Macédoine. Les Vénitiens lui rachètent la Crète, dont il a alors hérité, pour 1 000 marcs d’argent et la cession de terres en Macédoine. Rainici Dandolo, avec trente et une galères, vient ainsi prendre possession de l’île, devenue la plaque tournante du nouvel empire vénitien. La Sérénissime organise alors la seule véritable puissance coloniale qu’ait connue le Moyen Âge, constituée essentiellement d’îles et de ports situés aux points stratégiques, constituant autant de moyens d’accès aux ports du Proche-Orient et de la mer Noire où s’entassent les richesses de l’Asie.

 

La domination vénitienne 1204-1669

L’intérêt stratégique de l’île, qui ferme l’Égée au sud, est primordial pour Venise, dont les marchands dominent le commerce des épices en Méditerranée orientale. Étape naturelle sur les grandes routes de la Romanie et de l’Égypte, la Crète, « noyau et force de l’empire », passe sous la tutelle directe de la Sérénissime et reçoit une organisation solide d’autant plus nécessaire que, pendant deux siècles, l’île fut pour ainsi dire en perpétuelle révolte. Le territoire est divisé en quatre ensembles (La Canée, Rethymno, Sitia et Candie), qu’administrent le duc et ses deux conseillers élus pour deux ans par le grand conseil de Venise, assistés de magistrats. Le capitaine général a, quant à lui, la charge de la sécurité. Maintien de l’ordre intérieur, défense extérieure et exploitation économique de l’empire : tels sont les mots d’ordre guidant l’action vénitienne dans la région. Le lion de Saint-Marc s’imprime bientôt sur les épaisses murailles des forteresses construites sur le pourtour de l’île (Héraklion, Iérapétra, Sitia, Rethymnon, Frangokastello…) Une entreprise de fortification systématique des points stratégiques du littoral est en effet mise en œuvre, afin de pouvoir soutenir de longs sièges, tandis qu’une économie spéculative de type colonial voit le jour. Les nouveaux maîtres développent essentiellement les cultures d’exportation (vin, canne à sucre, coton…), au détriment des cultures vivrières, laissant les Crétois dans un état de famine latente, une situation propre à décourager toute velléité de révolte. Les terres sont confisquées et divisées en trois ensembles : une partie appartient à la République, une autre à l’Église, la dernière (les casalia) revenant aux colons dont on encourage l’émigration. Elles sont cultivées par des paysans libres ou par des serfs attachés aux domaines. Le malaise économique et social, l’oppression fiscale expliquent la position précaire des nouveaux maîtres de l’île, qui nont jamais joui paisiblement de ce territoire acheté à prix d’or.

XIIIe siècle : Dès leur arrivée, les Vénitiens renforcent le mur d’enceinte de La Canée, construit par les Byzantins (le Castello Vecchio). Les travaux de fortification se poursuivent au cours du siècle suivant.

1211 : Le doge Pierre Ziani procède à un premier envoi de colons.

1234-1236 : Raids byzantins.

1263 : Les Génois, menés par le comte de Malte, Enrico Pescatore, s’emparent de La Canée, avec l’aide de la population locale. Ils s’y maintiennent jusqu’en 1285.

XIIIe-XIVe siècles : Révoltes contre les impôts et les taxes (quatorze soulèvements entre 1207 et 1364, particulièrement entre 1270 et 1299 et entre 1361 et 1364), obligeant Venise à reconnaître aux archontes crétois des privilèges semblables à ceux de la noblesse vénitienne. La population citadine, qui bénéficie, à la longue, de la présence vénitienne, au détriment de l’ancien système féodal, était par exemple exempte des obligations qui pesaient sur les serfs (un tiers de la récolte de blé, corvées, entretien des chevaux, armement annuel de deux galères…). L’aristocratie locale devient rapidement solidaire de la conquête et son meilleur appui, laissant le monopole de l’esprit de résistance aux paysans et aux simples bourgeois. Il faut dire que Venise avait fait en sorte de s’attirer la sympathie des notables hellènes, notamment en reconnaissant et en confirmant la propriété des fiefs donnés par l’Empereur byzantin à tous les descendants des patriciens romains. Néanmoins, à deux reprises, des magnats locaux, comme Alexis Callergis ou encore les membres du clan Vlasto, sont à l’origine des rébellions. Mais le plus souvent, les révoltes prennent un caractère social contre la noblesse indigène : durant les troubles de 1458-1463, un petit nombre seulement des archontes de second rang soutient le parti des insurgés, tandis qu’en 1563-1573, une partie de la noblesse indigène aide Venise à réprimer la révolte des paysans de Réthymno et de Sfakia.

Mai 1453 : Prise de Constantinople par les Turcs Ottomans. La Crète sert de refuge à de nombreux artistes et savants et devient l’un des derniers bastions d’un art authentiquement byzantin.

XVe-XVIe siècles : De nombreux humanistes s’intéressent à la Crète. Cristoforo Buondelmonti, un prêtre de Florence, vient dans les années 1410 chercher la sépulture de Jupiter au pied du mont Iouktas. En 1577, Francesco Barozzi, de Rethymnon, essaie de faire correspondre quelques-uns des 1 100 villages de Crète au catalogue reconstitué des cent villes antiques d’Homère. D’autres encore, véritables précurseurs de l’archéologie future, cherchent le labyrinthe à Ampelouzos, près de Gortyne.

Par ailleurs, la Crète est touchée par la Renaissance européenne, comme l’attestent les façades de certains des nombreux monastères de l’île (Arkadi, par exemple). Dans le domaine pictural, l’école crétoise s’épanouit et l’art de l’icône bénéficie du talent de Damaskinos. Par l’intermédiaire de Venise s’opère, pour la littérature, un contact bénéfique avec l’Occident. On introduit les procédés poétiques de la Renaissance : dans l’Érophile de Georges Chortatzis (1595) et surtout dans l’Érotocritos de Vincent Kornaros (XVIIe siècle), un poème fleuve de 11 000 vers, l’idiome crétois est employé de manière délibérée et constante.

1523-1540 : À Megalo Kastro, les Vénitiens construisent le Rocca al Mare (« fort sur la mer »), que les Turcs appelleront par la suite le Kastro Koules.

1537 : La Canée est saccagée par le corsaire algérois Barberousse.

1546-1549 : Voyage en Méditerranée orientale du Manceau Pierre Belon, botaniste et naturaliste. Dans le premier livre de ses Observations de plusieurs singularités et choses mémorables, il consacre 20 chapitres au récit de son séjour en Crète.

1541 : Naissance de Dominikos Théotokopoulos, dit Le Greco (Héraklion et le petit village de Fodele se disputent encore la gloire d’être le lieu de naissance de l’illustre peintre). Sa peinture a ses racines dans l’école crétoise, ce qui transparaît à la fois dans son utilisation très personnelle des couleurs et la représentation de figures très allongées. Élève du Titien à Venise, il devient le protégé du cardinal Farnèse à Rome, avant de s’installer vers 1577 à Tolède où il meurt en 1614. Une seule œuvre de l’artiste, découverte en 1983, peut être admirée en Crète : il s’agit d’une icône représentant une Dormition de la Vierge, dans l’église d’Ermoupolis à Syros.

1570 : Les Turcs débarquent à Chypre et assiègent Nicosie et Famagouste dont ils parviennent à s’emparer. La victoire de Lépante, remportée en octobre 1571 par la flotte chrétienne de Don Juan d’Autriche, et la réaction de la Sainte Ligue sauvent provisoirement la Crète. La fortification de l’île continue néanmoins : entre 1573 et 1590 par exemple, Sforza Palavicini fait construire la forteresse de Réthymnon.

1612 : Un tremblement de terre détruit le monastère de Toplou.

1628 : Le 25 avril, jour de la Saint-Marc, est inaugurée à Candie la fontaine aux quatre lions dont un aqueduc va chercher l’eau à 15 km sur les pentes du mont Iouktas.

 

En s’attaquant au XVIIe siècle au domaine colonial de Venise en Méditerranée orientale, les Turcs parachèvent la mainmise ottomane sur les Balkans, en la portant au prolongement le plus méridional de la péninsule. Commence alors pour l’île une lourde sujétion à la Sublime Porte, « soit deux cent quarante-trois ans, sept mois, sept jours d’agonie », comme on peut le lire sur une stèle érigée à La Canée. Mais cette nouvelle occupation allait révéler au monde la force de l’esprit de résistance d’un peuple qui ne compte plus les martyrs tombés pour sa liberté.

1644 : Un vaisseau turc est attaqué par les chevaliers de Malte et le butin vendu à La Canée. Le sultan Ibrahim use de ce prétexte pour intervenir en Crète.

1645 : Les Turcs pillent et brûlent le monastère de Gonia à Kissamos, avant de prendre La Canée à l’issue d’un siège meurtrier de 57 jours. Ils y laissent 20 000 hommes en garnison. On raconte que le commandant des armées ottomanes est exécuté en rentrant au pays pour avoir perdu 40 000 hommes. En s’emparant l’année suivante de Réthymno, les envahisseurs se rendent maîtres de la Crète occidentale.

1647 : Par haine de Venise, des montagnards crétois font bientôt cause commune avec les Turcs.

1648-1669 : Siège de Candie – « Megalo Kastro » pour les Vénitiens – marqué par l’héroïque résistance de François Morosini (qui devient par la suite, en 1688, le 108e doge de Venise). L’Europe, elle aussi menacée par l’avancée des Turcs (arrêtés à la bataille du Saint-Gothard en 1664), a fini par s’émouvoir du sort de la Crète et a envoyé des volontaires s’y battre contre l’infidèle. Des Français (ils sont plus de 600 en 1668) comme le marquis de Saint-Embrun, le duc de la Feuilllade, le duc de Navailles ou encore le duc de Beaufort, petit-fils d’Henri IV et de Gabrielle d’Estrées, prêtent ainsi main forte aux habitants de Candie. Le plus souvent, ils se battent sous la bannière pontificale, pour ne pas mettre à mal la traditionnelle alliance du roi de France avec les Turcs. Mais en 1666, Fazil Ahmed Pacha, de la puissante famille de vizirs des Köprülü, vient lui-même diriger le siège, au nom de Mehmet IV. À Venise, qui propose au sultan de renoncer à la Crète contre 100 000 livres d’indemnités et le versement d’un tribut annuel, il répond : « Nous sommes venus pour la conquête et non pour le commerce. » Le 27 septembre 1669, Morosini finit par capituler, mettant fin à un siège qui a vu la mort de 30 000 chrétiens et de 110 000 Turcs. Marinos Tzanès Bounialis a composé un long récit en vers sur cette Guerre de Crète.

Les Vénitiens peuvent conserver les ports de Grabuse, de Spinalonga et de La Suda (les deux premiers sont perdus dès 1692, le dernier en 1745), mais la Crète est désormais bien liée au destin de l’Empire ottoman. Divisée en trois « sandjaks » (La Canée, Rethymnon et Candie), elle est administrée par un gouverneur civil nommé par la Sublime Porte, représentée sur place par l’agha des janissaires. On estime qu’un siècle après la conquête, la moitié de la population (celle des plaines essentiellement) s’était convertie à l’islam, plus par intérêt que par conviction. Quant à la situation des Crétois fidèles à la religion orthodoxe, elle devient celle de toutes les populations chrétiennes vivant sous le joug de la loi islamique. Cette dernière prescrit de laisser le droit de vie, de propriété et le libre exercice de leur culte aux peuples ayant accepté sans résistance la domination ottomane, contre l’obligation de payer une capitation et un impôt foncier spécifiques. Néanmoins, les timars, fiefs viagers bientôt héréditaires, remplacent bientôt les casalia des colons vénitiens. Les impositions auxquelles étaient soumises les populations indigènes sont longtemps restées moins lourdes que les impositions byzantines ou vénitiennes. Mais au fil du temps, du fait de la complexité et de la vénalité de l’administration, du désordre des janissaires, des tendances décentralisatrices des pachas établis dans les provinces, la situation des chrétiens se dégrade. Dès le début de l’occupation, les haïnides (perfides) trouvent refuge dans la montagne, bientôt rejoints par les klephtes (voleurs). Ces rebelles, constitués en bandes armées, se cachent dans l’arrière-pays, s’abritent dans les monastères nids d’aigles, vivant du pillage et se posant en protecteurs des paysans. Du haut de leurs pitons rocheux, ils ne cessent de défier les occupants, largement cantonnés dans les plaines. Il faut néanmoins attendre le XIXe siècle pour que ces premiers résistants incarnent la conscience nationale et l’orgueil têtu et pathétique de ce peuple à la fierté ombrageuse qui traversa cette époque l’arme à la main.

1699 : Par les traité de Karlowitz, qui mettent momentanément fin aux luttes opposant la maison d’Autriche et Venise à la Sublime Porte, les Turcs se voient reconnaître définitivement la possession de la Crète.

Pendant tout le XVIIIe siècle, les chancelleries européennes, conscientes des faiblesses de l’Empire turc, ne cessent d’imaginer des plans de démembrement dans lesquels la Crète deviendrait tour à tour grecque, anglaise, française… 

4 avril 1770 : Dans le cadre de la révolution fomentée par Catherine II dans le sud du Péloponnèse, passé sous domination ottomane en 1715, la région de Sfakia se soulève. Un notable de la province, Daskaloyannis (Ioannis Vlachos), prend la tête de la rébellion.

1770 : Peinture par Ioannis Kornaros d’une icône géante, La grandeur de Dieu, au monastère de Toplou.

17 juin 1771 : Daskaloyannis est écorché vif à Héraklion. Son martyre va galvaniser des générations de combattants.

1798 : En route pour l’Égypte, la flotte de Bonaparte passe à quelques lieues des côtes crétoises.

24 août 1813 : Hadji Osman pacha extermine les janissaires présents en Crète sur ordre de la Sublime Porte. Cette action sans précédent lui vaut le surnom de pnigaris, « l’étrangleur ». Depuis une cinquantaine d’années, les janissaires étaient devenus totalement incontrôlables, ce qui n’a pas manqué de grossir, en retour, les rangs des haïnides.

14 juin 1821 : Dans le cadre du soulèvement national de la Grèce, début de l’insurrection de l’île, sous la direction de Pierre Skilitzi, envoyé par les révoltés du continent. Les Crétois s’engagent dans la lutte en dépit du manque d’armes. Sur les 1 200 fusils disponibles, 800 se trouvent concentrés à Sfakia et il faudt utiliser les livres des églises et les poids des balances pour se fournir en plomb et en papier, nécessaires à leur chargement. « Le phénomène de la révolution de Crète est unique dans toute l’histoire du combat grec pour la liberté. C’était le soulèvement d’un titan emprisonné et enchaîné, dont la seule force était sa conscience grecque, sa vitalité, sa dignité et sa colère. Et cette force suffit non seulement pour que la révolution commençât, mais aussi pour qu’elle continuât, indomptable, illuminant toute l’épopée grecque de son courage, se noyant dans un bain de sang dont elle se relevait sans cesse, puisant ses forces dans la dureté des combats » (Dionysos Kokinos). Les représailles ne se font pas attendre. Le 24 juin a lieu ce qui reste dans la mémoire crétoise comme le megalos arpendes, le grand massacre : à Héraklion, les Turcs assassinent le métropolite Gerassimos Pardalis, cinq évêques et 800 habitants. Hussein Michalis, un des Kourmoulidès (les chrétiens cachés) prend la tête de la révolution menée par des hommes tels que Houlogiannis ou encore Korakas. Ils libèrent la Messara, forçant les aghas à se réfugier dans la capitale.

Mai 1822 : Une assemblée crétoise réunie à Armeni proclame l’union à la Grèce et vote une charte constitutionnelle. Célèbre résistance du village de Melidoni.

1823 : L’insurrection continue, profitant des repaires naturels qu’offrent les régions de Sfakia et du plateau de Lassithi. Le sultan demande alors le concours de l’armée égyptienne de Mehmet-Ali (qui occupe l’île, en guise de récompense pour avoir réprimé la rébellion, jusqu’en 1840. Il confie le gouvernement de la Crète à un Albanais, Mustapha Pacha, qui procède à un remaniement des propriétés et encourage les plantations d’oliviers et de mûriers). En février, 2 000 femmes et enfants sont exterminés dans la grotte de Milatos, avant qu’un massacre du même genre ne se reproduise dans celle de Mélidonion au mois d’octobre. Des insurgés décident de se désolidariser du mouvement grec en se dotant d’un armoste, c’est-à-dire d’un gouverneur. Le premier, Tombazis, promet les terres des musulmans qui se sont réfugiés dans les villes aux Grecs qui émigreront. Mais les relations avec la Grèce étant bientôt coupées, cette tentative demeure sans lendemain.

1825-1829 : Les Capétans de la Messara continuent la lutte contre les Turcs. Sacrifice héroïque de Xopatéras à Moni Odighitrias et vengeance du meurtre de l’érudit par Malikoutis et Korakas.

1829 : Lors du traité d’Andrinople, la Crète est abandonnée par les puissances européennes (France, Grande-Bretagne, Russie) qui font reconnaître par la Turquie l’indépendance de la Grèce. Sous l’influence de l’Angleterre, elles refusent d’aller au-delà d’une simple « protection contre les actes arbitraires et oppressifs ». La déception des Crétois, qui attendaient beaucoup des traités internationaux, est d’autant plus grande que leurs espoirs avaient été entretenus par plusieurs chancelleries européennes et par Kapodistria lui-même, ce diplomate qui, après avoir servi le tsar, est devenu le premier dirigeant du jeune État grec.

22 janvier 1830 : Le protocole de Londres exclut la Crète du nouvel État grec, la laissant soumise au pouvoir absolu du sultan. L’île devient alors l’un des éléments clefs du règlement de la déjà complexe « Question d’Orient ». C’est ainsi que l’on a appelé l’attention portée en Europe, par la Grande-Bretagne surtout, aux affaires de l’Empire ottoman. Si cet intérêt était surtout concentré sur les zones mouvantes des Balkans où les modifications les plus sensibles de l’équilibre du continent étaient susceptibles d’intervenir, la Crète était tout aussi importante, de par sa position sur la route des Indes (que l’on passe par Chypre et la Mésopotamie ou par l’isthme puis le canal de Suez).

1832 : Les puissances occidentales imposent Othon de Bavière comme monarque à la Grèce.

Janvier 1841 : Le protocole de Londres enlève la Crète au vice-roi d’Égypte pour la rendre au sultan.

1856 : Lors du traité de Paris marquant l’issue de la guerre de Crimée, le sultan fait des concessions (qui ne sont pas appliquées), garantissant notamment la liberté et l’égalité religieuses. Mais devant la conversion massive des musulmans, d’anciens chrétiens le plus souvent, il tente de revenir sur la liberté de conscience.

À partir de 1856 : Les Crétois, dont les prises d’armes n’ont pas cessé (martyre de Malikoutis et soulèvement des Mournides en 1830, rébellion de Chairétis et de Vassilogéorgis en 1840…) demandent l’application des réformes promises. Le mouvement dégénère en révolte générale. Un gouvernement local est institué et proclame une nouvelle fois l’union à la Grèce. Mais, en dépit de l’écho rencontré auprès de la population grecque, la solution de la question crétoise est de nouveau laissée aux puissances protectrices, à l’Angleterre en particulier. En effet, maîtresse incontestée de la Méditerranée et de l’économie grecque au XIXe siècle, cette dernière ne laisse que peu de place aux influences russe et française. Mais elle a bien du mal à concilier les revendications nationales grecques avec sa politique orientale qui demeure avant tout proturque.

21 août 1866 : La Crète se soulève une nouvelle fois en vue du rattachement à la Grèce. « Nous en tenant avec constance à notre serment de 1821, inspirés par le sentiment national de la grandeur de la Grèce et de l’unité nationale, et remplis de l’espoir que nous confère notre juste cause… nous déclarons devant Dieu et les hommes que notre unique et constant désir est d’être unis à la Grèce mère… ». Le rapport de forces est désastreux pour les Crétois qui n’ont pour eux, une nouvelle fois, que la connaissance du terrain et le soutien de la population civile. Les Capétans continuent de faire le coup de feu en première ligne : foulard serré autour du crâne, hautes bottes et pétoires locales, ils n’en finissent pas d’inscrire leurs martyrs au panthéon des paysans guérilleros. Korakas et Romanos proclament la révolution depuis le monastère de Vrondisi. Sur le continent, en dépit de l’inaction du gouvernement, le peuple se mobilise (quêtes, comités d’assistance…). En 1866, le monastère d’Arkadi oppose une résistance héroïque aux Turcs : les religieux refusent de chasser les révolutionnaires rassemblés derrière leurs murs. 15 000 Turcs, armés de trente canons, attaquent le 8 novembre. Les assiégés, parmi lesquels se trouvent plus de 600 femmes et enfants, décident alors de faire exploser la poudrière plutôt que de se rendre, entraînant la mort de 1 500 Turcs. Ce geste désespéré force l’admiration du monde entier : l’année suivante, Victor Hugo, depuis Hauteville House, rend un vibrant hommage à ce sacrifice, « où l’agonie se fait triomphe ». «… Pourquoi la Crète s’est-elle révoltée ? Parce que Dieu l’avait faite le plus beau pays du monde, et les Turcs le plus misérable ; parce qu’elle a des produits et pas de commerce, des villes et pas de chemins, des villages et pas de sentiers, des ports et pas de cales, des rivières et pas de ponts, des enfants et pas d’écoles, des droits et pas de lois, le soleil et pas de lumière. Les Turcs y font la nuit. Elle s’est révoltée parce que la Crète est Grèce et non Turquie… parce qu’un maître baragouinant la barbarie dans le pays d’Étéarque et de Minos est impossible ; parce que tu te révolterais, France ».

1867 : Le grand vizir Ali pacha propose un nouveau projet administratif, « la Loi organique », comportant un certain nombre de privilèges, notamment une représentation limitée de l’élément crétois dans l’administration de l’île et la pleine équivalence des deux langues, grecque et turque.

1869 : La conférence de Paris se déroule sans représentants grecs. Elle invite le gouvernement hellénique à s’abstenir de toute action militaire dans l’île. La Crète reste au sultan, mais est déclarée province privilégiée, gouvernée selon les statuts spéciaux accordés en 1867.

1878 : Le congrès de Berlin exige l’application scrupuleuse de la Loi organique, tandis que, dans le contexte de la guerre russo-turque, un nouveau soulèvement secoue l’île. La charte de Halepa autorise la création d’un parlement et d’une gendarmerie crétois, la langue grecque devient la langue officielle des tribunaux et de l’Assemblée générale.

1889 : Une nouvelle révolte fournit un prétexte aux Turcs pour revenir sur les acquis de 1878 et marque le retour d’une politique coercitive.

1895 : Le sultan est contraint de nommer un gouverneur chrétien, Karathéodory pacha. Mais les fonctionnaires refusent de lui obéir et la garnison massacre des chrétiens.

1897-1898 : De nouvelles révoltes voient l’entrée en scène d’Elefthérios Venizélos (1864-1936). Avocat à La Canée, député de la province de Kydonia depuis 1887, il organise le camp d’Akrotiri (sur la presqu’île qui appartient pour l’essentiel à sa famille et où il sera inhumé) et n’hésite pas à affronter les canons des grandes puissances qui bloquent les côtes de l’île. Une escadre navale hellénique a en effet été envoyée au secours des insurgés par le gouvernement Déliyannis. Un corps expéditionnaire commandé par le colonel Vassos a débarqué et proclamé l’occupation de l’île par la Grèce. Le sultan a alors demandé aux Occidentaux, qui refusent toujours de laisser porter atteinte à l’intégrité de l’Empire ottoman, de trouver une solution au problème crétois. Entre La Canée et La Suda, « tout est flambé, ruiné, ravagé, coupé, détruit », observe le français Victor Bérard. Un ultimatum est envoyé aux Grecs : ils doivent quitter l’île qui deviendra autonome, sous suzeraineté turque. Mais devant l’impuissance de l’Europe à faire respecter ses décisions, la guerre éclate entre la Grèce et la Turquie, qui défait son adversaire.

25 août 1898 : Massacres d’Héraklion. La population turque se déchaîne contre les chrétiens. Des soldats britanniques sont tués, obligeant les grandes puissances à se pencher, une nouvelle fois, sur la question crétoise. Elles exigent de la Turquie qu’elle retire son armée de l’île et proposent l’autonomie sous la souveraineté du sultan, un gouvernement national étant constitué sous la houlette d’un haut-commissaire, le prince Georges de Crète, le fils du roi Georges Ier.

Décembre 1898 : Le prince arrive à La Canée en tant que haut-commissaire de l’État crétois. Il n’y a plus alors un soldat turc dans l’île.

 

La Crète autonome 1897-1913

1905 : Eleftherios Venizélos, ministre de la Justice et des Affaires étrangères du gouvernement autonome, prend le pouvoir en Crète : il organise la révolution de Thérissos qui aboutit à la destitution du prince, dont le commissariat échoit à Alexandre Zaïmis. Il n’avait eu de cesse jusque-là de dénoncer les conceptions monarchistes et arbitraires du prince, ainsi que la corruption de son entourage.

1908 : Les Crétois déclarent l’Enosis (« l’union » à la Grèce), qui n’est effective que le 1er décembre 1913, à l’issue des guerres balkaniques.

1909 : La Ligue militaire révolutionnaire opposée au roi fait un coup d’État et nomme Venizélos Premier ministre de la Grèce.

Octobre 1912 : Le gouvernement hellénique dirigé par Venizélos autorise les députés crétois à siéger au Parlement grec et déclare la guerre à la Turquie.

Mai 1913 : Les préliminaires de Londres permettent à la Crète de devenir une province du royaume de Grèce, dont le drapeau est hissé sur la forteresse Fircas à La Canée. L’Église de Crète reste, quant à elle, indépendante : elle est directement rattachée à la juridiction du patriarcat œcuménique.

1er décembre 1913 : Déclaration officielle du rattachement de la Crète à la Grèce.

 

L’île au XXe siècle

1920 : Les Turcs, qui constituaient encore un quart de la population en 1881, ne sont plus que 6 %.

1923 : Après la « catastrophe de 1922 » (le réveil turc sous l’impulsion de Mustapha Kemal), un million et demi de Grecs d’Asie doivent se réfugier en Grèce tandis que près de 500 000 Turcs, dont certains sont originaires de Crète, vont s’établir à leur place, essentiellement à Smyrne.

1939-1945 : Si l’histoire de la Crète se confond désormais largement avec celle de la Grèce, l’île tient néanmoins une place à part durant la Seconde Guerre mondiale. En octobre 1940, Mussolini attaque la Grèce par l’Épire. Mais ses troupes ne tardent pas à perdre du terrain. Pour éviter que les avions alliés ne bombardent les champs pétrolifères de Ploesti, en Roumanie, la Wehrmacht lance une grande offensive en Grèce continentale. Pour la conquête de la Crète, qui pourrait servir de base à l’aviation adverse, l’élite de l’armée allemande est mobilisée : sa seule division de parachutistes, destinée à l’origine à l’invasion de la Grande-Bretagne, participe à la deuxième grande opération aéroportée de l’histoire (après celle conduite en mai 1940 contre les forts de Liège et contre Rotterdam), tandis que des troupes de montagne s’apprêtent à rejoindre l’île à bord de caïques. Pour résister à plus de 20 000 Allemands, la Crète dispose de conscrits de l’armée grecque, de gendarmes locaux et de 30 000 soldats britanniques (notamment néo-zélandais) qui n’avaient pas encore été évacués vers l’Égypte. Les Anglais avaient occupé la baie de La Suda dès l’automne 1940, dans l’espoir de prendre une option pour l’avenir sur une île stratégique, située à proximité immédiate de la route maritime de Suez. L’opération Merkur, sous le commandement du général Löhr, débute le 20 mai 1941. Les soldats parachutés sont trop dispersés et les combats sanglants dus à une résistance crétoise inattendue, font dire à Hitler que « la Crète est le tombeau des paras allemands ». Ces derniers arrivent néanmoins à s’emparer de l’aéroport de Maleme, près de La Canée et, le 30 mai, les Anglais sont contraints de se retirer vers le sud, par les Lefka Ori (les « montagnes blanches »), et d’évacuer l’île. La population civile est ainsi abandonnée à son sort et subit les représailles des vainqueurs : 200 villageois de Kastelli sont fusillés. Les Crétois, fidèles à leur tradition, n’en résistent pas moins au nouvel envahisseur : en 1943, par exemple, ils enlèvent le Gauleiter von Kreipe, entre son PC d’Arkhanes et Héraklion, et le cachent au cœur de l’Amari. En 1945, Nikos Kazantzakis est chargé d’évaluer les dommages de la guerre et ne peut que dresser le triste bilan du conflit : l’île est ravagée, un village sur six est anéanti, un tiers de La Canée (encore capitale de la Crète jusqu’en 1971, où elle perd sont statut au profit d’Héraklion) est détruit. La reconstruction se fait avec l’aide des Alliés, surtout des États-Unis, l’Angleterre étant sortie épuisée du second conflit mondial.

La guerre civile d’après-guerre touche assez peu l’île, moins sensible au clivage politique gauche-droite qui ravage le continent qu’aux oppositions de clans. 150 exaltés n’en proclament pas moins une république populaire à Samaria.

Depuis le retour de la paix, la Crète a pu panser ses plaies et laisser des auteurs comme Nikos Kazantzakis (1883-1957) chanter les souffrances et la fierté de son peuple. Cet écrivain aux passions des plus contradictoires (le prologue d’Alexis Zorba rend hommage à des maîtres tels qu’Homère, Nietzsche et Bergson, mais son panthéon s’enrichit également des figures du Christ, de Bouddha ou encore de Lénine !) s’est toujours dit Crétois avant d’être Grec. Son roman picaresque La Liberté ou la mort (1953) a pour cadre les luttes des années 1880-1890 contre les Turcs.

Suivant une tout autre démarche, les archéologues célèbrent la plus longue histoire crétoise à leur manière, en cherchant les vestiges de la civilisation minoenne qui continue d’intriguer les scientifiques.

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, le domaine de la Grèce préhomérique et le monde égéen avaient été abandonnés aux explications mythologiques. Mais bientôt Heinrich Schliemann prouva que les poèmes de l’aède reposaient sur une réalité et ressuscita la Grèce pré-classique en dirigeant des fouilles à Ithaque (1868), à Troie (1870), à Mycènes (1874) et à Tyrinthe (1876) mais, entre les grandes civilisations de la Méditerranée orientale et du Moyen-Orient et celle de la Grèce mycénienne, il restait une lacune à combler.

En 1878, en Crète, un marchand d’huile et de savon, interprète au consulat britannique, au nom prédestiné de Minos Kalokairinos, entreprend une première fouille, non professionnelle, à Cnossos. Ses découvertes (des jarres ou pithoi, dont certaines disparurent dans l’incendie de sa maison lors des troubles de 1898) suscitent alors l’intérêt des archéologues qui essaient, sans succès, d’acheter le site du palais à ses propriétaires turcs. Parmi eux, Schliemann qui se rend dans l’île en 1886 avec son collaborateur Dörpfeld. Bientôt, en 1894, l’Italien Taramelli opère des sondages dans la caverne sacrée de Kamarès, tandis que le site de Phaistos, découvert depuis 1851 par Spratt, est fouillé de façon systématique par Halbherr.

En 1900, Arthur Evans commence, à ses frais et avec l’autorisation du gouvernement crétois, les fouilles de Cnossos, dont il a réussi a acquérir le terrain en 1899. Cet ethnologue anglais, spécialiste des monnaies grecques et siciliennes, correspondant du Manchester Guardian dans les Balkans, directeur depuis 1882 de l’Ashmolean Museum d’Oxford, était déjà venu visiter en 1894 la collection de Kalokairinos. À partir d’un premier lopin de terre, acheté sur le site, il explore la Crète, à la recherche des pierres de lait, couvertes d’écritures préhelléniques, portées par les jeunes femmes : il est persuadé d’avoir trouvé là le fil d’Ariane qui lui permettra de faire de la civilisation crétoise un phénomène original. Avec l’aide de l’archéologue D. Mackensie et de l’architecte D. T. Fyfe, il dégage plus de 17 000 m² de l’édifice, avec des méthodes très contestées aujourd’hui : il néglige ainsi tout ce qui paraît relativement récent et dédaigne le matériel mycénien. Malgré une interruption entre 1912 et 1922, les travaux se poursuivent jusqu’en 1931 et donnent lieu à ce que certains ont appelé une « cité cinématographique ». Il n’hésite pas à recoller, à reconstruire à grand renfort de béton, à repeindre les fresques et les colonnes, à attribuer aux différentes pièces dégagées des fonctions fantaisistes : n’a-t-il pas déplacé une cuve dans ce qu’il a baptisé les « appartements de la reine » dans l’idée d’en faire la « baignoire de la reine Pasiphaé » ? Il n’en a pas moins marqué les débuts d’une archéologie promise à un bel avenir. Tout au long du XXe siècle, la Crète sera investie par les plus éminents spécialistes, dont la rigueur scientifique ne fera que croître avec le temps. Les Italiens (Doro Levi) à Phaistos, les Français (Renaudin, Charbonneaux, Chapouthier, Demargne, Van Effenterre…) à Malia, le Français Louis Godart qui, chargé des fouilles… italiennes, a associé son nom à celles du site d’Apodolou, le Français Paul Faure, explorateur des cavernes sacrées de l’Ida, les Grecs (Nikolaos Platon) à Zakros, les Américains (Boyd) à Gournia, les Suédois à La Canée… ont pris la relève et continué de sonder l’inextricable dédale du passé crétois.

Aujourd’hui, la Crète fait face aux derniers envahisseurs, pacifiques ceux-là, que sont les touristes. Les 580 000 habitants de l’île accueillent ainsi plus de deux millions de vacanciers chaque année, qui font travailler, aux temps les plus forts de la saison, jusqu’à 40 % de la population, l’agriculture restant par ailleurs la principale activité. Les nostalgiques d’une Crète tout entière vouée à la tradition dénoncent aussi bien la « charterisation » abusive de l’île que les vingt années d’argent communautaire bon marché et d’expansion touristique mal contrôlée.

Si la plupart des estivants restent massivement sur le littoral, certains s’égareront peut-être au cœur de l’île, loin du béton d’Héraklion. Ils y fréquenteront les kri-kri, les fameuses chèvres sauvages, et croiseront peut-être les fantômes d’un passé héroïque, ceux-là même pour qui, selon Kazantzakis, « être Crétois était avant tout un devoir ».

Loin des difficultés dans lesquelles la crise économique a plongé la métropole, à proximité des côtes africaines et proche- orientales devenues celles de pays déstabilisés par les "printemps arabes" de 1911, la Crète apparaît aujourd'hui comme un  havre de paix et de prospérité en Méditerranée orientale. Malgré l'afflux croissant des touristes amoureux de ses plages, elle a su conserver une personnalité spécifique, qui séduit toujours les voyageurs venus d'Europe.

 
 
Bibliographie
Histoire de la Crète
Jean Tulard
PUF, Paris, 2000
 
La Crète au temps de Minos, 1500 av. J.-C.
Paul Faure
Hachette, Paris, 1997
 
La Crète. Un peuple résistant, un univers mythique
Sous la direction de Christian Cogné et Ismini Vlavianou
Autrement, Paris, 1993
 
L'art de la Crète et de Mycènes
Reynold Higgins
Thames & Hudson, Paris, 1995
 
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