Logo Clio
 
Service voyages
Service voyages
Le christianisme au Japon, des origines à Meiji
Jean-Pierre Duteil
Professeur à l'université de Paris VIII
 
 
 
 

Aborder l'histoire de la christianisation du Japon, c'est tout d'abord chercher à démêler un réseau complexe d'ambiguïtés, de malentendus et de relations de pouvoir. Pour les Japonais, les missionnaires chrétiens furent, dès l'arrivée de François-Xavier, considérés comme le cheval de Troie d'un monde occidental dont ils se méfiaient, sans pour autant refuser certains apports techniques ou soutiens diplomatiques. Pour les jésuites, le Japon fut une terre de mission dont ils saisirent vite la richesse et l'originalité et où, avant Matteo Ricci en Chine, ils mirent en pratique leurs théories de l'adaptation. Pris dans les guerres civiles qui ravagèrent le Japon, soutenus par les uns, accusés par les autres, les missionnaires et les chrétiens japonais payèrent d'un lourd tribut le choix que fit le Japon de se fermer pendant deux siècles aux influences occidentales et de s'en tenir aux traditions et aux religions nationales.

La prédication de François-Xavier

L'implantation du christianisme au Japon commence avec la prédication de François-Xavier, l'un des fondateurs de la Compagnie de Jésus, parti pour l'Inde portugaise comme nonce et légat du pape. Arrivé à Goa en 1542, il se consacre à l'évangélisation des Pâravars, pêcheurs de la côte de Malabar. Quelques années plus tard, il décide de poursuivre son œuvre en direction de l'est, et part pour Malacca après avoir confié sa première mission au Père Gaspar Barzée assisté de quatre jésuites. À Malacca, devenue portugaise depuis 1511, il prend contact avec les communautés chinoise et japonaise ; c'est au sein de cette dernière qu'il fait la rencontre de Yagiro, un Japonais qui semble avoir été passablement bavard et qui lui brosse un tableau de son pays. En retour, François-Xavier lui prêche l'Évangile et le baptise, lui donnant le nom de Paul de Sainte Foi. Le 24 juin 1549, le légat pontifical, Yagiro et deux domestiques baptisés à Goa partent vers le Japon sur un navire portugais. Depuis quelques années seulement, des négociants lusitaniens touchent l'archipel : ils y font le commerce des arquebuses et leur première arrivée à Tanegashima remonte à 1543. Les Espagnols, eux, ont touché Hirado. Aucune tentative sérieuse d'évangélisation n'a été faite.

Le 15 août 1549, le navire sur lequel se trouve François-Xavier arrive à Kagoshima, à l'extrémité méridionale de Kyûshû. La ville et sa région se trouvent alors sous l'autorité de Shimazu Takahisa, et Yagiro, qui est originaire de la ville, va rendre ses devoirs à son seigneur. Il lui aurait expliqué le christianisme et présenté une peinture représentant la Vierge : Shimazu et sa mère se seraient aussitôt prosternés. Quoi qu'il en soit, François-Xavier peut entrer en contact avec seigneur local à la fin du mois de septembre ; il reçoit l'autorisation de prêcher librement. Dès cette période, François-Xavier essaie de commencer sa prédication en japonais. Il a commencé à apprendre cette langue sur le bateau, avec l'aide de Yagiro, puis se perfectionne à Kagoshima. Il réussit à traduire le Symbole des apôtres en japonais, puis, si l'on suit sa légende, réitère plusieurs miracles du Christ : il guérit un lépreux, procure aux pêcheurs une pêche miraculeuse, ressuscite une jeune fille. Il est aidé par un catéchiste, qui parle couramment et a reçu le patronyme espagnol de Fernandez.

En août 1550, François-Xavier atteint le port d'Hirado, dans une petite île au nord-ouest de Kyûshû. Il séjourne à la résidence impériale de Kyoto, durant onze jours, en janvier 1551 ; puis il reste cinq mois à Yamaguchi, sur Honshû, d'avril à septembre 1551. Ensuite il quitte le Japon en novembre, avec les deux convertis, Matteo et Bernardo, pour gagner la Chine, étant persuadé que c'est de ce pays que provient l'essentiel de la civilisation japonaise ; on sait qu'il ne réussit pas à pénétrer dans la Chine des Ming, alors fermée à l'étranger, et s'éteint sur le petit îlot de Xengchuan, face à Canton, en 1552. Durant les mois de sa prédication, François-Xavier a eu des contacts importants : avec des bonzes de diverses sectes, dont celle du Shingon ; avec le daimyo de Bungo, qui accepte de se convertir. Il a connu nombre de difficultés, a failli se faire lapider à Kyoto après avoir prêché contre les idoles, et a été confondu avec un bonze en raison de l'expression Deus – Dieu en portugais –, confondue par ses auditeurs avec Dainishi, désignation japonaise du Bouddha. Mais ses nombreuses conversions et surtout ses méthodes d'apostolat lui ont permis de poser les bases de l'évangélisation du Japon.

Les premières fondations

Pendant la trentaine d'années qui suivent le départ de François-Xavier, les chrétientés se développent sans heurts très importants. Les progrès sont cependant très lents, en raison de l'hostilité du clergé bouddhique, des troubles politiques qui agitent alors le Japon et de la rareté des missionnaires. Ces derniers ne sont que deux de 1552 à 1556, puis trois jusqu'à 1562, pour passer à six en 1570. Les chrétientés laissées par François-Xavier sont parfois à l'abandon : c'est le cas de Kagoshima, en dépit de la bienveillance de Shimazu à l'égard des chrétiens. La ville n'est visitée par le frère coadjuteur Almeida que pendant l'hiver 1561-1562. Yamaguchi est confrontée à la guerre civile : elle passe à un nouveau seigneur, Ouchi Yoshinaga, qui promet de protéger les missionnaires. Le P. de Torres y a construit une église en 1552 et deux moines bouddhistes ont accepté de recevoir le baptême : il s'agit de Kyôzen et Senyô, qui deviennent respectivement Paul et Barnabé. Venus du monastère de Tonomine, ils se font catéchistes. Mais en 1557, la situation se détériore : Yoshinaga est tué par son puissant voisin, Môri Motonari ; l'église brûle en même temps que la ville, et la mission reste sans prêtre jusqu'en 1586. À Hirado, environ cinq cents chrétiens restent sans missionnaire jusqu'en 1555, qui voit l'arrivée du P. Balthazar Gago, rejoint deux ans plus tard par le P. Gaspar Vilela. Les deux jésuites sont invités par un seigneur converti, Antoine Koteda, à évangéliser les îles voisines de Takushima et Ikitsuki. Koteda semble vouloir y attirer le commerce portugais, comme à Hirado ; effectivement, la mission semble prometteuse, et six cents personnes y reçoivent le baptême jusqu'à ce que Koteda et le P. Vilela s'en prennent aux temples bouddhistes. La réaction est immédiate : l'église est abattue et le P. Vilela doit quitter les îles. L'église ne sera reconstruite qu'en 1564. Enfin, une mission permanente existe également à Hakata. Ôtomo Yoshihige, seigneur de Bungo, a donné un terrain aux missionnaires dans sa capitale, Hakata ; le P. Gago pose les fondements de cette mission en 1557, mais une rébellion éclate contre Yoshihige. Le P. Gago et son catéchiste Fernandez sont jetés en prison, où ils restent trois mois avant de s'échapper, déguisés en femmes.

Ces débuts peuvent sembler modestes, mais le sont relativement beaucoup moins que dans d'autres parties de l'Extrême-Orient, comme le Siam, le Cambodge ou même l'Inde. Les jésuites bénéficient de l'intérêt des féodaux : il y entre des considérations économiques, comme le désir d'attirer les « grands navires » portugais venus de Macao et un commerce fructueux. Mais les arrière-pensées sont également politiques ou stratégiques : les Portugais apportent avec eux des arquebuses. Même si le principe de la poudre et des armes à feu est connu de la civilisation chinoise, les tubes lance-flammes et escopettes en bronze des Chinois restent moins efficaces que les armes européennes, et peu répandus au Japon. Enfin, l'appui des religieux catholiques peut faire un utile contrepoids à l'influence des grandes sectes, ou plus exactement des grands monastères du bouddhisme. Les missionnaires, alors tous jésuites, restent très gênés par les difficultés financières. Un apport d'argent extérieur leur est indispensable ; avant 1574 ils ne perçoivent qu'un petit subside officiel du Portugal, pris sur les douanes de Malacca et correspondant à cinq cents cruzados par an. Ils bénéficient toutefois de donations de marchands portugais, comme Luis Almeida qui décide d'entrer dans la Compagnie de Jésus et donne sa fortune aux missionnaires du Japon. Certains féodaux chrétiens font également des efforts financiers : Yoshihige octroie aux missionnaires une rente annuelle, comprise entre trois et cinq cents cruzados. Mais au total, ces subsides restent insuffisants et le besoin d'argent frais est à l'origine des opérations de commerce que décident de faire les jésuites, entre Macao et Hirado. Cette décision, prise « pour la bonne cause », est alors désavouée par le général de la Compagnie de Jésus, Francesco Borgia, en 1567.

La mission catholique du Japon continue à gagner des villes et des régions, surtout dans l'île de Kyûshû, dans les années 1570 : à Yokosura, le P. de Torres et le frère Almeida baptisent Omura Sumitada, devenu le premier daimyô chrétien. Une fois encore, la destruction des temples et statuettes bouddhiques provoque une révolte populaire et leur expulsion. Ils gagnent Nagasaki, grand port ouvert sur l'ouest et destiné à devenir la capitale du christianisme japonais, où le P. Vilela a commencé la prédication. Un temple bouddhiste y est transformé en « église de Tous les Saints ». À Kuchinotsu, Yoshisada, le seigneur d'Arima, ordonne lui-même à ses vassaux de suivre la prédication du frère Almeida ; il est baptisé en 1576. Almeida fonde également des missions à Shimabara, puis dans l'archipel d'Amakusa. Mais les seigneurs locaux semblent là surtout intéressés par le commerce portugais et apostasient quand ils se rendent compte que la mission catholique ne provoque pas automatiquement l'arrivée des vaisseaux portugais…

Les missions les plus importantes restent celles de Bungo et de la région de Kyoto. Au Bungo, Ôtomo Yoshihige est intéressé par le commerce portugais ; bien que celui-ci reste discret, le seigneur continue à protéger les missionnaires, en particulier à Funai, mission fondée par François-Xavier et poursuivie par Luis Almeida, qui est à l'origine de fondations charitables : deux hospices et une pharmacie sont appelés à y jouer un rôle essentiel. Sakai est un port franc et la plus importante des places de commerce. Le P. Vilela y est reçu par un riche marchand, Fukuda. Enfin, le cas de Kyoto est essentiel. François-Xavier, faute de missionnaires, n'a pu y ouvrir une église ; à sa suite, les missionnaires sont persuadés que l'empereur et le shôgun n'ont qu'une autorité nominale, et que l'autorisation de prêcher ne peut être obtenue qu'avec l'appui de la secte bouddhique Tendai. L'ancien bonze Paul Kyôzen réussit donc à obtenir une entrevue avec le supérieur du monastère Hieizan. Les troubles politiques font échouer ce projet ; c'est pourquoi le P. Vilela et deux catéchistes décident de s'habiller en moines bouddhistes pour pénétrer dans Kyoto. Ne réussissant pas à obtenir l'aide des monastères, ils décident de prêcher sans leur consentement et finissent même par obtenir l'aide de certains religieux ainsi qu'une permission officielle qu'ils affichent à l'entrée de la résidence. Ils reçoivent un grand nombre de visites, mais peu de conversions : la secte Nichiren leur intente un procès pour trouble de l'ordre public. Le P. Vilela se défend si bien qu'il obtient la conversion de ses juges et d'un grand seigneur, Takayama, suivi d'un groupe de soixante-treize vassaux, dont plusieurs samurais.

Alessandro Valignano, un Visiteur général réformateur

Cette mission qui démarre se trouve réorganisée en profondeur par un jésuite, Alessandro Valignano. Né à Chieti en 1539, entré dans la Compagnie de Jésus, il est envoyé en Extrême-Orient en 1573 par le Général Everard Mercurian au titre de Visiteur général. Il arrive au Japon en 1579, après l'Inde et Malacca. Dès son arrivée à Kyûshû, il est frappé par un grand décalage entre le ton enthousiaste des rapports et les réalités du « terrain ». En fait, le supérieur des jésuites, Cabral, obligeait les catéchistes ou dôjuku à adopter purement et simplement les habitudes européennes, sans aucun égard pour celles du Japon. Valignano décide d'introduire dans cette mission, avant Matteo Ricci en Chine, les théories de l'« adaptation ». En 1581, il rédige un code de comportement à tenir vis-à-vis des coutumes, préconise une organisation hiérarchique calquée sur celle du bouddhisme zen, la plus respectée des tendances bouddhistes. Tous les missionnaires jésuites doivent se répartir en six « grades » : vice-provincial ; supérieurs des trois districts de Shimo, Bungo et Kyoto ; prêtres ; frères ; novices et catéchistes ou dôjuku. Le même code de politesse s'impose, en revanche, à tous. Cette réforme étonnamment « moderne » est loin de faire l'unanimité, même chez les jésuites ; bien au contraire, Valignano se heurte pendant quelque temps à l'opposition du Général Claudio Acquaviva. Il finit toutefois par imposer ses conceptions et peut proposer sa seconde grande idée : l'obligation pour tous les missionnaires d'apprendre la langue japonaise. Cela suppose un an et demi d'études pour les grands débutants : le Visiteur donne l'ordre de préparer une grammaire et un dictionnaire, et ouvre une école de langues à Usuki (Bungo) ; elle est confiée au frère Paul Yôfôken. En 1582, la grammaire japonaise est achevée.

Enfin, les idées de Valignano amènent à la création rapide d'un clergé japonais, ce que son prédécesseur Cabral refusait, considérant que les Japonais n'étaient pas « mûrs » pour devenir prêtres. Dès 1580, le nouveau Visiteur prévoit la création de trois séminaires, un pour chaque district ; les candidats seront pris parmi les fils de samurai, dès l'âge de douze ans, et porteront le crâne tondu comme les moines bouddhistes. En ce qui concerne la lecture, Valignano avait des idées très précises sur les livres que les futurs prêtres doivent utiliser : il avait peur de l'hérésie véhiculée par les Anglais et décide de monter une imprimerie sur place. En fin de compte, deux séminaires sont établis : Arima, à l'ouest de Kyûshû, dans un temple bouddhiste désaffecté donné par le daimyo ; et Azuchi, près de Kyoto, dans une propriété donnée par Oda Nobunaga, sur les rives du lac Biwa. Mais à la mort de Nobunaga en 1582, Azuchi est saccagée par les troupes de ses ennemis, et le séminaire est transféré au château de Takatsuki. Enfin, un noviciat est mis en place à Usuki (Bungo), avec un collège à Funai, à l'est de Kyûshû. La classe de philosophie commence en 1583, celle de théologie en 1587 ; les premiers jésuites japonais sont ordonnés en 1601.

Afin de faire connaître ces résultats spectaculaires, Valignano envoie une « ambassade » en direction de l'Europe. Quatre jeunes nobles sont envoyés vers le pape et le roi d'Espagne par les daimyos chrétiens de Bungo, Ômura et Arima : il s'agit de Mancio Itô, Michel Chijiva, Martin Hara et Julien Nakaura, tous âgés de quinze ans et étudiants au collège, qui ont quitté Nagasaki en 1582 avec leur précepteur et Valignano, pour atteindre Lisbonne en août 1584. Ils sont reçus en audience à Madrid par Philippe II, puis prennent le chemin de l'Italie : Grégoire XIII les reçoit en audience le 23 mars 1585, et peu après ils assistent au couronnement de Sixte V. Les envoyés demandent l'érection d'un diocèse au Japon, puis ils rentrent après avoir vu Venise, où le Tintoret réalise leur portrait. Ils sont de retour à Nagasaki en 1590 ; dès 1588, Sixte V a érigé le diocèse de Funai. Sébastien de Morales est choisi comme premier évêque du Japon.

L'unification autoritaire du Japon

Toyotomi Hideyoshi, né en 1536, commence à mettre en place un processus d'unification après la mort de Nobunaga, en 1582. Lors de la guerre civile qui s'ensuit, il élimine ses rivaux. Mais en raison de ses origines sociales, il ne peut obtenir le titre de shôgun ; il réussit toutefois à se faire octroyer par l'empereur celui de kampaku ou régent en 1585. Il décide ensuite d'envahir la Corée, provoquant une guerre qui dure de 1592 à 1598, et qui l'amène à porter le titre de Taikô à partir de 1592.

Hideyoshi, comme Nobunaga, se méfient des puissants monastères bouddhistes. Ils ne semblent pas défavorables aux missionnaires européens ni même aux chrétiens japonais qui participeront aux opérations en Corée en la personne de généraux comme Konishi Yukinaga ou Kuroda Yoshitaka. Les Pères Organtino, Cespedes, Coelho, Frois sont reçus en audience par le régent. À Sakai, Konishi Yukinaga fait construire une église où sont donnés mille quatre cents baptêmes. En 1585, ce sont douze mille baptêmes qui sont administrés dans la seule seigneurie de Bungo, à Kyûshû. Mais l'île la plus occidentale du Japon est la proie de guerres civiles extrêmement âpres : le P. Coelho appelle Hideyoshi à l'aide et le régent envoie effectivement une armée de cent trente mille hommes, avec le général Kuroda Yoshitaka dont les vêtements et les bannières portent des croix.

À l'étonnement général, le régent victorieux promulgue un décret de bannissement des missionnaires le 25 juillet 1587, sous vingt jours. Cette décision semble avoir été influencée par le bonze Seiyakuin Hoin, qui aurait accusé les généraux chrétiens d'avoir détruit des autels shintô et des temples bouddhistes et les Portugais de se livrer au trafic d'esclaves. En tout cas, le P. Coelho est sommé de répondre à quatre questions : pourquoi chercher à convertir les gens ? pourquoi détruire les temples et les autels ? pourquoi manger des chevaux et des vaches ? est-il vrai que les Portugais emmènent des Japonais en esclavage ? En dépit de toute la diplomatie du P. Coelho, qui reconnaît d'ailleurs l'existence d'un trafic d'esclaves, l'édit est maintenu. Il semble que Hideyoshi ait eu peur du développement de l'influence politique des Européens par le biais des missionnaires et des généraux chrétiens.

De 1587 à 1598, les missionnaires sont bannis et doivent se regrouper à Hirado en attendant le départ des navires. Mais Hideyoshi accepte de fermer les yeux sur la présence de quelques religieux, qui portent un kimono ordinaire à la place de leur soutane et continuent à baptiser ou visiter les chrétientés. En 1590, Hideyoshi accepte de recevoir le visiteur Valignano au titre d'ambassadeur ; Valignano peut se déplacer librement au Japon et en 1596 l'évêque Martinez arrive à Nagasaki : il est reçu solennellement par Hideyoshi, dans son palais de Momoyama. Toutefois, à partir de cette date, les incidents se multiplient : mentionnons par exemple l'affaire du San Felipe. Ce galion espagnol, venu de Manille, s'échoue à la côte du Japon. Le seigneur local prétend avoir le « droit de prise », droit de piller l'épave, qui existe à la même époque en Europe. Le capitaine furieux réplique que son roi, Philippe II, est le plus puissant du monde et qu'il viendra sous peu soumettre le Japon : d'ailleurs il a déjà sur place ses meilleurs agents, les jésuites ! Il n'en faut pas plus pour éveiller les soupçons chez Hideyoshi et son entourage, qui se sentent confortés dans leurs idées sur les religieux. L'affaire entraîne l'exécution de chrétiens à Nagasaki. L'arrivée des franciscains espagnols entraîne également des perturbations. En principe, la mission du Japon est confiée aux seuls jésuites par le bref Ex pastoralis officio de Grégoire XIII (1585). Mais ceux-ci se trouvent désormais bannis : en 1593, les franciscains décident d'envoyer leurs missionnaires sur les navires espagnols à partir de Manille : les premiers arrivent en 1595. Les frères mineurs Pierre Baptiste et Jérôme de Jésus visitent les chrétientés dans le costume de leur ordre et sans prendre la moindre précaution. En réaction, les autorités arrêtent six d'entre eux, trois jésuites japonais et dix-sept chrétiens : après avoir été traînés à travers le Japon, les vingt-six chrétiens sont crucifiés sur la colline de Tateyama, près de Nagasaki, le 5 février 1597. Les « martyrs de Nagasaki » provoquent une violente émotion dans toute la chrétienté, et jusqu'en Europe. En mars 1597, un nouveau décret de Hideyoshi oblige tous les missionnaires à quitter le pays, exception faite de deux religieux pour les besoins spirituels des Portugais et de Rodrigue « Tçuzzu », un métis sino-japonais qui sert d'interprète. Mais, le 16 septembre 1598, la mort de Hideyoshi met provisoirement fin à la persécution.

L'imprimerie des jésuites

Sur le plan culturel, l'imprimerie de la mission joue alors un rôle essentiel. Alexandre Valignano s'était rendu compte dès 1584 que de nombreux Japonais savaient lire et écrire, et que le livre imprimé pouvait devenir un instrument irremplaçable de propagande religieuse. Il écrit alors à Rome pour qu'on lui envoie une presse à imprimer et des caractères adaptés à l'écriture katakana, de Flandre si Rome ou l'Espagne ne peuvent les fournir. Il reçoit tout cela, ainsi que des imprimeurs confirmés, qui apprennent leurs techniques à un frère et un catéchiste pendant plusieurs mois. Les premiers ouvrages publiés par les jésuites sont imprimés en caractères latins rômaji, et utilisent la première romanisation du japonais, élaborée dans les dernières années du XVIe siècle. Ce sont des livres de spiritualité : les Actes des Saints, 1591 ; le Symbole de la foi de Louis de Grenade, 1592 ; le Guide du pécheur de Louis de Grenade, en caractères chinois et hiragana, 1599 ; des méthodes de confession, arts de bien mourir, conseils pour le baptême in articulo mortis. Dans tous ces ouvrages, la terminologie chrétienne a fait l'objet d'une « translittération » qui prend modèle sur les expressions latines : Deusu Pâteru et Deus Hiiriyo correspondent à Deus Pater et Deus Filius, Paraiso et Inheruno sont Paradisus et Infernus, Bispo correspond à episcopus. Parfois, certaines notions correspondent pourtant à un équivalent japonais, comme le Démon, rendu par Tengu, esprit à long nez des légendes. Mais les jours de la semaine sont désormais calqués sur ceux du calendrier ecclésiastique. Dans le domaine artistique, les jésuites ont été les premiers à introduire la peinture à l'huile au Japon, ainsi que la technique des eaux-fortes. Parmi les peintres chrétiens les plus connus, Jacobo Niva, né en 1579 d'un père chinois et d'une mère japonaise, devient jésuite et se consacre à la peinture en Chine ; Leonardo Kimura, né à Nagasaki, meurt martyr en 1619. L'originalité fait toutefois défaut chez ces premiers spécialistes de la peinture chrétienne : ils se bornent souvent à copier des maîtres flamands dont les modèles sont achetés à Anvers, comme ceux de Jérôme et Antoine Wiericx : Saint François Xavier, la Madone de Séville, la pêche miraculeuse.

Les relations du shôgun Ieyasu avec les chrétiens et les Occidentaux

De 1598 à 1614, la situation politique continue à évoluer avec la fondation du shôgunat Tokugawa. Le successeur de Hideyoshi, en 1598, est un enfant de six ans, Hideyori ; parmi les régents qu'il avait choisis pour gouverner le pays pendant la minorité de son fils, Hideyoshi faisait spécialement confiance à Tokugawa Ieyasu. Or peu après la mort de Hideyoshi, Ieyasu commence à arranger des mariages politiques, ce qui lui vaut d'être accusé, non sans raison, de nourrir des ambitions personnelles. Au clan des Tokugawa s'oppose celui des Toyotomi ; Ieyasu élimine ses ennemis à la bataille de Sekigahara. Au cours de ces nouvelles guerres civiles, deux « héros chrétiens » perdent la vie : le général Konishi Yukinaga et Gracia Hosokawa, épouse de Hosokawa Tadaoki. Ieyasu décide de procéder à une nouvelle distribution des fiefs, et obtient de l'empereur, en 1603, le titre de shôgun. Le dernier Ashikaga à avoir détenu ce titre était mort en 1597. Peu après, en 1605, il résigne le titre en faveur de son fils Hidetada. Puis il transfère sa résidence à Yedo, l'actuelle Tokyo qui reçoit les organes du gouvernement : dans l'histoire du Japon, la Yedo jidai, « ère de Yedo », désigne la période Tokugawa, marquée par l'existence d'une double capitale, Yedo, celle du shôgun, et Kyoto, celle de l'empereur. La première l'emporte toutefois sur la seconde : en 1612, l'empereur Gô Yôzei intervient dans les affaires ; Ieyasu le fait déposer par la troupe, et le remplace par Gô Mino ô. Le Japon n'a plus, désormais, qu'un « empereur cloîtré ». Mais, si l'empereur ne cause plus de souci au shôgun, il n'en va pas de même du jeune Hideyori. Préparant sa revanche, il fait entasser des armes et des munitions au château d'Osaka. En 1615, les troupes envoyées par Ieyasu s'emparent du château, et le fils de Hideyoshi est tué pendant le combat.

Par rapport à l'Occident, Ieyasu se trouve obligé, à partir de 1603, de définir une politique. Les choses évoluent, dans les premières années du XVIIe siècle, avec l'arrivée de « nouveaux » Européens : les Hollandais et les Espagnols. En avril 1600, un navire battant pavillon des jeunes Provinces-Unies, le De Liefde, « la Charité », touche les côtes du Japon. Son pilote, William Adams, est un Anglais qui s'est séparé de l'expédition au large des côtes du Chili. Avec son second, il réussit à être reçu par les autorités locales, puis par le shôgun lui-même : il lui enseigne les mathématiques, la cartographie et les techniques européennes de construction navale. Will Adams terminera ses jours comme agent commercial de la VOC, la Vereenigde Oostindische Compagnie, ou Compagnie néerlandaise des Indes Orientales, créée en 1602. En ce qui concerne les Espagnols, les premiers à arriver au Japon sont des franciscains de Manille. L'un d'eux, Jérôme de Jésus, est chargé par Ieyasu d'étudier les possibilités d'un traité de commerce, incluant bien sûr des facilités pour les missions. L'accord est négocié en 1608 : le port d'Uraga, dans la baie de Yedo, est ouvert aux Espagnols et les franciscains peuvent s'y établir.

Cet accord semble de nature à favoriser la reprise du dialogue entre le shôgun et les chrétiens ; mais tout change en 1609, lorsque éclate l'affaire du Madre de Deus. L'année précédente, à Macao, l'équipage d'une jonque appartenant à un daimyô chrétien en était venu aux mains avec les hommes du gouverneur de la ville, Andrès Pessoa ; on avait relevé plusieurs morts parmi les marins japonais. Lorsque Pessoa se rend à Nagasaki sur le Madre de Deus en 1609 pour négocier une importante cargaison de soie, le gouverneur de Nagasaki le rend personnellement responsable de l'incident. L'affaire remonte au shôgun, qui ordonne de capturer Pessoa ; celui-ci refuse et cherche à fuir, mais il est intercepté par une trentaine de navires, refuse de se rendre et fait sauter son bâtiment avec la cargaison. Ieyasu est furieux et l'incident du Madre de Deus entraîne l'interruption du commerce régulier entre Macao et Nagasaki ; après 1612, on ne voit pratiquement plus de bateaux portugais, espagnols ou même hollandais dans les eaux du Japon. En revanche, quelques navires anglais touchent Hirado après 1613 ; ils disparaîtront en 1623.

L'affaire du Madre de Deus ne pouvait que compromettre les relations entre le gouvernement japonais et les chrétiens. À ce propos, les difficultés diplomatiques avec les Européens ne sont pas seules en cause. Le bouddhisme, qui n'était pas en faveur sous Nobunaga et Hideyoshi, semble connaître un regain de prestige au début des Tokugawa ; chaque école dispose d'un temple à Yedo, à la condition de s'abstenir de prosélytisme. Mais toutes les écoles bouddhistes se trouvent désormais en état de guerre avec les missionnaires catholiques, accusés d'être des ennemis des kami, du Bouddha et de l'État japonais. Parmi les moines, Suden (1569-1633), représentant du zen, semble avoir été l'un des principaux instigateurs de la persécution anti-chrétienne. Les missionnaires doivent également compter avec l'influence du néo-confucianisme, éthique de lettrés et de samurais valorisant la loyauté et la piété filiale. Ils reprochent aux missionnaires d'avoir abandonné leurs familles et d'encourager au célibat ; l'un d'eux, Hayashi Razan, dont le « nom de plume » est Dôshun (1583-1657) a une longue dispute avec le frère jésuite Fabien Fukan en 1606, pendant laquelle les deux adversaires s'opposent mutuellement le Dieu de l'Ancien Testament et le principe confucianiste de li, désignant la raison ou plus exactement l'ordre cosmique.

Dans l'ensemble, le shôgun Tokugawa Ieyasu reste relativement tolérant. Il souhaite conserver des relations commerciales avec Macao et Manille, et son interprète jésuite, Rodriguez « Tçuzzu », le pousse à reconnaître l'existence officielle des églises de Nagasaki, Kyoto, Osaka, Arima… et même à autoriser de nouvelles constructions, à Yedo, l'actuelle Hokkaido, et Uraga (1608). Il accepte de recevoir en audience l'évêque Luis Cerqueira. En 1607, le Japon compte cent quarante jésuites ; sept prêtres japonais sont ordonnés entre 1604 et 1614. En 1608, Paul V accepte que tous les ordres missionnaires puissent entrer au Japon par la constitution Sedes Apostolicae providentia.

Les années qui vont de 1601 à 1613 voient même une véritable expansion de l'Église. À Nagasaki, siège de l'évêque, la cathédrale de l'Assomption est achevée en 1602 ; quarante mille catholiques et onze églises font de la ville la « petite Rome » du Japon. Arima possède un séminaire et un collège qui compte une quarantaine d'étudiants en 1607. À Kyoto, sept prêtres administrent en moyenne cinq mille baptêmes par an. Dans l'ensemble, les chrétiens japonais sont pauvres : la grande église de Nagasaki, dont la construction s'élève à trois mille cruzados, est financée par la Compagnie de Jésus, qui perd beaucoup d'argent au seuil du XVIIe siècle dans une série de naufrages et de captures de navires par les Hollandais. Le développement du catholicisme au Japon est une réalité, qui explique certains mouvements d'hostilité : en 1604, puis en 1609 à Satsuma, en 1612 également, des persécutions locales font de nombreuses victimes. Mais les difficultés sérieuses ne commencent qu'en janvier 1614, avec l'édit « de persécution » publié sous Hidetada.

L'édit de persécution de 1614

L'édit de 1614 n'a pas d'autre but que la suppression pure et simple du catholicisme. Sa publication n'a pas véritablement surpris les plus avertis des missionnaires : dans une lettre de 1612 au Vice-Roi du Mexique, Ieyasu expliquait déjà qu'il souhaitait un développement des relations commerciales, mais estimait préférable l'arrêt de la prédication du catholicisme, jugé incompatible avec les traditions japonaises. L'édit du 27 janvier 1614 est promulgué sous le nom de Hidetada, successeur de Ieyasu. En fait, il a été rédigé par Suden, un moine zen, et révèle une idéologie syncrétique, mélangeant des idées bouddhistes, confucianistes et shintô. Le Japon y est présenté comme la terre du Bouddha ; les chrétiens y importent de mauvaises lois et, en particulier, révèrent les condamnés. Ils constituent donc un danger pour l'État : les daimyos locaux doivent renvoyer tous les missionnaires sur Nagasaki, puis de là vers Macao ; les chrétiens japonais doivent abjurer et retourner aux religions nationales. Ce texte en quinze articles est apposé dans tous les temples, qui donnent à leurs adeptes des certificats prouvant qu'ils ne sont pas chrétiens. Au cours de l'année 1614, les missionnaires sont effectivement rassemblés à Nagasaki, et embarqués en novembre sur le navire portugais de Macao, qui emmène soixante-deux jésuites, ainsi que sur plusieurs jonques. À la fin de l'année, trente-sept religieux – dix-huit jésuites, sept dominicains et sept franciscains – restent cachés dans les différentes provinces du Japon afin d'assister les communautés chrétiennes. Les églises sont détruites, à Kyoto, Arima puis Nagasaki ; des listes de chrétiens sont dressées, et cinquante d'entre eux sont condamnés aux travaux forcés tandis qu'à Arima, en novembre, vingt autres sont décapités. L'existence de missionnaires clandestins entraîne un second décret antichrétien, en septembre 1616, après la publication publique du dominicain Navarette et de l'augustin Ayala à Omura. Les deux hommes sont décapités en 1617, après quoi les années suivantes comptent de plus en plus de martyrs : soixante-huit en 1618, quatre-vingt-dix en 1619, cent vingt en 1622… C'est le 10 septembre 1622 qu'a lieu le « Grand martyre de Nagasaki », après l'arrestation de Pedro de Zuniga et Luis Flores à Nagasaki. Deux jésuites, cinq dominicains, deux franciscains et trente-trois chrétiens sont crucifiés. Diverses représentations du martyre feront le tour de la chrétienté.

En 1623, Hidetada se retire au profit de son fils Iemitsu. Cet autocrate devait être le plus impitoyable des Tokugawa : il ferme le pays de manière presque complète et soumet les chrétiens à la répression la plus farouche. Les martyres se succèdent : à Yedo, en 1623, deux missionnaires et quarante-huit chrétiens sont brûlés ; en 1624 ont lieu des exécutions massives, qui font deux cents victimes ; les chrétiens sont systématiquement privés de leur emploi ou de leurs biens. Le daimyo d'Arima entreprend une campagne d'extermination et met au point de nouveaux types de tortures : scie de bambou, mutilations, pendaison par les pieds, envoi dans les sources sulfureuses du Mont Unzen, sur la péninsule de Shimabara. Dépouillés de leurs vêtements, les malheureux prisonniers sont plongés dans les sources brûlantes, puis soignés afin de pouvoir réitérer l'opération. En 1629, soixante-quatre chrétiens, traités de la sorte pendant plusieurs jours, finissent par apostasier. De 1627 à 1634, ce sont mille deux cents chrétiens qui meurent de cette façon dans l'ensemble du Japon.

Une des conséquences de ces brutalités a été la rébellion de Shimabara, de décembre 1637 à avril 1638. Le poids des taxes réclamées par les daimyos de Shimabara et Amakusa semble avoir joué un rôle important dans l'insurrection de la péninsule de Shimabara, dont la population est en majorité chrétienne. Après la défaite d'un premier corps expéditionnaire, les insurgés s'emparent d'Arima puis du château de Shimabara, dominant la falaise. Là s'entassent vingt mille hommes et presque autant de femmes et d'enfants. Une armée de trente mille hommes, venue de Kyûshû, commence le blocus afin d'affamer le château. Le massacre des survivants est général : on compte treize mille cadavres. Au total, Shimabara aurait fait trente-sept mille victimes. Une polémique, en outre, oppose les religieux catholiques au monde protestant car le chef de la factorerie hollandaise, Koeckebacker, aurait aidé les troupes des Tokugawa en tirant au canon sur la forteresse depuis son bateau…

De toutes façons, l'Église japonaise est désormais décapitée : en 1638, cinq religieux jésuites et franciscains restent cachés au Japon : ils sont arrêtés et torturés à Yedo l'année suivante. La fermeture du pays est pratiquement intégrale entre 1639 et 1854. La fermeture commence sous Hidetada, avec un décret du 1er octobre 1616 ordonnant aux différents daimyos d'envoyer tous les navires étrangers abordant au Japon sur Nagasaki ou Hirado ; le Bakufu peut contrôler ainsi les étrangers et les missionnaires. Cette mesure n'empêche pas certains religieux de venir clandestinement de Manille et Macao. La capture de Zuniga et Luis Flores amène le shôgun à suspendre toutes relations avec Manille. Arrivé au pouvoir, Iemitsu n'hésite pas à sacrifier la marine marchande : entre 1633 et 1636, une série de décrets prohibe la construction des navires de gros tonnage ; une autorisation du Bakufu est nécessaire pour quitter les eaux de l'archipel, et les Japonais installés à l'étranger, en Asie du Sud-Est surtout, ne peuvent plus revenir dans leur patrie. A partir du 7 décembre 1635, plus aucun vaisseau japonais ne peut partir pour l'étranger, et trois cents métis luso-japonais sont expulsés vers Macao. Dès 1634 a commencé la construction de l'îlot artificiel de Deshima, en baie de Nagasaki : les marchands portugais y sont confinés et leurs navires déchargent les cargaisons sur ce terre-plein relié par un pont à la ville. La rébellion de Shimabara provoque la rupture complète : au cours de l'été 1639, un nouveau décret proclame l'arrêt du commerce avec Macao et le bannissement de tous les Portugais, rendus responsables de Shimabara. Macao, intéressée au commerce avec Nagasaki, envoie en 1640 une ambassade afin de négocier la réouverture du commerce. Les quatre envoyés et cinquante-sept hommes d'équipage sont arrêtés et décapités le 3 août ; le Bakufu laisse treize survivants porter la nouvelle à Macao. Pour maintenir un lien avec le monde extérieur, Iemitsu laisse subsister le commerce néerlandais, à condition que les marins de la VOC quittent Hirado pour Deshima. La puissante compagnie envoie un navire annuel pendant deux siècles, sans faire aucun prosélytisme et sous d'humiliantes conditions de surveillance ; ils sont les seuls étrangers autorisés à toucher le Japon avec quelques marchands chinois. Les uns comme les autres ne restent que le temps nécessaire à décharger et remettre les navires en ordre, et doivent repartir à date fixe, quel que soit le temps.

Cette politique de fermeture va de pair avec la mise en place d'une police secrète destinée à traquer les chrétiens, mise en place à Yedo en 1640 sur ordre du shôgun. Ses services restent actifs jusqu'en 1792 sous la direction d'un commissaire, le Kirishitan bugyô. Inouye Masashige, le premier titulaire, est un apostat devenu persécuteur ; à partir de 1643, son manoir de Yedo est transformé en prison. Inouye consacre son existence à rechercher les chrétiens clandestins : il sait que seul un petit nombre s'est réfugié à l'étranger, essentiellement au Siam et en Cochinchine. Pour venir à bout de ceux qui restent au Japon, il met en place tout un système de contrôle et de dénonciation. Des récompenses sont accordées à ceux qui permettent d'arrêter les chrétiens, plus importantes lorsqu'il s'agit de missionnaires ; les avis sont gravés sur des planchettes et placés dans les temples. Des primes spéciales sont données pour la capture d'apostats revenus au christianisme. Le Gonin gumi permet de placer les villageois ou les membres des corporations sous l'autorité d'un responsable, garant de l'appartenance religieuse de chacun. Si un chrétien n'est pas dénoncé, le kumi reçoit un châtiment collectif. Enfin, la cérémonie E-Fumi oblige à cracher sur le crucifix ou une peinture représentant le Christ ou la Vierge. À Nagasaki, les officiels doivent fouler aux pieds cette peinture, de même que les marins hollandais qui empruntent le pont de Deshima pour faire une sortie dans Nagasaki ; cette marque symbolique de mépris était considérée comme une preuve d'apostasie. Elle ne sera abolie qu'en 1857, par le traité signé avec les Pays-Bas. Enfin, en 1687, le Bakufu promulgue un décret de « recherche des familles chrétiennes » : il permet la surveillance des parents d'un apostat jusqu'à la septième génération. Tout cela a plus pour but de donner l'horreur de la religion chrétienne que de pourchasser effectivement des communautés réduites à peu de chose.

Inouye Masashige a donné des listes de chrétiens retrouvés, avec les noms et les sentences. Il peut paraître étonnant qu'il ait réussi à en retrouver deux mille, dans soixante-huit provinces sur soixante-seize, y compris dans celle du centre et du nord. En 1658 par exemple, six cent huit chrétiens sont arrêtés près d'Omura ; quatre cent onze seront exécutés.

Quelques missionnaires réussissent à pénétrer dans ce pays fermé, souvent au mépris des interdictions de leur ordre. Comme Macao n'envoie plus aucun navire, il faut passer par les Philippines : cinq jésuites – Rubino, Morales, Capece, Meczinski, Marquez – quittent Manille en 1642 pour arriver en baie de Setsuma, déguisés en Chinois. Vite repérés, ils sont torturés à Nagasaki. Quatre autres essaient de recommencer cette opération en 1643, sur une jonque et costumés en samurai. Torturés à Yedo, ils apostasient, sont obligés de se marier ou d'entrer dans des écoles bouddhistes, et restent en prison. Enfin, le prêtre sicilien Jean-Baptiste Sidotti, qui avait accompagné en Chine le légat Maillard de Tournon, quitte Manille en 1708 pour débarquer de nuit près de Yakoshima. Envoyé à Yedo, il est interrogé par le lettré confucianiste Arai Hakuseki. Il n'est pas torturé, et l'interrogateur estime que le mieux serait de le renvoyer. Le Bakufu le garde toutefois en prison à Yedo, et Sidotti réussit à conférer le baptême au vieux couple qui fait office de geôliers. Jeté dans un cachot souterrain, il finit par y mourir d'asphyxie en 1715.

Appauvrissement culturel et intellectuel

Cette période de fermeture correspond à un temps d'appauvrissement sur le plan culturel. Au début du XVIIe siècle, l'influence chrétienne sur les arts et la civilisation commençait à devenir importante : pensons par exemple aux paravents mettant en scène les Portugais et leurs navires, le développement d'une cartographie et de vues cavalières inspirées de l'Orbis terrarum d'Ortelius. Les décorations de bannières, de sabres, les lanternes de pierre des jardins portent souvent la marque d'une influence chrétienne. À partir de Tokugawa Iemitsu (1622-1651) sévit une véritable réaction en matière culturelle. Les livres sortis de l'ancienne imprimerie jésuite sont systématiquement détruits ; à partir de 1630, les livres composés en chinois par des missionnaires jésuites de Chine : Matteo Ricci, Alfonso Vagnone, Manuel Dias, Adam Schall… sont interdits sur le sol japonais. Comme certains lettrés continuent à les lire, un décret de 1658 précise que quiconque importera ces ouvrage sera mis à mort. Le confucianiste Hayashi Shunjo réalise une liste de trente-quatre livres jésuites prohibés. À Nagasaki, des inspecteurs brûlent ou barbouillent d'encre noire les ouvrages saisis, parmi lesquels se trouvent des textes sans aucun rapport avec le prosélytisme chrétien : des traités de sciences européennes, ou la traduction chinoise d'Aristote par le P. Furtado. La « chasse aux livres » complète et parfois même remplace la chasse aux chrétiens pendant les ères Jôkyô (1684-1688) et Genroku (1688-1703). Le résultat en est un appauvrissement intellectuel de plus en plus net : le Japon manque de livres, en particulier concernant les sciences occidentales. Curieusement, ces dernières pénètrent au Japon grâce aux vaisseaux de la VOC : c'est la « science hollandaise », Rangaku, expression composée à partir du nom de la Hollande (Oranda). Des ouvrages de science et de technologie, le plus souvent composés par des auteurs allemands ou néerlandais, pénètrent de manière clandestine à Nagasaki à la fin du XVIIe siècle. Au XVIIIe siècle, les autorités tolèrent ces ouvrages, à condition bien sûr que tout prosélytisme en soit absent. Dans la première moitié du XVIIIe siècle, le regain d'intérêt pour l'Occident correspond au shôgunat de Yoshimune : Yedo reçoit alors quelques montres, des télescopes et des bouteilles de Leyde ; en 1745, Aoki Bunzo compose un dictionnaire néerlandais-japonais, mais à l'usage exclusif du gouvernement.

Il n'en est pas moins vrai qu'une réelle ouverture a lieu sous le huitième shôgun, Tokugawa Yoshimune (1716-1745) : conscient du retard accumulé, en particulier par rapport à la Chine, il demande la révision du calendrier. Dans ce domaine, Kangxi des Qing avait commandé cette importante modification aux jésuites ; c'est pourquoi l'un des conseillers du shôgun, Nakane Jôuemon, le persuade d'autoriser l'importation des livres composés en chinois par les jésuites. Yoshimune accepte : en 1719, onze traductions d'ouvrages européens de géométrie, mathématiques et astronomie, dont celles de Ricci et Sabbatino de Ursis, pénètrent au Japon. En ce qui concerne leurs traités sur la religion, l'importation ne deviendra possible qu'en 1873 ; en attendant, ce sont toujours les ouvrages anti-chrétiens qui ont la faveur du gouvernement : parmi les plus importantes réfutations du christianisme, il faut signaler Ha Deus, traité contre la religion de Dieu composé en 1620 par l'apostat Fabien Fukan. Il s'agit d'un exposé très clair de la doctrine chrétienne, mais mise en parallèle avec le bouddhisme et le confucianisme. Cette sorte d'étude comparatiste aboutit à la conclusion que le Japon est la terre du Bouddha et des kami. En ce qui concerne Dieu, il n'est nullement tout-puissant : la preuve en est que tous les jours des chrétiens perdent la vie sans qu'il les aide. Par ailleurs, il a attendu cinq mille ans avant d'envoyer un Rédempteur, ce qui est incompréhensible. Enfin, les textes bibliques, avec la chute des anges et l'interdiction de manger la pomme, sont ridicules.

Il est certain que les plus violentes accusations contre le christianisme proviennent d'apostats. Les ouvrages anti-chrétiens composés par des bouddhistes ou des confucianistes restent assez rares ; il faut signaler toutefois Ha Kirishitan, composé par le moine zen Suzuki Shôsan et publié en 1662. L'ouvrage exalte le panthéisme et la multiplicité des âmes, contre le monothéisme et l'idée d'âme unique.

La fermeture du pays et la sclérose générale des institutions dépassent largement le cadre du christianisme. Sous Yoshimune, le code militaire bushidô a évolué vers un système de règles morales mêlant le respect de la hiérarchie, la politesse, la discipline du zen et les vertus civiques du confucianisme. Toutefois, même le confucianisme peut receler des dangers pour le gouvernement du shôgun, car sa logique exige la restauration du prestige impérial que les Tokugawa ont occulté. Par ailleurs, la situation économique devient préoccupante : le recensement de 1726 fait apparaître une population importante, de vingt-six à trente millions d'habitants, vivant pauvrement sur un archipel qui ne dispose que de rares et étroites plaines cultivables. Les impôts et l'endettement laissent les paysans sans ressources : les famines à partir de 1720, les révoltes ou ikki à partir de 1750, le développement de l'infanticide qu'interdisent plusieurs décrets en 1767 ruinent la population paysanne. Ces difficultés amènent de nombreux Japonais à mettre en cause la politique d'isolement, à laquelle s'accroche le Bakufu.

Au début du XIXe siècle, de nombreux chefs de clans souhaitent la restauration de l'autorité impériale et l'abandon du système dualiste, empereur cloîtré et shôgun, qui caractérise le régime des Tokugawa et qui maintient le Japon à l'écart du développement scientifique et technologique. À partir de 1825, ce courant favorable à l'ouverture se trouve soutenu par la pression des puissances occidentales qui réclament l'aide aux navires naufragés, des dépôts de combustible dans les ports japonais et la possibilité pour leurs nationaux, commerçants ou missionnaires, d'exercer librement leurs activités dans l'archipel. En 1853, le « commodore » Perry oblige le gouvernement shôgunal à accepter une convention au sujet des naufragés ; en 1856, l'envoyé américain Townsend Harris obtient la signature d'une série de traités ouvrant progressivement le Japon aux relations politiques, culturelles et commerciales avec le Japon. Cela signifie l'autorisation pour les Japonais de professer le christianisme : mais cette liberté n'est effective qu'après une campagne xénophobe, entre 1859 et 1862, provoquant les représailles militaires des Occidentaux. Face aux marines anglaises et américaines, l'impuissance du régime des Tokugawa apparaît évidente et amène Yoshinobu, le dernier shôgun, à remettre le 9 novembre 1867 tous ses pouvoirs à Mutsu Hito, l'empereur Meiji, alors âgé de quinze ans.

Jean-Pierre Duteil
Juin 2003
 
Bibliographie
Le Catholicisme au Japon ( 2 volumes) Le Catholicisme au Japon ( 2 volumes)
Louis Delplace
Albert Dewit, Bruxelles, 1910
Ouvrages vieillis mais toujours utile
La vie quotidienne à l'époque des samouraïs. 1185-1603. La vie quotidienne à l'époque des samouraïs. 1185-1603.
Louis Frédéric
Hachette, Paris, 1968

Mentions légales Conditions Générales de vente Qui sommes-nous ? Nous contacter