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Une passion pour Malte
Anne-Marie Delcambre
Docteur d'Etat en droit, docteur en civilisation islamique
Islamologue et professeur d'arabe

En choisissant d'inscrire un sujet de thèse de doctorat d'État en droit sur l'Évolution du droit de la terre à Malte, je ne savais pas que je tomberais sous le charme de cette île au point d'y retourner chaque année. Je l'ai découverte pour la première fois à Pâques, lorsque la magnificence des fleurs jaunes et rouges accompagne l'éclat des festivités religieuses de la Résurrection. Et j'ai été séduite, comme tant d'autres avant moi, par l'atmosphère magique de cet archipel minuscule composé de trois îles ridiculement petites Malte, Gozo, Comino et de deux îlots inhabités, Cominetto et Filfola. On ose à peine donner les dimensions des deux plus grandes îles : 27 km de long sur 14 km de large pour Malte ; quant à Gozo, les dimensions sont à réduire de moitié : 14 km sur 7. Comment parler de ma passion pour un si petit pays quand d'aucuns n'arrivent même pas à le situer sur une carte ? Au cœur de la Méditerranée, entre la Sicile et la Tunisie, il faut en effet chercher presque à la loupe une poussière d'îles, minuscules tablettes de pierre posées sur la mer. Et surtout, comment rendre justice à une île que beaucoup imaginent totalement dépourvue d'intérêt, « une île où il n'y a que des églises », m'a-t-on répété trop souvent, avec une nuance de mépris dans la voix. J'avoue préférer la petite phrase attribuée à l'humoriste anglais George Bernard Shaw : « Si les prêtres étaient des arbres, Malte serait un endroit délicieux ». On rencontre beaucoup d'églises et de prêtres dans l'archipel maltais, c'est vrai.

Une île au charme étrange

Ici,  la beauté de la pierre et la pureté de la lumière sautent aux yeux du visiteur. Il faut avoir la chance d'atterrir à l'aéroport international de Luga en fin de journée, quand le soleil couchant colore la pierre, cette pierre de Malte si célèbre qui, selon la luminosité plus ou moins intense, arbore des tons  « jaune pollen », « jaune safran » ou ocre, et parfois franchement dorés. Ce n'est là que du calcaire globigérineux, mais ce paysage minéral, entre soleil et mer, revêt alors un aspect féerique. « Golfe bleu indigo que borde un cirque de hauts rochers d'or » écrit André Maurois. Un aspect féerique mais étrange, presque onirique : si je suis fascinée, prisonnière du charme de cette « île au goût de sel et d'orange », île sans rivières, véritable royaume d'eaux captives, cela vient du fait qu'elle est baroque, dans son paysage et dans son histoire !

Malte est l'illustration même du baroque

« Oui, Monsieur, du baroque. Mais on s'y accoutume, et voilà tout ! » comme l'affirme la marquise, dans la pièce de Marivaux. Malte, souvent qualifiée de «perle de la Méditerranée», est baroque au sens propre du terme. Le mot « baroque » ne vient-il pas du portugais « barroco », qui signifie « perle irrégulière » ? Elle offre en effet de multiples contrastes et mélanges. Cela se vérifie jusque dans sa civilisation où s'opposent les cultures sémitiques, méditerranéenne et britannique, jusque dans sa langue, le maltais, qui est un dialecte arabe émaillé de mots italiens, jusque dans sa cuisine, où le lapin, fenek, au vin ou rôti à l'ail constitue le plat national et les escargots à la sauce verte, un mets apprécié.

Mais le baroque cherche avant tout à émouvoir. Ce caractère pathétique, tragique, est plus perceptible encore à l'arrière-saison, lorsque soufflent les vents. Leur force est telle que les arbres de l'île, légèrement penchés, semblent en avoir gardé l'empreinte, demeurant parfois difformes, tordus jusqu'à l'éclatement. Comment l'art baroque ne se sentirait-il pas à l'aise dans ces îles, comme s'y était senti à l'aise l'extraordinaire peintre Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit le Caravage, réfugié quelque temps à Malte : il savait, mieux que quiconque, utiliser dans sa peinture le pouvoir « dramatique » des ombres du clair-obscur. Oui, je me sens à Malte émue par le paysage, touchée par l'art des églises et des palais, et bouleversée par l'histoire des îles. Tout à Malte a un goût de « pathos », et l'on est presque tenté de se laisser aller au « plaisir des larmes ». La préhistoire elle-même provoque une sorte de vertige, en raison des innombrables grottes, temples mégalithiques, et autres vestiges répartis sur tout le territoire de l'archipel. Six mille ou sept mille années, c'est le temps qu'il faut parcourir lorsqu'on visite la grotte de Ghar Dalam et les huttes du village de Skorba. Mais le pathétique est encore plus sensible quand Malte entre dans l'histoire. Située au milieu de la Méditerranée, perle tentante, perle baroque sertie dans l'écrin des eaux bleues, elle est l'objet de toutes les convoitises. Les envahisseurs jonglent avec elle. La petite perle est « jouée » et attribuée au plus puissant, parfois même au plus offrant. Phéniciens, Grecs, Carthaginois, Romains, Arabes, Normands : l'archipel maltais change perpétuellement de maître. Le naufrage de saint Paul sur les côtes de Malte, en 60 après J.-C., la guérison miraculeuse du gouverneur Publius, et la conversion de l'île au christianisme revêtent, certes, un caractère spectaculaire ; mais c'est avec l'entrée en scène des chevaliers que le vrai miracle s'est opéré.

Une victoire miraculeuse

En effet, il va se produire entre Malte et les chevaliers issus de la plus grande aristocratie européenne une véritable symbiose, l'île et les hommes s'apportant mutuellement gloire et grandeur. Les chevaliers de l'ordre hospitalier de Saint-Jean-de-Jérusalem, moines soldats prestigieux – reconnaissables à leur manteau noir sur lequel se détachait la croix d'Amalfi, blanche, à huit pointes – semblaient sortis d'un roman de cape et d'épée. Mais ils étaient bien réels et leur destin était tragique car ils se savaient traqués par les musulmans : ils furent chassés de Jérusalem en 1187, de Saint-Jean-d'Acre en 1291, de Chypre en 1309, de Rhodes en 1522. C'est alors que Charles Quint, ému par leur sort, leur concéda Malte en fief perpétuel. Les chevaliers arrivèrent dans l'île en 1530 et s'installèrent dans le petit village de Birgu (Borgo). Or, en 1557, le hasard fit que les chevaliers choisirent pour grand maître l'un des meilleurs soldats de l'Ordre, Jean Parisot de La Valette. Le 8 septembre 1565, ce grand maître allait remporter sur les Turcs une immense victoire, au point que Voltaire écrira : « Rien n'est plus célèbre que le siège de Malte ». Ce triomphe sans précédent – car les musulmans alignaient cinq fois plus de soldats que les chrétiens – fut pour Malte et pour les chevaliers l'occasion de se couvrir de gloire. On ne connut plus les chevaliers de Saint-Jean que sous le nom de chevaliers de Malte. Jean Parisot de La Valette, devenu un héros aux yeux de toute l'Europe, se vit offrir par Philippe II d'Espagne une épée en or enrichie d'émeraudes. Une ville allait être construite, qui prendrait et son nom, La Valette, et ses armes, un lion d'or sur écu rouge ; une ville financée par toute la chrétienté, mais aussi par les fonds de l'ordre, une ville « bâtie par un gentilhomme pour des gentilshommes », et qui fut vite considérée par tous comme un « pur joyau du baroque européen ».

Naissance et tribulations d'une capitale baroque

Véritable « cité de rêve », « sculptée dans le rocher à vif », la nouvelle capitale était un don insolite et magnifique offert aux habitants de l'île par des chevaliers étrangers. L'un d'eux, Bosredon de Ransijat, avait d'ailleurs écrit : « Si l'ordre cessait de posséder l'île de Malte, une grande partie des Maltais serait immédiatement réduite à la mendicité ». Or, en 1798, le grand maître Ferdinand Von Hompesh et ses chevaliers quittaient définitivement les îles, chassés par Bonaparte. Ce dernier y resta six jours qui se traduisirent par un véritable vandalisme. L'armée vida les palais de leurs richesses ; le trésor de l'Ordre fut emporté, les biens du clergé vendus aux enchères. Les Maltais se révoltèrent contre ces Français révolutionnaires et les Anglais débarquèrent. Sous la domination anglaise, non seulement les îles ne connurent ni la gloire ni la richesse, mais pendant la seconde guerre mondiale, La Valette fut bombardée par l'Italie et l'Allemagne. Malte, martyrisée, résista courageusement. L'assistance prodiguée aux soldats alliés hospitalisés sur son sol lui valut même le titre d'« infirmière de la Méditerranée » et pour ses souffrances, elle fut décorée de la croix de Saint-Georges par le roi d'Angleterre. Une cité dramatiquement touchée par la guerre, voilà ce qu'était devenue la capitale au baroque flamboyant qui paraissait bénie et protégée par la grâce divine !

La splendeur des chevaliers

Après le départ des chevaliers, un certain prestige semblait à jamais éteint. Tout souriait à Malte lorsque les chevaliers y étaient présents et tout réussissait aux chevaliers quand ils étaient à Malte. On pouvait croire que Dieu était avec eux, et même que Dieu leur était semblable. Devant la magnificence de la cathédrale Saint-Jean, « un lieu digne de ces aristocrates guerriers qui, même lorsqu'ils s'agenouillaient, n'auraient jamais oublié qu'ils portaient à l'épaule leurs quartiers de noblesse », je me demande toujours, comme Nicolas Saudray, si, à La Valette, Dieu n'est pas gentilhomme !

 

 

Anne-Marie Delcambre
Avril 1996
 
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