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Un peuple prospère et pacifique, les Taïnos
Carmen Bernand
Membre de l'Institut universitaire de France.
Professeur à l'université de Paris X-Nanterre

Les Taïnos des Antilles sont connus non seulement pour l'étrangeté de leur culture matérielle mais aussi pour avoir été les premiers natifs des Amériques à avoir essuyé, en 1492, le choc de la conquête qui devait les anéantir en moins d'un demi-siècle. Devant l'absence d'écriture, nous devons recourir aux données archéologiques et les comparer aux premiers témoignages des hommes de Christophe Colomb. Ces Taïnos aperçus tout d'abord aux Bahamas habitaient, en 1492, les îles de Saint-Domingue (La Hispaniola), de Puerto Rico (Boriquen), de la Jamaïque et la région orientale de Cuba. Leur territoire s'arrêtait au nord des Petites-Antilles, là où commençait celui de leurs ennemis, les Caribes cannibales. En fait les Taïnos étaient originaires du delta de l'Orénoque – le Venezuela actuel ; par étapes successives, ils s'établirent dans les Antilles au début de notre ère et probablement un peu avant. La Hispaniola et la partie orientale de Cuba furent occupées vers l'an 600 de notre ère. Les Taïnos appartenaient à la grande famille linguistique Arawak, qui se trouve dispersée dans toute la région amazonienne. Nous avons demandé à Carmen Bernand, qui a publié avec Serge Gruzinski une Histoire du Nouveau Monde (Fayard, 1991), de nous présenter ce peuple prospère et pacifique qui ne put résister aux armes des conquistadors.

Un peuple accueillant et riche

Ramón Pané, un moine appartenant à l'ordre de Saint Jérôme, et qui faisait partie du deuxième voyage de Christophe Colomb, en 1494, nous a livré le premier témoignage direct et ethnologique d'un Européen. Pané s'intéressa particulièrement aux mythes et aux rituels des habitants de Saint-Domingue. D'autres membres de l'expédition, comme Colomb lui-même et le docteur Diego Alvarez Chanca, apportèrent leurs propres observations, complétées par la suite par Oviedo et Las Casas. Christophe Colomb décrit ces Indiens comme des « gens d'amour », incapables d'envie et très serviables, aimant « leur prochain comme eux-mêmes ». Les premiers contacts avec eux sont placés sous le signe de l'émerveillement ; les peuples, les paysages, la douceur de vivre, l'accueil chaleureux, ne laissent pas présager dans un premier temps la tragédie qui suivra. Les étrangers furent aussi impressionnés par l'étendue des champs cultivés, l'abondance des produits agricoles et la puissance des seigneurs, qu'ils appelèrent « rois » dans un premier temps, puis « caciques ». Ce terme générique désignera les chefs indiens dans tout le continent et, par extension, à l'époque moderne, les personnages qui exercent un pouvoir politique en se servant des relations de clientélisme.

Organisation sociale et prospérité agricole

Les caciques taïnos, comme les souverains européens, étaient portés en litière. Leurs parures étaient splendides et ils possédaient également le privilège de s'asseoir sur des sièges en bois, zoomorphes ou anthropomorphes, les duhos. Selon Las Casas, il y avait à La Hispaniola cinq chefferies importantes, qui furent détruites en peu d'années. Les caciques se trouvaient au sommet de la pyramide, mais d'autres personnages étaient distingués, tels les assistants des chefs et les chamanes, ici behiques, qui entraient en communication avec le monde des esprits et des morts. En bas de l'échelle se trouvaient les naborias, serviteurs attachés aux travaux agricoles et domestiques. Ce terme fut utilisé au XVIe siècle, par extension, pour désigner les serviteurs indiens de l'Amérique centrale.

Peut-on évaluer la population de Saint-Domingue, l'île la plus densément habitée ? Las Casas, dans son violent plaidoyer contre les conquistadores, l'estimait à quatre millions environ, chiffre qui paraît excessif. Or, en 1972, deux historiens démographes de Berkeley estimèrent la population de La Hispaniola à l'arrivée de Colomb à huit millions d'habitants environ. Ces calculs bouleversèrent l'historiographie de la conquête. Sans entrer dans les polémiques ultérieures, il faut se demander si l'agriculture pratiquée par les Taïnos était susceptible de nourrir une telle population. À la vérité, tous les chroniqueurs ont insisté sur l'étendue des terres cultivées et sur l'abondance de nourriture. Ils ont décrit également des alignements à perte de vue de buttes artificielles à base circulaire et sommet aplati, appelés montones par les Espagnols et qui étaient plantés de tubercules et de fruits. L'intérêt de ces buttes était de rassembler la terre là où la couche d'humus était faible et de protéger le manioc, tubercule principal de la diète, contre les effets nocifs de l'humidité. Cette agriculture intensive peut être pratiquée avec un outillage simple, comme le bâton à fouir. L'importance des hiérarchies sociales atteste du rendement agricole, qui permettait de nourrir une élite ; les travaux d'aménagement des buttes, mais aussi le nettoyage des essarts où le maïs était cultivé, nécessitaient une main d'œuvre considérable. Ce système s'était développé dans les îles probablement trois siècles avant l'arrivée des caravelles de Colomb.

Un jeu de balle en caoutchouc

Les Taïnos avaient pour coutume de pratiquer le jeu de balle ou batey, sur une place située au centre du village et aménagée à cet usage. Les équipes étaient constituées de plus d'une vingtaine de joueurs, hommes et femmes. Le jeu consistait à frapper et à renvoyer une balle en caoutchouc – matière inconnue en Europe et vue pour la première fois dans les Antilles – qui ne devait ni dépasser les limites du terrain ni cesser de rebondir. Les joueurs pouvaient se servir de toutes les parties du corps, qu'ils protégeaient avec des ceintures et des bracelets, à l'exception des mains. Certains chercheurs ont cru que les lourds objets en pierre appelés « jougs » ou « colliers » avaient une utilisation concrète dans le batey, ce qui paraît peu vraisemblable vu leur poids. Ces objets semblent avoir été plutôt des récompenses offertes aux vainqueurs. En tout cas, l'existence de ces « jougs », qui rappelle ceux des Olmèques du golfe du Mexique, pose des problèmes de diffusion qui n'ont pas été résolus.

Chamanes et idoles

Ramón Pané fut frappé par l'importance des « idoles » taïnos, en bois, en pierre ou en coton, que les natifs désignaient sous le nom de zemes, et qui étaient conservées dans des maisons spéciales, puis, lorsque le contrôle des missionnaires se fit sentir, dans des grottes. Les zemes recevaient des offrandes, on leur donnait de la nourriture et ils pouvaient être consultés par les behiques. Pour ce faire, les chamanes devaient quitter l'état de conscience ordinaire, opération facilitée par l'inhalation d'une poudre hallucinogène, la cohoba – ou Piptadenia peregrina – mélangée à du jus de tabac, qui les plongeait dans l'ivresse. L'inhalation de cette poudre demandait au préalable une purification du corps facilitée par des spatules vomitives, dont on trouve de nombreux exemplaires dans les musées. Le vomissement a pour effet d'estomper les effets de la plante hallucinogène. Ce rituel de la cohoba, réservé aux chefs et aux chamanes, était le plus importas étaient les pierres à trois pointes – les trigonolithes des archéologues – si représentatifs de l'art taïno. Christophe Colomb en dévoile l'énigme et nous dit que la plupart des caciques en avaient et les vénéraient. Car une pointe était bonne pour les tubercules et les légumes, la deuxième facilitait les accouchements des femmes et la troisième empêchait que le soleil et l'eau n'en viennent à manquer. En somme, les trigonolithes favorisaient la fécondité.

Vexations, tueries et épidémies : le crépuscule des Taïnos

Dès 1494, l'île de La Hispaniola tomba sous la coupe de Colomb et de ses frères. L'Amiral croyait qu'il y avait abondance d'or. Pour satisfaire ses demandes, le cacique Guarionex lui assura que chacun de ses sujets pourrait leur donner un grelot rempli d'or. Mais il ne put tenir sa promesse par manque de métal. À la déception de Colomb s'ajouta le viol, par un de ses capitaines, d'une des femmes de Guarionex ; humilié, celui-ci partit dans la montagne mais fut rattrapé et embarqué sur un vaisseau qui devait le conduire en Espagne. Le cacique n'y arriva jamais car le navire fit naufrage. Les autres caciques de l'île subirent des sorts comparables et les « royaumes » furent détruits.

De ces années terribles Las Casas nous offre un tableau saisissant : « Les Espagnols commencèrent par prendre aux Indiens leurs femmes et leurs enfants pour s'en servir et faire mauvais usage ». Beaucoup se révoltèrent ; d'autres préférèrent le suicide aux mauvais traitements. Colomb entama un trafic d'esclaves indiens que la couronne de Castille répudia mais qui se poursuivit pendant quelques années. Combattre les étrangers s'avéra inutile, car les armes des conquérants, notamment les lames de fer, étaient bien plus efficaces. Les tueries déclenchées par les conquistadores eurent raison de la rébellion ; les épidémies firent le reste. Les Indiens ont essayé de se défendre, mais leurs armes n'étaient pas aussi efficaces que les lames des découvreurs. La riposte des conquistadores fut terrible. Dans les premières décennies, la chute brutale de la population indienne incita les autorités à développer la traite des Noirs. Dès 1512, les Indiens des Bahamas sont consumés. Vers le milieu du XVIe siècle, les Taïnos avaient rejoint le monde des ténèbres de leurs ancêtres.

Carmen Bernand
Mars 2002
 
Bibliographie
Histoire du Nouveau Monde. Tome 1 : de la découverte à la conquête une expérience européenne, 1492-1550 Histoire du Nouveau Monde. Tome 1 : de la découverte à la conquête une expérience européenne, 1492-1550
Carmen Bernand et Serge Gruzinski
Fayard, Paris, 1991

L'art des sculpteurs taïnos, chefs-d'oeuvre des Grandes Antilles précolombiennes L'art des sculpteurs taïnos, chefs-d'oeuvre des Grandes Antilles précolombiennes
Jacques Kerchache
Paris Musées, 1997

Très brève relation de la destruction des Indes Très brève relation de la destruction des Indes
Bartolomé de Las Casas
La Découverte, 1999

Notes sur la chefferie taïno d’Haïti : capacités productrices, ressources alimentaires, pouvoirs dans une société précolombienne de forêt tropicale  Notes sur la chefferie taïno d’Haïti : capacités productrices, ressources alimentaires, pouvoirs dans une société précolombienne de forêt tropicale 
Simone Dreyfus-Gamelon
Journal de la Société des Américanistes 1980-1981, tome LXVI

Relation de l'histoire ancienne des Indiens Relation de l'histoire ancienne des Indiens
Ramon Pané
La Différence ; (Les Voies du Sud)

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