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Torcello, sœur aînée de Venise
Elisabeth Crouzet-Pavan
Professeur d’histoire du Moyen Âge à l’université Paris IV-Sorbonne

À quelques encablures de la Sérénissime, il est une île discrète, longtemps méconnue ou discréditée : Torcello, qui pourtant témoigne de la première civilisation de la lagune vénitienne et joua un rôle d'importance au sein de l'empire d'Orient. Ce glorieux passé, nous le redécouvrons aujourd'hui grâce à Élisabeth Crouzet-Pavan auteur de La mort lente de Torcello. Histoire d'une cité disparue (Paris, Fayard, 1995) et Venise triomphante. Les horizons d'un mythe (Paris, Albin Michel, 1999).

Français, anglais, allemands, les guides touristiques, dès la fin du XIXe siècle, signalent aux voyageurs l'existence d'un système régulier de liaisons entre Venise et Torcello. Toutefois, malgré cette facilité que consentent les « barques de la société des automobiles d'eau », rares sont encore les voyageurs qui se risquent à mener l'excursion au nord du bassin. L'îlot de Torcello n'est pourtant distant que de quelques kilomètres du centre vénitien. Une des plus anciennes cités des lagunes fut construite sur ce site. Mais l'île paraît désolée. Écoutons ce qu'en dit Maurice Barrès. Il décrit une « terre pourrie », « boue malsaine », « sol malade », eau « morte » qui entoure l'île de son « éternel silence ». Inintelligibles sont devenus les monuments qui lui semblent figés dans une « mort aussi forte que ceux de Ravenne ». Pénétrant dans la cathédrale, « une moisissure d'eau et de siècles » arrête sa respiration. Quant aux mosaïques qui recouvrent les murs, elles demeurent pour lui de magnifiques mais mystérieux « rébus ».

Spectacle de mort il y a quelques années, spectacle de vie aujourd'hui. La malaria a disparu de la lagune septentrionale. Des émanations fétides ne montent plus des eaux. Surtout, Torcello est devenu un haut lieu de la curiosité contemporaine. À cette redécouverte récente dont témoignent les flots de visiteurs débarqués à heures fixes pour une brève visite, on peut proposer plusieurs explications. Les plus évidentes renvoient aux évolutions récentes du tourisme de masse. Torcello fait désormais partie d'un tour obligé qu'accomplissent ensemble, mais pour des raisons contradictoires, ceux qui goûtent le seul plaisir d'une promenade « typique » sur un îlot lointain et ceux qui, dans les lagunes, partent à la recherche d'une authenticité, d'une histoire perdue.

Venise avant Venise

Torcello donne l'idée de la Venise d'avant Venise, posée entre le ciel et l'eau. Le musée renferme vestiges romains et fragments de sculptures. Autour de la petite place, les monuments – la basilique, l'église de Santa Fosca – valent comme les traces de la première civilisation du bassin lagunaire, les signes de l'ancienne puissance de Torcello. Le mythe vient même se mêler à l'histoire. Qu'importe si le conquérant hun ne pénétra jamais dans les eaux vénitiennes, un « trône d'Attila » est montré aux visiteurs.

Mais le soir, les berges de Torcello sont à nouveau silencieuses. Et l'îlot redevient ce qu'il est depuis la fin du Moyen Âge : une terre désertée.

Il y eut pourtant sur ces terres une communauté prospère et une histoire qui commença tôt, dès l'époque romaine. Dans les premiers siècles après Jésus-Christ, un établissement, probablement stable, exista au nord de la lagune. Le sol marécageux fut renforcé par des matériaux de rapport, en provenance de la terre ferme. Mais les calamités naturelles des Ve et VIe siècles – pluies torrentielles, modifications du cours des fleuves – vinrent pratiquement interrompre ce phénomène de colonisation. Boues et dépôts fangeux recouvrirent l'île abandonnée. La reprise du peuplement à Torcello correspond ensuite à la grande migration de la fin du VIe siècle. Les Lombards déferlent alors sur l'Italie du Nord. Des groupes de population se mettent en mouvement depuis les cités de terre ferme vers le refuge du bassin des lagunes. Et l'insécurité permanente empêche leur retour. Dans les lagunes, qui restent sous domination byzantine, la vie s'organise. Torcello est alors un des îlots les plus peuplés. Des fouilles ont mis ainsi en évidence des opérations de conquête et de consolidation du sol qui prouvent la consistance démographique de la nouvelle communauté.

Pour répondre aux besoins de cette société en formation, la pêche est développée, mais sont reprises aussi les activités agricoles qui étaient celles du rivage. Vignes, vergers de pêchers, de pruniers, de noyers sont attestés par l'archéologie. Et dès le VIIe siècle, l'activité économique se diversifie. Des ateliers sortent des céramiques, des objets de verre, de corne, puis de bronze, qui alimentent le marché local mais sont aussi destinés à l'exportation vers l'Italie septentrionale. Un noyau préurbain se forme. Il se renforce à partir du siècle suivant, à mesure que s'amplifie l'activité commerciale.

Un fructueux rattachement à l'Empire byzantin

Puisque les ports du delta du Pô appartiennent désormais au royaume lombard, la Vénétie lagunaire demeure la seule voie d'accès des produits byzantins vers la plaine padane. Le centre de Torcello joua donc aux VIIIe-IXe siècles un rôle important à la fois comme débouché et comme source d'approvisionnement pour l'empire d'Orient. Par cette place de la lagune septentrionale transitait une bonne part des exportations byzantines vers l'Occident – soieries de luxe, épices, métaux précieux –, tandis que les esclaves, le sel et le bois étaient envoyés vers Byzance et le Levant musulman. Le trafic s'accrut ainsi assez vite, du fait aussi de la pénétration accélérée des gens de la lagune par les grandes artères fluviales de l'Italie septentrionale. Sur l'Adige et le Pô, les Vénitiens redistribuaient le poisson et le sel mais aussi les précieux produits orientaux. Ils achetaient en échange les blés qui leur manquaient.

De cette importance, comme d'un paysage riche d'églises qui s'est évanoui sous l'action conjuguée du temps et des transformations du milieu, le complexe de Santa Maria Assunta de Torcello témoigne. Une inscription lapidaire trouvée à la fin du XIXe siècle, aujourd'hui replacée sur un des murs proches du grand autel, établit qu'en 639, trois quarts de siècle seulement après la migration, était fondé dans cet îlot le grand sanctuaire de la lagune septentrionale : la basilique dédiée à la Vierge, mère de Dieu. Comment se présentait ce premier édifice ? C'était une basilique de structure classique, où l'influence orientale ne s'exerçait que dans la décoration, avec des chapiteaux de facture byzantine. Un premier décor de mosaïques l'ornait sans doute. On tend à dater en effet du VIIe siècle certains fragments appartenant au groupe le plus antique des mosaïques conservées. L'exécution doit en être, selon toute vraisemblance, attribuée à des artistes venus de Ravenne. On repère ensuite quelques temps forts qui rythment les transformations de la cathédrale. À la fin du VIIe siècle, des travaux d'une certaine ampleur sont attestés. L'église est agrandie. Le premier bâtiment, modeste, inchangé un demi-siècle durant, doté désormais d'une nouvelle dignité, est décoré par des marbres. Deux vagues successives de travaux aboutissent plus tard à donner à la cathédrale sa structure définitive. ut de l'époque contemporaine de l'évêché de la lagune septentrionale, les informations sont maigres. Elles se raréfient encore pour les deux autres édifices sacrés de ce groupe monumental : le baptistère et l'église de Santa Fosca. Le premier fut bâti en même temps que la cathédrale, telle est aujourd'hui l'interprétation dominante. Quant à Santa Fosca, la construction, dans sa forme actuelle, date vraisemblablement de la fin du XIe siècle ou du début du siècle suivant, mais l'existence d'une première chapelle, dès le VIIIe siècle, est probable.

Des monuments aujourd'hui presque insolites sur des terres rétractées, au milieu d'un désert d'eau

L'histoire, ici, a été destructrice, au point que le monde de Torcello s'est comme englouti au fil du temps. L'eau et les marécages ont au pis absorbé, au mieux rongé, nombre de sites anciens. Un affleurement dans les étendues lagunaires signale parfois certaines de ces îles oubliées. Des dizaines d'églises ont disparu, sans que les pierres rappellent même leur existence. Dès la fin du Moyen Âge, Torcello meurt lentement. Les hommes, les richesses, les activités tendent en effet à se concentrer à Rialto-Venise, capitale du duché depuis le début du IXe siècle. Surtout, le cours des rivières qui se jettent au nord de la lagune, le Dese, le Sile, connaissent des modifications. Dès lors, la sédimentation menace le nord du bassin. Les eaux douces, les vases et la formation de plantes halophiles progressent. Et les anophèles prospèrent au milieu des marais et des roseaux. À la fin du XVe siècle, seules quelques dizaines d'hommes demeurent encore à Torcello…

Elisabeth Crouzet-Pavan
Juillet 2000
 
Bibliographie
La mort lente de Torcello. Histoire d'une cité disparue La mort lente de Torcello. Histoire d'une cité disparue
Élisabeth Crouzet-Pavan
Fayard, Paris, 1995

Histoire de Venise Histoire de Venise
Christian Bec
Que sais-je ?
PUF, Paris, 2002

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