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Gigantesque site archéologique cerné par une végétation exubérante, Tikal est un joyau de pierre dans un écrin de verdure : la magie de la ruine monumentale y règne, rehaussée par la splendeur du végétal. Pour découvrir cette cité, l'une des plus extraordinaires de la civilisation maya, laissons-nous guider par Daniel Elouard, rédacteur en chef de Notre Histoire.


De lourdes gouttes d'eau tombent des feuilles sur le sol spongieux. Après une averse diluvienne, les rayons de soleil traversent le feuillage pour marbrer le sol de petites taches lumineuses. L'atmosphère est saturée d'humidité et une chaleur gluante imprègne la forêt du Péten. D'énormes fourmis convergent vers une grosse butte de terre où elles ont élu domicile, alors que des papillons aux couleurs arc-en-ciel se livrent à un ballet hésitant. Un singe froisse les feuillages, puis avance sur une branche en se dandinant avec légèreté. De loin, et de la canopée, viennent les cris d'animaux invisibles : crapauds, singes ou oiseaux ? Les tréfonds de la forêt cacheraient encore des cougars, des jaguars et d'énormes serpents, mais ils ne s'approchent pas des endroits les plus fréquentés. Dans l'obscurité de la nuit pourtant, la forêt craque, hurle, crie, feule, comme si ces créatures effrayantes rôdaient autour des zones habitées.


Lorsque le jour revient, le soleil répand une lumière glauque sous le couvert, et les inquiétudes s'apaisent, les espèces se différencient. Acajous, ramons – arbres à pain –, sapotiers au bois particulièrement dur, ceibas, palmiers rivalisent pour atteindre le ciel, parfois à plus de cinquante mètres du sol, alors que, près de la terre, mousses et lichens s'accrochent aux arbres et à la moindre pierre. L'eau et la pourriture favorisent une vie végétale exubérante. Pas la vie humaine : les hommes se sont contentés pendant des siècles de survivre discrètement dans ce milieu hostile en petites communautés nomades. Comment donc, vers le IIIe siècle avant notre ère, Tikal, une des plus grandes villes des Amériques, a-t-elle pu s'y développer ?


Comment, plus tard, cinquante à soixante mille habitants arrivèrent-ils à vivre dans un milieu aussi hostile jusqu'à ce que la cité sombrât, au IXe siècle, et pourquoi y construisirent-ils d'aussi somptueux monuments ?


Une des grandes villes maya de l'époque classique redécouverte en 1848


Lorsque les archéologues Modesto Mendez et Ambrosio Tut découvrirent « officiellement » Tikal – en fait, elle n'avait jamais été oubliée des peuples de la forêt – ils n'y trouvèrent rien qui rappelât sa splendeur et son animation passées. Les trésors des palais avaient été pillés, les maisons de bois avaient pourri et des arbres gigantesques poussaient au milieu d'anciennes rues dont ils ne reconnaissaient même pas le tracé. Les ruines étaient entourées d'une telle gangue de végétation qu'elles semblaient ne former que de gigantesques amas de verdure d'une espèce inconnue. Aucun texte ne pouvait les renseigner : la quasi-totalité de la littérature avait disparu et les glyphes gravés dans la pierre étaient si mystérieux que, de nos jours encore, plus d'un tiers n'est pas déchiffré.


Voilà pourquoi les édifices découverts portent des noms de fantaisie ou tout simplement des lettres (groupes et complexes), voire des numéros (temples, stèles). La plupart des monuments importants sont connus sous une dénomination moins scientifique mais plus humaine : le palais aux Fenêtres ou le palais des Chauves-souris, le temple du Serpent à deux têtes ou le temple du Grand Jaguar, le palais Maler ou le palais aux Cinq Étages. Les cinq places principales portent également des noms d'emprunt : la toute espagnole – par son nom – Plaza Mayor, la poétique Plaza del Mundo perdido (place du Monde perdu), les banales Plaza Este (est), ou Oeste (ouest), et la toute mathématique Plaza de los Siete Templos (Place des Sept Temples). Et, partant du principe que les activités humaines s'apparentent, quelles que soient les civilisations, au centre de la place Este, une vaste cour entourée de murs passe pour avoir été le mercado (marché), alors que le terrain où se déroulait un jeu de balle est appelé Juego de pelota (jeu de pelote), même si le sport pratiqué n'avait rien à voir avec la pelote basque !


Les architectes définirent de vastes espaces pour permettre le rassemblement de foules considérables et pour desservir au mieux les édifices qui les entouraient. De larges voies processionnelles – sacheoh – relient ces places les unes aux autres, et elles portent maintenant des noms d'archéologues. Pour aménager ces espaces dallés ou cimentés, le paysage a dû être bouleversé : il a fallu d'une part procéder à d'importants terrassements et, d'autre part, maîtriser les eaux stagnantes en saison sèche, ou ruisselantes quand s'abattent les pluies torrentielles de la saison humide. Il a fallu aussi aplanir des monticules et combler des creux, aménager les collines en terrasses desservies par des escaliers toujours raides. Les éminences les plus importantes ont été couronnées de pyramides et de temples. Les « groupes » et les « complexes » se sont multipliés, et la ville s'est étendue, grignotant la forêt.


Son centre, en partie seulement dégagé, occupait plus de quinze kilomètres carrés, l'ensemble de l'agglomération dix fois plus. Des rues surélevées, parfois pavées, permettaient aux foules de se déplacer ; barques et pirogues circulaient sur les canaux, bassins et marécages. Tout l'espace n'était cependant pas construit : des zones cultivées en petits champs ainsi que des bosquets entouraient des villages plus ou moins denses. Un fossé et un rempart protégeaient cette immense capitale dont les confins restent perdus dans la forêt.


L'aspect actuel de Tikal remonte au VIIe-VIIIe siècle...


Rien de grand n'a en effet été construit par la suite, même si le site a été habité épisodiquement jusqu'au XIIIe siècle mais, ici comme ailleurs dans le monde, il faut imaginer des chantiers incessants, et un tel désir de surpasser ce qui précédait, que le royaume s'épuisa en dépenses de plus en plus lourdes.


Les édifices plus anciens se cachent donc sous les plus récents, et leur destruction accidentelle ou délibérée a fourni des matériaux pour des projets de plus en plus ambitieux. La Plaza Mayor a été ainsi « cimentée » à quatre reprises depuis le IIe siècle avant notre ère. Une ouverture pratiquée dans la pyramide centrale de l'acropole nord laisse voir les grands masques qui ornaient une construction antérieure, et la pyramide de la Plaza del Mundo perdido recouvre un emboîtement de cinq autres qui remonteraient au VIIe siècle avant notre ère. Le passage d'une période de vingt ans à une autre (katun) se serait traduit, aux VIIe et VIIIe siècles de notre ère, par l'érection de pyramides jumelles, dotées d'un bâtiment bas percé de neuf ouvertures, et d'un autre comportant stèle et autel.


Comme l'espace et la main-d'œuvre – essentiellement des prisonniers de guerre – ne manquaient pas, les architectes purent voir grand : les acropoles occupent parfois un hectare et demi, les places, deux. Le temple du Serpent à deux têtes culmine à près de soixante-cinq mètres, la pyramide de la place du Monde perdu à trente-deux mètres. Or les maîtres d'œuvre ne disposaient ni de roues ni de poulies pour déplacer les pierres. Les voûtes étaient inconnues, et ils recouraient à un système en encorbellement – la voûte maya – qui ne permettait de couvrir que de faibles espaces, et imposait des murs massifs qu'une décoration surabondante devait donc faire oublier – ce qui explique la richesse du décor des cresteria (les faîtes), ouvrages qui attirent l'œil vers le ciel. En effet, les édifices sont souvent structurés en longues lignes horizontales soulignées parfois, aux frontons, de bandeaux décoratifs. Ce sont les escaliers qui, menant d'un seul jet au sommet, créent des verticales dynamiques.


L'acropole nord se compose d'un dédale de couloirs, d'escaliers, de terrasses et de bâtiments divers, dominés par la pyramide centrale. À son pied, des autels servaient aux sacrifices, alors que des stèles célébraient les souverains – notamment celle dédiée à « Ciel orageux » – ou des événements importants. L'acropole centrale est couverte de constructions moins hautes, organisées autour de patios : il s'agirait donc ici plutôt de palais ou de « ministères » que de temples. Les princes habitaient dans de grandes demeures à petites pièces (en raison du problème de leur couverture) aérées par des cours intérieures, alors que les « palais à couloirs » devaient servir aux manifestations de la puissance royale. Les plans de base, liés aux contraintes des matériaux, se ressemblent toujours ; ils se différencient dans leurs extensions, leurs combinaisons et leur décoration.


Sous les pyramides ou à proximité, des tombes de souverains ont été retrouvées, le corps entouré d'offrandes de céramique, de jade, d'os, les plumes ornementales ayant disparu. Ah Cacao repose ainsi sous la pyramide du temple du Grand Jaguar, un autre souverain près de la pyramide centrale de l'acropole nord. Les grands « complexes » ont donc au moins une double vocation, funéraire et politique. Réconciliant les vivants et les morts, ils assuraient la légitimité du pouvoir et lui donnaient les moyens de fonctionner facilement en exprimant, par leur richesse, la puissance du souverain. Il est cependant impossible de déterminer l'utilisation de telle ou telle salle, voire d'édifices entiers. Dans un monde où la vie était difficile, la construction et la décoration de grands ensembles ne pouvaient pourtant être gratuites, et la fonction utilitaire ne pouvait être dissociée d'un sens symbolique.


Une architecture à portée symbolique


Or certaines sciences mayas sont bien connues. Le sommet de la pyramide de la place du Monde perdu servait d'observatoire astronomique, comme la plupart des points les plus élevés. Ainsi pouvait-on mesurer le temps et établir des calendriers précis, ce dont témoignent les stèles – on en a retrouvé plus de deux cents – ou le Codex de Dresde. Indispensables pour noter les observations, les chiffres correspondaient aussi à des structures mythiques ; ainsi les neuf assises d'un temple ou d'une pyramide peuvent-ils évoquer les neuf Seigneurs de la nuit, dieux du monde souterrain. Les chiffres 3, 5 et 13 jouaient également un rôle important. Le message des sculptures qui ornent les édifices est plus facile à comprendre. Dans un monde où la survie dépendait des caprices de la nature, on vénérait particulièrement le dieu de la pluie au long nez ou le « Jeune Dieu » protégeant le maïs et la végétation. Les multiples stèles qui exaltent le roi rappellent qu'il était le garant de l'ordre du monde. Intercesseur entre les dieux et les hommes, il était protégé par Kawil, le dieu au sceptre.


Les structures les plus parlantes, avec leurs pentes talutées, leurs marqueurs et leur aire de jeu sont les Juego de pelota (jeux de balle). Les joueurs dotés de lourdes protections devaient renvoyer une balle de caoutchouc avant qu'elle ne tombât sur le sol, sans la toucher des mains ou des pieds. La partie se concluait-elle par un sacrifice humain ? De toute manière, il ne s'agissait pas d'un « match » pour le plaisir, et le mouvement de la balle comme la compétition prenaient un sens métaphysique, évoquant probablement le mouvement du soleil, la vie de l'homme et sa place dans l'univers. Avec leur fourneau et leurs banquettes, les temazcal (bains de vapeur) de la Plaza Este sont d'autant plus faciles à identifier que les Indiens des hautes terres en ont conservé l'usage. En revanche, la fonction des chultune, fosses creusées dans le sol, est plus discutée, même si beaucoup pensent qu'il s'agissait d'entrepôts de nourriture.


Une ville dont le destin reste bien énigmatique


La naissance d'une ville s'explique souvent par une situation privilégiée, qui permet aux premiers habitants de profiter d'un milieu favorable, au bord d'une rivière ou d'une mer, sur une butte défensive ou dans une vallée fertile, au carrefour de routes commerciales, ou bien près de matières premières exploitables. Tikal se trouvait sur une route reliant la mer des Caraïbes à la forêt du Campêche, et à proximité d'un gisement de silex qui attira au VIIe siècle avant notre ère un premier peuplement. Cependant, ces atouts ne permettent pas de comprendre son développement ; d'ailleurs, après son abandon, Tikal fut rapidement oubliée, visitée seulement, de loin en loin, par quelques Indiens qui venaient y vénérer les anciens dieux. Pour comprendre Tikal, il faut imaginer un Péten bien différent de celui qu'il est actuellement, parsemé de nombreuses cités actuellement enfouies dans la moiteur de la forêt vierge, et plus ou moins dégagées.


Avant le début de notre ère, par exemple, la région était dominée par El Mirador et, après l'effacement de cette cité, jusqu'au IVe siècle de notre ère, Tikal dut compter avec Uaxactun, voisine d'une trentaine de kilomètres. Son développement subit une éclipse aux VIe-VIIe siècles lorsqu'une autre capitale, Caracol, domina la région. Combien de bourgades plus ou moins importantes dorment-elles encore dans leur linceul de végétation ? Leur exhumation pourrait transformer la forêt vierge « sauvage » d'aujourd'hui en forêt « civilisée » parcourue de routes parfois empierrées, de nombreuses pistes entretenues, de sentiers menant à des villages, et de marécages reliés les uns aux autres. Tikal n'était donc pas isolée, et il a suffi d'un hasard – prince chassé d'une ville, sanctuaire particulièrement vénéré, mouvement de populations... – pour qu'elle prenne peu à peu une importance considérable, certainement liée à une fonction religieuse qui attira prêtres et pèlerins.


La population vivait de l'agriculture et les zones défrichées produisaient fruits et légumes. La pêche dans des eaux poissonneuses ainsi que la chasse contribuaient aussi à sa nourriture. L'équilibre écologique était cependant fragile car l'exploitation intensive des ressources, en cas de surpeuplement, entraînait un rapide épuisement, prélude au déclin de toute la région. Des années de sécheresse ou la moindre épidémie avaient également des conséquences tragiques. Tikal vivait aussi du commerce – il fallait bien nourrir, vêtir et loger son importante population et ses princes – ainsi que de ses temples qui attiraient les offrandes. Tant qu'elles étaient victorieuses, les guerres fréquentes procuraient un important butin, mais les revers signifiaient souvent la ruine de la cité. C'est ainsi que Tikal rayonna, riche de centaines de monuments. Quelque malheur soudain – ou une accumulation d'infortunes – entraîna son abandon à la fin du IXe siècle, la dernière stèle datant de 869.

Les édifices les plus importants se dressent maintenant au milieu de véritables pelouses piquetées çà et là de quelques arbres qui leur servent d'écrin. Les grandes rues et places ont été dégagées, mais dès que les visiteurs s'éloignent du centre, même en suivant les chemins balisés, ils retrouvent un monde sauvage où des amas de pierre, vestiges d'anciennes constructions, sont enveloppés de racines, de lianes et de plantes vigoureuses. Il suffit pourtant d'une saignée ouverte dans la végétation pour qu'apparaisse un degré, un fragment sculpté ou une ouverture, témoignage d'une terrasse, d'un sanctuaire, voire d'un palais que des hommes aménagèrent en pierre, pensant ainsi retarder leur disparition et rappeler leur existence éphémère. Sans imaginer les questions que ces « simples » architectures poseraient à leurs lointains descendants...
Daniel Elouard
Décembre 2008
 
Bibliographie
Les Mayas Les Mayas
Jacques Soustelle
Flammarion, Paris, 1982

Les Mayas Les Mayas
Paul Gendrop
Que sais-je ?
PUF, Paris, 8e édition 2005

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