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Sur les pas des Pères avec Sources Chrétiennes
Jean-Noël Guinot
Directeur l'Institut des Sources Chrétiennes
Directeur de recherche au CNRS

Né à Lyon en 1942, l'Institut des Sources Chrétiennes s'est donné pour objectif de faire connaître les écrits des Pères de l'Église par-delà le cercle étroit des érudits. Il a ainsi publié des textes fondateurs du christianisme et, plus largement, de la civilisation occidentale, telle qu'elle s'est constituée à partir de l'héritage gréco-romain et de la tradition juive, ressaisis et transformés par la nouveauté du message chrétien. Clio, désirant informer son public des grandes institutions culturelles et des sociétés savantes qui font la gloire de la recherche française, a souhaité présenter cet institut qui a fait paraître en un demi-siècle plus de 450 volumes, soit l'une des plus importantes collections mondiales de textes patristiques. Pour faire découvrir cette entreprise et vous inviter à vous y associer, nous avons posé quelques questions à Jean-Noël Guinot, directeur de l'Institut des Sources chrétiennes.

Comment est née la collection des Sources Chrétiennes ?

Le projet s'est formé à Lyon, à la faculté de théologie des pères jésuites sur la colline de Fourvière, dans les années d'avant-guerre, autour d'un helléniste accompli, le père Victor Fontoynont. Véritable fondateur de la collection, il laissa à d'autres, les pères Henri de Lubac, Jean Daniélou et Claude Mondésert, le soin de lancer l'entreprise et de courir l'aventure, en un temps où tout semblait contraire. Après maintes difficultés, dont la censure allemande et le manque de papier, le premier volume était prêt fin 1942 et pouvait bientôt paraître, mais sans le texte grec et amputé de la première partie. Le choix de lancer la collection avec La Vie de Moïse de Grégoire de Nysse (IVe siècle) était ambitieux, mais révélateur des intentions des fondateurs : il s'agissait d'emblée d'entraîner le lecteur à la découverte du milieu culturel qui lui était le moins familier, celui des Pères grecs. Ainsi Clément d'Alexandrie, Origène, Ignace d'Antioche, Athanase, Basile de Césarée, Jean Chrysostome, pour ne citer que les plus grands noms, furent-ils les premiers à entrer dans la collection à la suite de Grégoire de Nysse.

Les Pères de langue latine sont pourtant bien présents dans Sources Chrétiennes ?

Oui, et de plein droit ! Mais il fallait rappeler d'abord avec force l'importance des Pères grecs et orientaux dans l'élaboration de la doctrine chrétienne et la constitution d'une littérature, dont l'Occident latin allait hériter avant de lui imprimer sa marque propre. Hilaire de Poitiers et Ambroise de Milan prirent ainsi rapidement place aux côtés des Pères grecs, que la lecture ou l'exil leur avait du reste rendus familiers. Et comment oublier que la grande œuvre d'Irénée de Lyon (IIe siècle) : Contre les hérésies, écrite en grec, nous est connue grâce à une traduction latine, comme une grande partie de celle d'Origène ? Il n'y avait donc aucun parti pris anti-latin ! Plus de quinze traités du Carthaginois Tertullien, l'un des plus anciens auteurs chrétiens (IIe siècle), sont aujourd'hui édités dans Sources Chrétiennes ; les œuvres de Lactance, un autre Africain (IIIe-IVe siècle) sont en cours de publication (onze volumes parus), celles de Cyprien de Carthage (IIIe siècle) sont programmées. Mais il faudrait encore citer Jérôme, Léon le Grand, Césaire d'Arles, Grégoire le Grand… déjà bien représentés dans la collection.

Vous ne dites rien d'Augustin, l'évêque d'Hippone ?

C'est, à lui seul, un univers ! Un peu comme Origène du côté grec. Le nombre et la qualité de ses écrits, son importance doctrinale et son influence sur la pensée occidentale font sans conteste de lui le plus grand des Pères latins. Songez que son œuvre représente, en nombre de pages, plus que toute la littérature latine profane ! Il réclamait donc un traitement à part : aussi l'édition de ses œuvres complètes est-elle prise en charge par la Bibliothèque augustinienne, selon des principes éditoriaux très proches de ceux mis en œuvre à Sources Chrétiennes.


Votre catalogue mentionne aussi des auteurs latins du Moyen Âge, comme Bernard de Clairvaux. Peut-on encore parler de Pères de l'Église ?

Au sens étroit du terme, ce serait impropre, encore qu'on ait pu nommer Bernard « le sceau des Pères », en ce sens que s'achevait avec lui, dans l'Occident du XIIe siècle, une manière de lire et de commenter l'Écriture et d'aborder les questions doctrinales ou morales. Avec l'apparition de la scolastique, la manière même de raisonner allait changer, et Bernard se trouve à cette frontière, mais encore du côté de l'héritage patristique. La présence des auteurs médiévaux dans Sources Chrétiennes, en majorité des cisterciens et des victorins, est comme la floraison tardive ou mieux une résurgence vigoureuse de la grande littérature patristique. Entre les commentaires sur le Cantique de Guillaume de Saint-Thierry ou de Bernard de Clairvaux, par exemple et ceux d'Origène, les parentés sont évidentes malgré un intervalle de neuf siècles ! L'appellation de « Pères de l'Église » doit donc s'entendre en un sens large, même si elle est réservée en principe aux auteurs chrétiens des premiers siècles. D'autant que l'on trouve aussi des femmes dans la collection, comme cette Égérie, peut-être native de Bordeaux, qui nous a laissé de son voyage à Jérusalem, au IVe siècle, un Journal d'un très grand intérêt historique et documentaire.

Qui sont les éditeurs des volumes de Sources Chrétiennes ?

À l'origine, des jésuites, des moines et des clercs, mais très rapidement aussi des laïcs, devenus aujourd'hui majoritaires. Ils sont professeurs d'université ou chercheurs, français et étrangers, chrétiens et israélites, voire agnostiques, mais tous guidés par un souci d'objectivité et des exigences scientifiques. Cela explique que la collection Sources Chrétiennes ait très tôt reçu le soutien du CNRS et la reconnaissance de la communauté scientifique internationale. De nombreux programmes éditoriaux sont aujourd'hui conçus en collaboration avec des chercheurs européens, avec l'ambition de réunir chaque fois les meilleurs spécialistes d'un auteur ou d'une période, même si la traduction du texte original est toujours confiée, pour des raisons bien compréhensibles, à un Français.

Mais ces textes ne sont-ils pas connus depuis longtemps ?

Pour un grand nombre d'entre eux, ils l'étaient en effet des érudits capables de lire le latin, le grec, le syriaque ou l'arménien, puisque l'on trouve aussi dans Sources Chrétiennes, en trop petit nombre sans doute, quelques textes des Pères orientaux. Mais, outre qu'il faut aujourd'hui traduire ces textes, les situer dans le milieu historique qui leur a donné naissance et les annoter de manière à en permettre l'intelligence, leur édition doit répondre aux critères de la philologie moderne. On ne peut plus aujourd'hui se contenter d'éditer un texte à partir d'un ou deux manuscrits pris au hasard : il convient d'étudier de la façon la plus complète possible toute la tradition manuscrite afin de choisir les témoins manuscrits les plus sûrs qui serviront de base à une « édition critique ». Or, si ce travail est fait depuis longtemps pour les auteurs de l'Antiquité classique, il demeure encore très insuffisant en ce qui concerne les Pères et l'Antiquité tardive en général, même si beaucoup a été fait en ce sens depuis un siècle par les grands corpus de textes de Vienne, de Berlin et de Belgique… et depuis cinquante ans par Sources Chrétiennes !

Pourquoi lire les Pères de l'Église ?

En soulignant la nécessité de ce travail érudit de critique textuelle, je m'empresse pourtant aussitôt de rappeler que Sources Chrétiennes a pour ambition de faire connaître les écrits des Pères au-delà du cercle étroit des spécialistes de l'Antiquité tardive. Aussi nos volumes, à la différence de ceux des grands corpus étrangers cités à l'instant, présentent-ils toujours une traduction du texte original, souhaitée la plus fidèle possible. Nous faisons finalement ce qu'ont fait jadis Jérôme ou Rufin d'Aquilée, désireux de révéler à l'Occident latin les œuvres d'Origène ou d'Eusèbe de Césarée, ou encore ces traducteurs anonymes, latin et arménien, sans qui auraient disparu les œuvres d'Irénée. Éditer et traduire les Pères, c'est donc d'abord recueillir et transmettre un héritage, mettre à la disposition de nos contemporains un patrimoine dont ils seraient dommage qu'ils ignorent la richesse. Ces textes intéressent bien sûr le théologien, l'historien de la pensée et le chrétien curieux des origines et des fondements de sa foi, mais aussi l'historien de l'Église et de l'Antiquité tardive en général – à partir de Constantin, les deux histoires sont fortement imbriquées – voire dans certains cas l'archéologue. Il s'agit pourtant de bien autre chose que d'exhumer des ruines : s'engager sur les pas des Pères dans la collection Sources Chrétiennes, de Jérusalem à Césarée de Palestine, d'Antioche à Alexandrie, de Rome à Carthage, de Césarée de Cappadoce à Constantinople, c'est pour le croyant remonter aux sources de sa foi et puiser à une tradition nourricière ; pour tout homme, c'est mieux comprendre le présent à la lumière d'un passé, dont on n'a pas fini de mesurer combien il conditionne encore les mentalités et les rapports entre les peuples, notamment tout autour du Bassin méditerranéen.

Jean-Noël Guinot
Novembre 1999
 
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