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Pushkar, lac sacré et foire rurale
Carisse Busquet
Diplômée de l’Institut d’art et d’archéologie de Paris I

 

Pushkar est née de la jalousie de la déesse Savitri, d'un pétale de lotus et du devoir rituel de Brahma, le dieu créateur de la triade hindoue. Une fois l'an, lors de la lumineuse pleine lune de Kartik, des milliers de pèlerins de tout le Rajasthan viennent s'immerger rituellement dans les eaux sacrées de son lac. Dans les jours précédant ces nocturnes rituels, les maquignons rajasthanis échangent des milliers de chameaux sur les ondulantes dunes balayées par le sable du désert… Pour pénétrer en ce cœur du Rajasthan, laissons-nous guider par Carisse Beaune-Busquet à la découverte du fascinant monde indien.

Au cœur du Rajasthan, la vallée de Pushkar, renommée pour ses innombrables temples hindous s'échelonnant sur les rives du lac sacré, est située à onze kilomètres d'Ajmer. Cet ancien bastion moghol est célèbre pour le grand mausolée dédié à Mohuiddin Chisthi, grand saint soufi du XIIe siècle. Chaque année, lors de la pleine lune (purnima) du mois lunaire de Kartik (octobre-novembre), des milliers de fidèles hindous viennent rendre hommage au dieu Brahma, divinité centrale de Pushkar. L'aride chaîne de Nag Pahar, « les monts du Serpent », sépare Pushkar l'hindoue d'Ajmer la musulmane.

Une déesse courroucée

Selon le Padma Purana, légende fondatrice de Pushkar, Brahma organisa un grand yagna (sacrifice), auquel il convia les dieux et les déesses du panthéon hindou. Afin de protéger l'aire sacrificielle contre les démons, il érigea une immense muraille fortifiée et renforcée de bastions. On dit aujourd'hui que les petits sanctuaires qui couronnent les collines situées aux quatre points cardinaux de la vallée en sont les uniques vestiges. À l'heure propice où devait commencer le sacrifice, Savitri, la parèdre de Brahma, était absente. Brahma dut alors prendre une autre femme, Gayatri, qu'il choisit dans l'humble caste des bergers Gujar. En effet, selon la tradition hindoue, aucun dieu, aucun brahmane ne peut accomplir de sacrifice sans la présence de l'épouse.

Sur ces entrefaites survint Savitri… Furieuse d'avoir été évincée par la jeune et belle rivale qui appartenait en outre à une basse caste, elle maudit Brahma et décréta qu'il ne serait plus honoré qu'en un seul lieu : Pushkar. À son tour, irrité et piqué au vif par les insultes et les malédictions de Savitri, Brahma éleva sur le champ l'humble Gayatri au rang de divinité. Les sanctuaires des deux rivales se dressent aujourd'hui au sommet des deux collines qui surplombent le lac.

Un lac né d'un lotus

Toujours selon le Padma Purana, ce lac aurait été créé à l'issue d'un combat titanesque qui opposa Brahma à un asura, démon local. Brahma laissa choir un lotus qui terrassa l'asura. En tombant sur le sol, l'un des pétales fit surgir le lac qu'évoquent par ailleurs les grandes épopées du Ramayana et du Mahabharat.

Fa-Hien, le célèbre voyageur chinois du Ve siècle, mentionne déjà Pushkar comme un grand lieu de pèlerinage. Tout comme aujourd'hui, de multiples temples, math (monastères) et dharamsala (auberges pour pèlerins) surplombaient alors les ghât (marches réservées aux ablutions) qui ceinturaient le lac. Les plus puissants rajas, la noblesse et les riches marchands possédaient de somptueuses demeures.

Mais la plupart des temples et palais furent détruits au début du XVIIIe siècle par Aurangzeb, le dernier Grand Moghol, tristement célèbre pour son zèle iconoclaste. Aujourd'hui, la plupart des sanctuaires et des demeures, joliment blanchis à la chaux, datent de la fin du XVIIIe ou du début du XIXe siècle.

Les baignades de la pleine lune

Tous les dieux du panthéon hindou sont représentés dans cette petite bourgade de dix mille habitants. Les temples dédiés à Krishna sont nombreux, mais Brahma règne, suprême, car il est à l'origine de ce tirtha – terme désignant un lieu de pèlerinage majeur situé près d'un lac, d'un fleuve, d'une confluence ou de la mer. Pushkar est ainsi dénommé Tirtha raj, « Roi des lieux saints ». Tous les Rajasthanis doivent accomplir au moins une fois dans leur vie ce pèlerinage en hommage à Brahma.

Le jour de la pleine lune de Kartik, Pushkar, d'ordinaire somnolente, est envahie par des dizaines de milliers de pèlerins venus de tout le Rajasthan. Un flot constant de voitures, autobus, camions et remorques halées par des tracteurs converge sur la ville comme une gigantesque lame de fond.

Dans les ruelles de la vieille cité qui borde le lac sacré, les fidèles avancent au coude à coude, mais sans agressivité ni bousculade. Les autorités ont ménagé des passages de déambulation qui canalisent la foule. Tous convergent vers le très sacré sanctuaire de Brahma. Reconstruit au début du XIXe siècle, de forme simple, il s'élève au centre d'une cour dallée et comporte un mandapa, ou salle hypostyle qui précède la cella. Les dalles de la cour et du mandapa sont recouvertes de plaques portant les noms des donateurs qui, en embellissant ainsi le cœur de ce haut lieu de pèlerinage, ont acquis des mérites spirituels. Dans la cella, le dieu Brahma, doté de ses quatre têtes, est représenté avec ses deux parèdres Savitri et Gayatri.

La nuit venue, les pèlerins se rendent sur les ghât les plus sacrés tels que Gau Ghât, Varaha Ghât, Brahmâ Ghât. Ils ont un temps limité pour se purifier dans les eaux glaciales du lac. Par ce geste, les femmes effacent non seulement leurs péchés mais aussi ceux de leur mari. Les fidèles font des offrandes de fleurs et de noix de coco et laissent flotter à la surface du lac des petites coupelles, faites d'un assemblage de feuilles de sal (variété de teck), et des lampes à huile.

Un océan de chameaux

Comme tout lieu de pèlerinage, Pushkar se transforme à cette époque de l'année en un gigantesque mela, ou foire. C'est en effet la plus grande foire aux chameaux de toute l'Inde. Au sud de la ville sainte moutonnent les tiba, ces hautes dunes de sable qui ont elles aussi une origine légendaire. En effet, lors du grand yagna présidé par Brahma, surgit Shiva, sous sa forme d'ascète nu et hirsute. Sous l'emprise du bhang, puissante drogue dérivée du cannabis, il mit le monde à feu. Brahma jeta alors une poignée de sable pour éteindre l'incendie.

Sur ces vestiges du divin geste bienfaiteur s'étendent à perte de vue les campements provisoires des marchands et éleveurs venus de tout le Rajasthan pour vendre leurs chameaux ou leurs splendides chevaux de Jodhpur. Des jours durant, ils campent sous de frêles auvents de toile, des couvertures de laine tendues sur des piquets ou à même le sable, sous leurs charrettes.

Les chameaux sont particulièrement nombreux au début du mela puisqu'on en compte entre vingt à trente mille. Leur cote varie de dix à trente mille roupies. Ils arborent un magnifique pelage qui va du brun clair au gris anthracite, décoré de motifs géométriques découpés dans leur longue encolure, selle de cuir gravée recouverte d'un tapis brodé. Tous les marchés doivent être conclus avant la pleine lune, car aucune tractation ne doit se dérouler durant ces vingt-quatre heures sacrées. Les éleveurs repartent dès que les ventes sont terminées car le fourrage, presque inexistant dans cette partie désertique, est cher.

La nuit, toujours d'une exceptionnelle clarté à l'approche du purnima (pleine lune), les collines sont constellées d'innombrables feux autour desquels se pressent frileusement les maquignons.

Les couleurs d'une mosaïque ethnique

Les différentes ethnies tribales, ou adivasi, qui constituent 12 pour cent de la population rajasthani, se mêlent aux villageois des hameaux les plus reculés. C'est au cours de ces jours que l'on peut voir déambuler dans le bazar les belles et fières Kalbeliya, ces épouses de charmeurs de serpents vêtues de noir qui sont également des chanteuses à l'extraordinaire voix rauque. Les pasteurs-éleveurs Rabari, vêtus d'un court pourpoint plissé et d'un ample pyjama blanc, côtoient les bergers Gujar drapés dans leurs longs châles brodés de motifs floraux stylisés.

Les paysannes portent leurs plus beaux bijoux d'argent : massifs hasli autour du cou, bracelets d'argent et d'ivoire recouvrant leurs bras et avant-bras, nankî, ou boucles de nez, éclairant leur visage. Regroupées par villages, elles s'attroupent autour des éventaires, faisant virevolter leurs amples gaghra, ou jupe plissée de plus de cinq mètres de tissu, le visage à moitié caché par le large odhnî ou long châle traditionnel aux teintes sombres.

Dans les ruelles de sable, entre la bourgade et le champ de foire, des boutiques de fortune installées sous des bâches proposent une large gamme de produits artisanaux rajasthani. De Jaisalmer viennent les grands plaids, mélange de laine de chameau et de mérinos, teints selon la technique du bandhni (tie and dye), dans des tons chauds de pourpre ou de brun, ou décorés du motif pied-de-poule aux extrémités brodées de couleurs vives. Dans l'allée parallèle, non loin des cirques et de la grande roue où hurlent enfants et jeunes filles, des vendeurs disposent les harnachements de chameaux : œillères brodées et rehaussées de miroirs, pompons multicolores, grelots, selles au cuir travaillé, cravaches damasquinées…

En fin de journée, entre prières et négoce, la lumière rasante du couchant embrase la poussière d'or des tiba où somnolent les chameaux impavides. Au loin, les bhajan, chants dévotionnels, font entendre leurs accents lancinants : Om jaya Krishna, Om jaya Brahma

 

Carisse Busquet
Juin 2000
 
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