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Préhistoire de la civilisation orientale
Jean Perrot

Directeur de recherche honoraire au CNRS
Correspondant de l'Institut

La genèse de la civilisation orientale comporte deux grandes phases. La première, entre 10 000 et 5 000 av. J.-C., relève de la préhistoire récente. Caractérisée par des phénomènes dits de « néolithisation », elle concerne l'ensemble de l'Asie du Sud-Ouest. La seconde phase, du Ve au milieu du IIIe millénaire av. J.-C., intéresse davantage le nord du golfe Arabo-Persique : la Susiane et la Mésopotamie. Cette phase est marquée par des phénomènes dits « d'urbanisation » qui nous font entrer dans ce qu'il est convenu d'appeler la protohistoire. Jean Perrot, auteur notamment de Et ils sortirent du Paradis… Carnets d'un archéologue en Orient (De Fallois-1997), analyse pour nous ci-dessous la première de ces périodes.

On entend par « civilisation » un état supérieur du développement des sociétés, caractérisé par un ensemble de phénomènes économiques, sociaux, moraux, idéologiques… Cet état est l'aboutissement d'un processus qui s'est étalé sur des millénaires. On l'observe pour la première fois au Proche et Moyen-Orient, entre le Xe et le IIIe millénaires av. J.-C. D'autres civilisations sont nées de manière indépendante mais, plus tard, en Inde, en Chine, en Amérique centrale. Dans la saga de l'humanité, les grands chapitres de l'histoire avant l'histoire ont été présentés sous les titres de « nouvel âge de la pierre », de « premier âge des métaux »… Aujourd'hui les préhistoriens sont à même d'aborder ces événements d'un point de vue plus rationnel, celui de la modification du rapport de l'homme avec son milieu naturel. Le questionnement porte sur les divers aspects du changement : technologique, économique, social, culturel, voire psychologique ; sur ses modalités et ses causes.

Une précocité due à un concours de circonstances

Celles-ci tiennent à la fois à l'homme, au niveau de développement qui, dans cette région, est alors le sien, et à ses facultés d'adaptation ; elles tiennent aussi à la géographie, à l'abondance et à la spécificité des ressources naturelles, ainsi qu'à un environnement favorable qui le devient plus encore à partir de 8 000 av. J.-C., grâce à une variation positive des conditions climatiques. Les chasseurs-cueilleurs du paléolithique supérieur avaient cherché à se fixer là où les ressources naturelles abondaient. En Europe centrale, il y a 25 000 ans, les chasseurs de mammouths de Pavlov et de Dolni Vestonice avaient construit des abris ; leurs techniques s'étaient perfectionnées. Au Levant, au XIIe millénaire, les « Natoufiens » du Carmel et de Galilée s'étaient comportés de même. Le brutal épisode sec et froid du Dryas récent, entre 11 000 et 10 000 av. J.-C., les avait renvoyés à la mobilité. Au IXe millénaire av. J.-C., avec le retour généralisé des précipitations et de la chaleur, les phénomènes de sédentarisation se manifestent à nouveau et s'étendent au Proche et au Moyen-Orient. La permanence des établissements entraîne une exploitation intensive des espèces végétales et animales qui se trouvent dans leur voisinage. Parmi les espèces végétales, des fruits et des baies sauvages, des légumineuses (pois, lentilles) et des graminées (blé, orge, avoine, seigle). Celles-ci sont la clef du développement des civilisations ; sous un faible volume et de conservation aisée, elles possèdent une haute valeur énergétique. Le blé et l'orge ne poussent à l'état sauvage qu'en Orient ; on les y trouve aujourd'hui encore sur les hauteurs du Levant et dans les piémonts du Taurus et du Zagros (le blé entre 500 et 1 000 mètres, l'orge avec une distribution plus large). Parmi les espèces animales qui vont jouer aussi un rôle important se trouvent, dans la zone à végétation arborée – les hauteurs du Liban, le flanc des chaînes du Taurus et du Zagros –, le sanglier et la chèvre qui se nourrit de feuillages ; dans la steppe herbeuse – aux marges du grand désert syro-arabe ainsi que sur les plateaux anatolien et iranien –, des ruminants comme la gazelle et le mouton, ce dernier particulièrement vulnérable du fait de sa grégarité ; le mouton ne se trouve pas au Levant, seulement plus à l'est, au-delà du moyen Euphrate et jusque dans les steppes de l'Asie centrale. Avec ces avantages naturels, l'Asie du Sud-Ouest, qui a retrouvé dès la fin du Xe millénaire des conditions climatiques proches de celles qu'elle connaît actuellement, entre, vers 8 000 av. J.-C., dans une phase « d'optimum climatique » qui va perdurer jusqu'au Ve millénaire ; c'est dire que pendant trois mille ans cette région va bénéficier de conditions exceptionnellement favorables, avec des pluies d'été et des hivers doux. La steppe herbeuse s'étend et la forêt à feuilles caduques, avec des arbres comme le chêne, couvre les hauteurs du Liban, du Taurus et du Zagros.

La part de l'homme dans le processus de néolithisation

La population s'accroît, l'archéologie en témoigne. Certains préhistoriens estiment que, dans une telle conjoncture, la pression démographique a pu être le moteur du changement. D'autres rejettent tout déterminisme géographique, économique ou démographique. Ainsi, pour Jacques Cauvin, les hommes du Levant auraient connu dès le Xe millénaire av. J.-C. une « mutation mentale », un « ébranlement idéologique » qui les aurait amenés à conceptualiser le surnaturel et le divin sous la forme d'un dieu Taureau et d'une déesse-mère. Cette « révolution », dont témoignerait l'apparition de nouveaux symboles, serait à l'origine, directe ou indirecte, de l'agriculture et des changements qui vont suivre. La difficulté de cette « option théorique », telle que la présente son auteur, est qu'elle ne trouve guère d'appui sur le plan archéologique. Les données dont nous disposons suggèrent plutôt que la motivation de l'homme dans le déclenchement et le déroulement des processus de néolithisation, et plus précisément ceux de la domestication des plantes et des animaux, n'est pas à chercher ailleurs que dans la sublimation de ses instincts ou, d'un point de vue moins optimiste, dans son désir jamais assouvi de s'approprier ce qui l'entoure. Dans les conditions permissives qu'a connues l'Orient à partir de 8 000 av. J.-C., l'intervention humaine a été décisive ; mais il a suffi d'une poussée faible, comme celle qui ouvre un cadenas à chiffres lorsque sa mystérieuse combinaison est correctement alignée. La pression démographique aidant, les contraintes d'une nature accueillante ont été aisément surmontées.


Les processus de domestication des plantes et des animaux : des moments relativement brefs, mais d'une cruciale importance

Ces processus sont p cadre de vie sédentaire, mais ils ne sont pas synchrones. Le passage de la cueillette des graminées à la culture des céréales, celui de la chasse à l'élevage ne se sont pas développés dans les mêmes lieux et selon les mêmes modalités. La fixation des chasseurs-cueilleurs, leur attachement à un territoire ont sans doute rendu plus attentive leur observation des plantes et des animaux qui les entouraient, jusqu'à les conduire, de manière indépendante, à la découverte de principes et d'idées allant dans le sens d'un accroissement du profit qu'ils pourraient tirer de leur environnement. Un déclic s'est produit, dans chaque cas, avec la formulation de projets ; qui dit projet dit action ; l'invention des techniques a suivi. Dans la première moitié du VIIIe millénaire et en fonction des ressources propres à chaque région, les processus de domestication ont conduit au Levant aux premières formes de l'agriculture ; plus à l'est, aux premières formes de l'élevage.

Au Levant, l'intérêt des chasseurs-cueilleurs installés dès la fin du Xe millénaire av. J.-C. dans les oasis de la vallée du Jourdain, la dépression de Damas et la vallée du moyen Euphrate, semble s'être porté sur les céréales ; de manière empirique, ils ont pu chercher, en semant des grains, à densifier des champs naturels ou à les rapprocher de leurs habitations. Ces opérations ne constituent pas encore à proprement parler une forme d'agriculture ; mais le hasard des manipulations a pu conduire à des sélections fortuites dont le succès, reconnu, a incité à une action programmée. Dans le même temps, dans les vallées du Taurus et du Zagros, les chasseurs-cueilleurs qui s'étaient établis dès le IXe millénaire av. J.-C. dans la zone à forêt claire se sont intéressés davantage aux animaux. La consommation plus grande qu'ils font de légumineuses (pois, lentilles) est peut-être une indication d'une moindre abondance des céréales ; mais surtout, ils ont accès, dans la steppe herbeuse où ils vont chasser, à des troupeaux de moutons sauvages, d'approche facile. Des animaux jeunes, aisément capturés, ont pu être rapportés vers les habitations, d'abord pour le plaisir de la compagnie et du jeu ; lorsque ces animaux ont survécu et sont parvenus, en captivité, à l'âge de la reproduction, les avantages d'une appropriation organisée sont vite apparus. Au-delà des soins de leur entretien, on a veillé à la reproduction de ces animaux déjà familiarisés ; ainsi est née une forme de proto-élevage. Bientôt la nécessité de nourrir, et plus commodément dans son habitat naturel, un troupeau plus nombreux, mais déjà contrôlable par quelques bergers, poussera hommes et bêtes vers la steppe herbeuse ; ainsi est inaugurée une forme primaire de pastoralisme qui s'appuie sur les sédentaires pour son approvisionnement en céréales.

Vers 7 500 av. J.-C., les moutons apparaissent massivement aux frontières orientales du Levant sur les sites du moyen Euphrate ; ils descendent, avec la steppe qui s'étend au sud, vers la région de Damas, puis sur le plateau jordanien ; avant la fin du VIIIe millénaire, ils seront dans la région de Pétra. Ce mouvement des premiers éleveurs s'accompagne de contacts et d'échanges – viande contre céréales – avec les premiers agriculteurs du Levant méditerranéen, contacts qui se développeront jusqu'à une véritable symbiose ; la fusion des stratégies alimentaires donnera naissance à un nouveau système économique, agro-pastoral, d'un formidable dynamisme grâce à sa grande souplesse d'adaptation à tous les milieux naturels par modulation de ses composantes. Ainsi libérés des contraintes de la nature, les hommes peuvent désormais s'installer dans les lieux de leur choix, jusque dans des zones semi-arides où, jusque-là, ils n'avaient connu que des campements. À partir de 7 000 av. J.-C., les phénomènes de néolithisation s'étendent à l'ensemble du Proche et du Moyen-Orient ; au-delà, vers l'Europe orientale ; un peu plus tard, vers l'Égypte.

Des transformations de l'économie et du mode de vie mises en évidence par l'archéologie

L'usage généralisé de la poterie au cours du VIIe millénaire est peut-être lié à l'apparition du lait, produit secondaire de la domestication animale ; un autre produit secondaire est la laine. Les techniques de la domestication du mouton sont étendues à d'autres espèces ; à la chèvre, au porc, aux bovidés. Sur le plan social, la nouvelle économie entraîne une organisation différente des espaces habités ; le village éclate pour faire place à ceux des animaux que désormais il abrite. La diversité des pratiques agricoles et pastorales conduit à une répartition des tâches à l'intérieur de chaque groupe, mais sans que l'on puisse déjà parler de spécialisation des fonctions ; la population croît en nombre ; les établissements se multiplient et s'étendent mais la structure sociale demeure égalitaire, sans distinction notable de statut ou de richesse. Des constructions exceptionnelles – terrassements – ont exigé parfois un effort collectif ; des bâtiments non destinés à un usage domestique répondent au besoin des sociétés de tout lieu et de tout temps de transmettre aux jeunes générations le savoir et les connaissances, les mythes et les rites, indispensables à la cohésion du groupe et à sa survie. Certaines constructions récemment découvertes dans le Taurus oriental, riches en symboles animaliers, gravés ou sculptés, évoquent la tradition des grottes « ornées » du paléolithique supérieur d'Europe occidentale, théâtre supposé de rites d'initiation. L'imaginaire collectif évolue avec les changements de paysage, les déplacements et les échanges qu'entraîne le nouveau mode de vie. L'horizon s'élargit et avec lui l'explication que chaque groupe se donne du monde qui l'entoure, et de sa place propre dans ce monde. À une conscience mythique de structure stationnaire, solidaire d'un horizon limité, succède une conscience de mouvement. L'impression naît pour nous que quelque chose se passe, qui va prendre de l'importance par la suite et qui conduira, deux millénaires plus tard, à la conscience historique et à un comportement religieux ; pour l'instant, sur l'horizon du Ve millénaire av. J.-C., les mythes ne font pas encore référence à des dieux et des déesses.

Les fondements de la civilisation orientale sont désormais établis. Avec le Ve millénaire av. J.-C., nous abordons la phase de transition dite protohistorique. Le climat change, les hivers sont plus marqués, les précipitations diminuent, mais la subsistance des hommes de l'Asie du Sud-Ouest dépend à présent de leur technologie. Toutefois, ce ne sera guère qu'en Mésopotamie et en Susiane, régions riches en eau, que le développement socioculturel se poursuivra désormais dans toute sa vigueur et sa diversité.L'abondance des ressources naturelles, la fertilité du sol et la capacité des agriculteurs à produire des surplus, ainsi que le développement des échanges et la recherche des objets de prestige, accéléreront la spécialisation des fonctions artisanales et autres, la stratification et la hiérarchisation de sociétés plus nombreuses. Les tensions internes, qui s'aggravent, renforceront les contraintes de la morale sociale tandis que se développera une éthique collective. C'est dans ce contexte qu'émergeront les concepts du surnaturel et du divin, la religion se constituant sous sa forme archaïque ; vers 3 000 av. J.-C., la représentation de la divinité prendra forme humaine. Parallèlement, les problèmes de gestion et d'administration auront conduit à l'invention de la comptabilité, puis de l'écriture dont l'évolution trouvera son aboutissement avec les premiers textes littéraires, vers 2 500 av. J.-C., en même temps que, sur le plan politique, se sera constituée la cité-État.

Jean Perrot
Avril 2001
 
Bibliographie
Revue Paléorient(26 volumes depuis 1975) Revue Paléorient(26 volumes depuis 1975)

Editions du CNRS
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Les premiers hommes au pays de la Bible Les premiers hommes au pays de la Bible
Collectif
Les Dossier d’archéologie, Faton éd. N° 100

Sur les rives du Jourdain Sur les rives du Jourdain

In Les Dossier d’archéologie N°203
Faton

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