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Capitale d'un petit État composite qui n'existe que depuis 1918, Prague a été auparavant capitale d'un royaume puis capitale d'un fastueux empire médiéval. Dans cette boucle de la Moldau, les drames, les guerres et les périodes fastes alternèrent pour nous léguer ce qui est aujourd'hui une des plus belles villes d'Europe centrale.

Sur le blason de Prague, on lit Praha matka mest, c'est-à-dire « Prague, mère des villes ». L'expression peut surprendre si l'on fait référence à l'époque où les premières tribus slaves s'installent au bord de la rivière Vltava ou Moldau, au Ve siècle de notre ère. Certes, Rome amorce alors un long déclin, mais elle a connu précédemment une croissance spectaculaire et de multiples cités l'ont imitée jusqu'aux limites de l'Empire, fixées sur le Rhin et sur le Danube.

Si l'on se reporte au début du XIVe siècle, quand s'éteint la dynastie nationale des Premyslides, illustrée dès le Xe siècle par un martyr, saint Wenceslas, et plus tard par quelques grands conquérants comme Ottakar II, le bilan est encore modeste. Entre les collines de Vysehrad et du Hradcany, où les souverains ont alternativement installé le siège de leur pouvoir, l'espace n'est que faiblement occupé. Seule l'arrivée de nombreux colons allemands, à partir du XIIe siècle, a permis de développer l'urbanisation à l'ouest de la rivière, dans le quartier appelé Mala Strana – littéralement le « petit côté ». Un plan assez régulier, autour d'une place centrale, répond au lacis de ruelles situé à l'est du fleuve, dans la Vieille Ville où Stare Mesto, qui rassemble le quartier commerçant du Tyn, établi depuis le Xe siècle, et un ghetto juif, délimité vers 1230.

La capitale de Charles IV de Luxembourg, roi de Bohême

Le grand tournant est marqué par le règne de Charles IV de Luxembourg, roi de Bohême en 1346 et empereur du Saint-Empire romain germanique en 1355. Jusqu'à sa mort, en 1378, ce souverain essaie de créer une véritable capitale.

Son horizon n'est pas limité au pays tchèque. Prince contemporain du gothique international, formé à la Cour de France et estimé chez les papes d'Avignon, il conçoit le projet de redonner une certaine unité à son domaine, qui inclut une grande partie de l'Europe centrale, avec quatre-vingts villes libres et trois cents États, quelques-uns substantiels, mais la plupart minuscules. C'est dans cet esprit qu'il fixe les règles d'élection de ses successeurs par la Bulle d'or de 1356. Pour marquer le renouveau il fait compléter la chapelle de Charlemagne, à Aix, par un somptueux chœur gothique. Cette forme d'art va également caractériser la ville de Prague.

Un quartier supplémentaire, la Nouvelle Ville ou Nove Mesto, est développé selon un plan aéré. La continuité est désormais assurée entre Vysehrad et Hradcany. Une « Voie royale », ponctuée de belles tours, traverse Stare Mesto et Mala Strana, en direction du château. Le pont Charles, admirable réalisation de l'architecte Peter Parler, établit la liaison entre les deux rives du fleuve : il repose sur les ruines d'un pont ancien, d'où un tracé un peu brisé qui ajoute au charme de la construction. Le même maître d'œuvre relaie Mathieu d'Arras pour dresser, sur la colline du château, une nouvelle cathédrale dédiée à saint Guy. Par ses dimensions, inspirées de l'art français, le chœur écrase d'emblée tous les monuments préexistants, parmi lesquels le couvent Saint-Georges et la résidence royale. Le logis du souverain est éclipsé de la même façon par la Sainte-Chapelle du château de Karlstein, construit à l'ouest de la ville pour abriter les joyaux du Saint-Empire.

Cette célébration est d'autant plus extraordinaire qu'elle commence à un moment où une grande partie de l'Europe est accablée par les conséquences de la Grande Peste, auxquelles s'ajoutent les ravages de la guerre de Cent Ans. Quand Charles IV meurt, Prague n'égale pas Londres, Paris ou les villes de Flandre et d'Italie du Nord, même décimées. Mais, face à Rome en plein marasme, la cité de la Vltava exprime bien la renaissance apparente de l'empire. À l'est du Rhin, Prague est alors la seule agglomération approchant des cinquante mille habitants. Berlin reste encore une bourgade où les Hohenzollern n'ont toujours pas pris place. À Vienne, les Habsbourg attendent : l'université n'a été fondée qu'en 1365, dix-sept ans après celle de Prague.

Des Hussites à la Renaissance

C'est précisément le recteur de l'université, Jean Hus, qui inaugure un nouveau cycle de l'histoire de Prague, au début du XVe siècle. Il dénonce tout à la fois la décadence de l'Église et l'influence allemande, redevenue très forte pendant le règne de Wenceslas IV, fils de Charles IV. La chapelle de Bethléem, où il utilise la langue tchèque pour exalter la population de la Vieille Ville, contraste par son dépouillement avec l'art officiel, propagé des églises à cet hôtel de ville doté dès 1410 de sa fameuse horloge astronomique.

Après le supplice de Jean Hus, brûlé vif sur ordre du concile de Constance, Prague devient pour vingt-cinq ans un bastion de ses partisans. Dans cette Genève avant la lettre, défendue par l'armée de Zizka de Trocnov, l'essor artistique est brisé. Le quartier de Mala Strana est dévasté. Symboliquement, les travaux de la cathédrale sont interrompus.

Un renouveau véritable n'apparaît qu'après 1470, quand la Bohême tombe sous la domination des Jagellon de Pologne. La Renaissance, précoce à Cracovie, commence à nuancer le gothique dans la grande salle Vladislas du château. Elle s'épanouit plus largement quand les Habsbourg s'installent à leur tour à Prague, après 1526. De 1576 à 1611, Rodolphe II prend en quelque sorte le relais de Charles IV : il semble regretter la montée de Vienne, manifestée depuis la fin du XVe siècle par la construction de la cathédrale Saint-Étienne et le développement de la Hofburg. C'est au Hradcany qu'il aime s'entourer d'une cour de philosophes et d'artistes. D'élégants sgraffites (décorations murales) ornent des architectures partiellement inspirées de l'Italie, du cœur de la Vieille Ville au palais Schwartzenberg. Des collections fabuleuses sont rassemblées dans les nouvelles salles du château. Prague ne s'agrandit pas mais s'embellit dans une certaine sérénité et une relative tolérance, que l'empereur étend également aux juifs : une situation exceptionnelle dans un siècle marqué, un peu partout, par les déchirements issus de la Réforme.

Cependant l'accalmie semble devoir prendre fin en 1618. La deuxième défenestration de Prague est le prétexte au déclenchement de la guerre de Trente Ans, terrible pour toute l'Europe centrale. Les nobles tchèques, qui ont précipité les représentants de l'empereur Mathias dans les fossés du château, puis refusé de reconnaître Ferdinand II de Habsbourg, son successeur, comme roi de Bohême, sont écrasés à la Montagne Blanche, aux portes de la capitale, le 8 novembre 1620. Prague est réduite à vingt-cinq mille habitants. Va-t-on revoir, aggravée, la rupture artistique des temps hussites ? Au contraire.

Le baroque, un nouvel élan

Dès les années 1630, Wallenstein, un noble tchèque qui a accepté de servir Ferdinand II, donne le signal d'un redémarrage, en installant en plein cœur de Mala Strana un énorme palais dont la Sala Terrena, ouverte sur un vaste jardin orné de statues maniéristes, évoque Florence et Rome. Abbés, aristocrates et ambassadeurs lui emboîtent le pas : une accélération se produit vers la fin du siècle, alors que le grand épanouissement du baroque viennois commence, lui aussi, après la victoire de 1683 contre les Turcs.

L'adjectif baroque est naturellement associé au nom de Prague. Pourtant même si les plus grands architectes, et notamment ceux de la famille des Dientzenhofer, venus de Franconie, connaissent les modèles romains et viennois, leurs réalisations ont une originalité très marquée. En premier lieu, il faut signaler qu'il n'y a pas de bouleversement du plan urbain : tout s'inscrit dans le cadre médiéval. Charles IV avait vu grand, en créant la Ville Nouvelle : on n'a nul besoin de dépasser les limites du XIVe siècle. On ne restructure même pas les parties les plus anciennes de l'agglomération : aucune grande percée à la romaine ne traverse Mala Strana et Stare Mesto. Il ne s'agit que d'insérer élégamment les sanctuaires de la Réforme et les somptueuses résidences de quelques princes, non d'organiser l'espace autour d'un palais royal désormais vide.

L'harmonisation partielle des façades, dans certaines rues, s'accommode des sinuosités préexistantes. L'utilisation des espaces verts étagés encore disponibles à Mala Strana achève de créer les conditions d'une symphonie inédite entre le gothique et le baroque. Une vague ocre ponctuée de coupoles dorées monte à l'assaut du château de Charles IV, laissant émerger les tours de la Voie royale et les flèches des églises jadis hussites.

Dans un tel mouvement d'ensemble, on comprend que beaucoup de constructions prennent un rythme presque musical, plus proche de Borromini et des frères Asam que du Bernin : on le voit en particulier à la façade de Saint-Thomas, où à l'intérieur de Saint-Nicolas de Mala Strana, triomphe d'une mécanique ondulatoire particulièrement séduisante.

Les statues de grès omniprésentes constituent des notes plus graves. Les combattants de la foi qui escortent Jean Népomucène, un martyr canonisé en 1721 pour oblitérer le souvenir de Jean Hus, ou les atlantes du palais Clam-Gallas, ont des accents préromantiques. Peut-être certains grands artistes comme Mathias Braun rappellent-ils ainsi discrètement que tout cet épanouissement se réalise dans un pays asservi.

À la fin du XVIIIe siècle la ville qui accueille Mozart pour la première de Don Giovanni, n'a encore que quatre-vingt mille habitants. Après 1754, l'architecte de Schönbrunn, Pacassi, a donné un coup d'arrêt au baroque en construisant au Hradcany, autour de la cathédrale, de longs bâtiments administratifs où seul le rococo du décor intérieur nuance le classicisme des lignes extérieures. Tout se passe comme si l'aspect du château annonçait le programme de centralisation et de germanisation inauguré par Joseph II et continué après 1815 par Metternich. Prague n'est plus qu'un chef-lieu de province. En 1867, la ville subit une humiliation de plus quand Vienne partage son pouvoir avec Budapest en pleine croissance.

Une grande métropole du XXe siècle

Tandis que les deux cités danubiennes décuplent leur population, tout comme Berlin, s'envolant vers les deux millions d'habitants, Prague atteint difficilement les 200 000 âmes à la veille de 1914. C'est après la création d'une république indépendante de Tchécoslovaquie, en 1918, et la construction d'un Grand Prague, en 1920, qu'une puissante métropole s'affirme : 800 000 habitants en 1930, 1,2 million aujourd'hui.

Du point de vue artistique, cette évolution a plusieurs conséquences. D'abord, la ville n'a subi les assauts d'aucun Haussmann. Pour aménager de grands boulevards et des places spacieuses, on a utilisé le tracé des anciens remparts et les espaces encore dégagés de Nove Mesto. Le seul secteur remodelé dans Stare Mesto a été le quartier juif, où l'on a conservé les monuments remarquables mais détruit, après 1893, les logements insalubres. En conséquence, si l'éclectisme et l'art nouveau ont trouvé matière à application, c'est de façon limitée.

L'art du Ring viennois a surtout inspiré le théâtre National et le grand Musée qui domine la place Wenceslas (Vaclavske namesti). Les lignes végétales du modem style à la parisienne ont concurrencé les dessins plus rigoureux de la Sécession viennoise.

Les grands hôtels de la Belle Époque sont significatifs à cet égard. Quant à la statue de Jean Hus, achevée en 1915 sur là place de la Vieille Ville, pour le cinquième centenaire du supplice, elle ressemble à un personnage de Gaudi.

La république de l'entre-deux guerres a d'abord fait œuvre pieuse en achevant la construction de la cathédrale gothique, devenue le symbole d'une indépendance perdue aux siècles baroques. Mais, à quelques exceptions près, le style fonctionnel, fortement affirmé sur la colline de Vitkov, pour le mémorial à Zizka de Trocnov, n'a pu se propager qu'à la périphérie de la ville, notamment dans quelques cités modèles. Même remarque pour les apports discutés de la démocratie populaire, après 1948. Ajoutons que Prague, occupée par les Allemands de 1939 à 1945 et représentée auprès des alliés par deux résistances distinctes, a peu souffert des bombardements de la deuxième guerre mondiale.

La domination parfois brutale des Habsbourg s'était accompagnée d'une conservation et d'un développement du patrimoine accumulé du gothique au baroque. Les drames du XXe siècle ont limité l'indépendance réelle du pays à vingt années, de l'avènement de Mazaryk en 1918 à la démission de Benes, après la conférence de Munich, en 1938. Mais, même aux heures les plus sombres de la pression nazie, même après le coup de Prague de 1948 et l'écrasement du printemps de 1968, la ville a gardé une partie de l'atmosphère inimitable léguée par l'histoire : celle d'un Paris, capitale de l'Europe centrale, évoqué par l'enfilade de ponts de la Vltava, celle aussi d'une synthèse intégrant même les adjonctions les plus récentes. De vastes campagnes de restauration ont concrétisé, depuis plus de dix ans, une volonté d'effacer les conséquences de certaines négligences. L'extraordinaire résurrection de la place de la Vieille Ville, enfin délivrée de ses échafaudages, est l'image de marque de ce travail. Après la « révolution de velours », et sous la présidence de Vaclav Havel, toutes les conditions sont réunies, pour que retentisse à nouveau dans toute sa splendeur la symphonie pragoise. Il faut l'écouter et la contempler depuis les hauteurs de Strahov, qui commandent l'un des plus beaux panoramas urbains de la vieille Europe c'est là que la formule « Prague mère des villes » prend vraiment son sens.

Jean-Pierre Wytteman
Septembre 1990
 
Bibliographie
Histoire de Prague Histoire de Prague
Bernard Michel
Histoire des grandes villes du monde
Fayard, Paris, 1998

15 promenades dans Prague 15 promenades dans Prague
Léon et Xavier De Coster
Guide Culturel Vert
Renaissance du Livre, Bruxelles, 1997

Guide littéraire de Prague Guide littéraire de Prague
Patrick Bourdichon
Hermé, Paris, 1999

Prague d’or Prague d’or
Patrizia Runfola
Institut français de Prague, Prague, 1992
Histoire de la création littéraire et artistique à Prague dans les années 20.
Prague fin de siècle Prague fin de siècle
Wittlich Petr
Flammarion, Paris, 2001
Panorama des arts pragois entre 1890 et 1914.
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