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Notre Seigneur l'Ours
Pierre Lévêque
Professeur émérite d’histoire ancienne Président d’honneur de l’université de Besançon
 
 

Dans les premières communautés humaines d'Homo sapiens, les animaux sont étroitement liés à l'homme, ne serait-ce que par la cohabitation dans la forêt et par les nécessités de la chasse, seule capable de fournir de la nourriture. Tout a changé, ou presque, des conditions de l'existence, mais les rapports de l'homme et de l'animal demeurent une immense problématique, à laquelle il est bon de s'affronter. Nous le ferons sur un exemple hors de pair, celui de l'ours, qui vit pleinement dans notre imaginaire depuis le temps des cavernes – où les « passages d'ours » ont souvent lissé la pierre – jusqu'à nos berceaux où règne Sa Majesté l'ours en peluche.

Les ours de la préhistoire

Dès le Paléolithique, l'ours tient sa partie dans l'imaginaire des hommes et l'on peut à nouveau avancer l'hypothèse d'un culte de l'ours, si chère aux savants du XIXe siècle. En témoignent des grottes où un crâne d'ours est placé dans un renfoncement naturel comme pour accueillir les hommages des fidèles.

Au Régourdou (Dordogne), on a exhumé un ensemble funéraire néandertalien très complexe de puits, pierres et coffrages ; une vaste fosse, surmontée d'une dalle de presque une tonne, contient le squelette d'un ours brun, complet, mais dont les différents éléments, disposés avec soin, n'occupent pas leur position anatomique. Autour de cet ours héroïsé, d'autres ossements d'ours brun, et même une petite tombe humaine, manifestement accessoire. La réalisation de cette sépulture a dû demander un travail considérable, pour des hommes qui ne disposaient pas de moyens techniques. Il s'agissait donc là d'une praxis culturelle d'une grande importance pour la communauté qui avait la foi dans ce grand ours afin d'attirer sur elle l'attention bienveillante des puissances surnaturelles de la forêt.

Des documents figurés paléolithiques montrent, sur des « bâtons de commandement », une tête d'ours entourée par un phallus et une vulve béante, ce qui oriente nécessairement vers un symbolisme où l'ours est vecteur de fécondité. Ces représentations dispensent un discours abstrait étonnamment fort, où l'ours s'affiche au sein d'une symbolique bipolarisée des sexes qui est le message principal des cavernes.

Les ours de l'anthropologie

Les enquêtes des anthropologues sur les ours du Grand Nord, en Sibérie, en Scandinavie et dans l'extrême nord de l'Amérique donnent des résultats qui sont bien dignes d'être comparés avec ceux que fournit la préhistoire. Dans toutes ces cultures, l'ours est l'esprit de la forêt, le suprême compensateur des énergies cosmiques. Aussi bien chez les peuples ouralo-altaïques de l'Eurasie septentrionale qu'en Alaska, il est assimilé à la lune, règne sur la fécondation et le cycle végétal. Il est l'ancêtre des groupes humains, d'où ses vocables de Grand-Père, Grand-Oncle, Grand-Mère qui permettent au surplus d'éviter d'enfreindre un tabou linguistique et de révéler son nom, dangereux à prononcer, comme celui de toutes les puissances primordiales. Il est largement présent aux initiations ; il enlève les filles, que son pouvoir de séduction rend fort consentantes, et il leur donne une postérité glorieuse.

Parallèlement, il a d'étranges pouvoirs cosmiques. Il est le protagoniste de la chasse céleste. Mangi l'ours poursuit le renne Xoglen qui a ravi à la terre la lumière du jour, plongeant le monde dans les ténèbres. Mangi, dont les skis laissent une large tache blanche à travers l'immensité céleste – la Voie lactée –, rattrape le voleur et ramène le soleil sur la terre. Depuis, chaque soir, Xoglen dérobe le jour, que, chaque matin, Mangi lui reprend. Ce mythe a une attestation d'une haute antiquité, puisqu'il est représenté sur une peinture néolithique de Yakoutie.

Ce distributeur du jour et de la nuit est aussi le régulateur des saisons par son propre rythme biologique d'hibernation, et aussi par sa constellation de la Grande Ourse dont la position au firmament est liée à l'enchaînement des saisons.

Mais ce grand fauve se distingue plus encore par ses relations exceptionnelles avec l'homme, qui font de lui un héros culturel et lui permettent de dominer de sa haute figure la totalité de l'espace imaginaire. C'est ce que montrent les études récentes, notamment chez les Toungouses de la Sibérie occidentale et sur les Inuit du Canada, qui accusent ses liens avec le chamanisme et font de lui un esprit du Grand Nord.

De cette intime liaison, de cet amalgame homme-ours résultent trois grandes directives qui traduisent ses pouvoirs fondamentaux.

L'ours est, d'une part, le séducteur, le charmeur irrésistible des femmes qui ne peuvent résister à ce surmâle. Dans maintes épopées, il est le père ou l'ancêtre de héros très fiers de leur ascendance ursine. Le folklore l'utilise allégrement : des images d'Epinal du XIXe siècle le montrent au bal du samedi entraînant sa cavalière fascinée dans une danse pantelante.

D'autre part, l'ours est responsable des âmes des défunts. Dans bien des contes médiévaux il se gonfle des âmes du purgatoire, qu'il remontera ensuite dans le monde des vivants, les laissant échapper dans le populaire « pet de l'ours » qu'il émet au moment de son réveil printanier, véritable résurrection où il entraîne ses fidèles. Rien d'étonnant à ce qu'il apparaisse au Moyen-Âge dans des vies de saints, surtout en territoire germanique – ainsi Berne, la capitale de la Suisse, porte un des noms de l'ours et saint Gall est accompagné de son ours protecteur qui lui rend ainsi grâces de lui avoir ôté une douloureuse épine de la patte…

Ensuite la chasse à l'ours reste l'un des thèmes les plus prisés du folklore. En Sibérie, par exemple, elle commence par les étreintes amoureuses d'un ours et d'une fille, hiérogamie (union sacrée) débouchant sur un échange de cadeaux, et continue par d'étranges pratiques où l'on cherche à assumer la réconciliation des chasseurs avec les esprits des animaux tués, par la danse où les femmes mugissent comme des ourses, mordent et égratignent, atteignant d'horribles paroxysmes ; elle se termine par la résurrection de tous les animaux, dont on a conservé les crânes dans des sacs de voyage.

Les mythes ordonnés de l'ours

Aussi riche en documentation ursine que l'anthropologie et ses dérivés folkloriques, la mythologie organisée de certains peuples indo-européens retient l'attention. Pour ne pas alourdir mon propos, je retiendrai seulement ses formes celtiques et grecques.

Les Celtes honorent Artio, une déesse qui porte le nom indo-européen de l'ours. Le genre de cette Artio étonnera d'autant moins que arktos est aussi féminin en grec et que l'ours apparaît comme à la fois mâle et femelle. Un bronze de Berne la représente en vraie Terre-Mère, assise devant un énorme ours avec, sur un arbre, un panier de fruits, car elle est aussi promotrice de fertilité.

Un document pittoresque a été découvert à Bollendorf dans la vallée de la Moselle : il s'agit d'une inscription gravée dans le rocher : Artioni Biber, « à Artion Biber ». Un certain Biber fait donc une consécration à la déesse ; il a lui-même un nom animal, puisque Biber, c'est le castor…

Quant au roi Arthur, personnage-clé des romans bretons, il porte le nom d'Arth, qui signifie aussi bien ours que guerrier. Roi d'Irlande, il est le fils de Conn Catchathach – donc Ours fils de Chien –, ces deux animaux, symboles de la souveraineté, étant interchangeables dans cette mythologie qui a sa logique très spécifique.

Chez les Grecs, l'ours est l'animal chéri d'Artémis, déesse – asiatique d'origine – de la chasse, mais aussi de la préservation de la nature sauvage. Visitons-la dans son sanctuaire attique de Brauron où elle est honorée, de même qu'Iphigénie, dans un sanctuaire voué aux forces de fécondité où l'on offrait les vêtements des femmes mortes en couches. Le mythe contait que les habitants de Brauron avaient tué un ours appartenant à la déesse, qui les châtia en leur imposant un rituel. Athènes désignait chaque année des fillettes de dix ans choisies dans les familles les plus nobles et que l'on vêtait pour la circonstance d'une tunique safran, dite crocote, qui imitait le pelage de ce seigneur des animaux : cette crocote fait d'ailleurs difficulté pour nous, car, ici symbole de la virginité, elle est le plus souvent utilisée comme arme de séduction féminine. Les fillettes étaient appelées « oursonnes » et elles étaient réputées « faire l'ours ». Au cours de leur retraite, elles logeaient dans un édifice de construction soignée avec un portique en forme de pi. Aucun doute qu'il s'agisse ici de rituels d'initiation où un collège de fillettes représentait toute une classe d'âge, à l'orée d'une prépuberté plus que de la puberté. On en voit mieux le sens depuis qu'on a interprété de petits vases qui représentaient le cérémonial. Il commençait par une épreuve de course, censée réveiller les forces de la terre et de la procréation, comme dans tant de liturgies helléniques similaires. Puis apparaissait un grand ours, un prêtre assurément vêtu d'une peau animale, et les petites de s'enfuir de toute leur énergie. Pourquoi ? Parce que cet ours était, au symbolique, l'initiateur sexuel qui les possédait pour les préparer à « faire la femme » après avoir « fait l'ourse ». Dans l'imaginaire les filles devenaient femmes, et il fallait pour cela que l'on fît appel à l'ours, de chassé devenu chasseur, avec toutes les équivoques bien connues sur chasse et sexe. Elles pouvaient désormais assumer leur destin, délivrées par l'ours impérieux de leur passé de fillettes. Qu'Artémis soit la bénéficiaire du scénario n'étonne point, puisque cette déesse fondamentalement vierge a des fonctions d'« éleveuse d'enfants », comme disaient les Grecs, et qu'elle suit ses petites fidèles de la conception et de la naissance jusqu'à la puberté et au mariage.

D'autres mythes interfèrent à Brauron avec celui de l'ours, montrant l'extrême richesse de ce sanctuaire rustique. Iphigénie, devenue prêtresse dans la barbare Tauride (Crimée), s'échappe avec son frère Oreste, qu'elle s'est refusée d'immoler, et elle revient en Attique grâce à la protection de sa fidèle patronne Athéna, à charge pour elle de fonder un temple pour Artémis. C'est ce qu'elle fait à Brauron, où elle s'installe et où elle restera jusqu'à sa mort : « Et toi, Iphigénie, écrit Euripide dans l'Iphigénie en Tauride, sur les saints (???) gradins de Brauron, tu seras porte-clefs de son temple, ont t'y inhumera après ta mort : à toi l'on consacrera les somptueux tissus que laissent chez elles les femmes mortes en couche ». Iphigénie, dont le nom signifie « qui fait naître dans la force », a apporté un Xoanon d'Artémis, une vieille statue de bois entourée d'un grand prestige ; elle finit ici sa « carrière », comme une héroïne consacrée à Artémis dans cette enceinte sacrée où étaient invoquées virginité et fécondité au cours de scénarios où les ourseries avaient une grande place.

Rien d'étonnant que, dans cette atmosphère de ferveur féminine, les oursonnes et leurs parents aient offert tant de consécration : des bijoux et des miroirs, des tablettes votives et de remarquables sculptures. Ce sont des bas-reliefs montrant les fidèles portant leurs offrandes à la déesse, entourée de ses animaux familiers (biches, chèvres…), et surtout des statues de petites filles graves ou mutines, des oursonnes bien sûr, qui se vouaient ainsi à leur maîtresse. Des inscriptions donnent un inventaire des offrandes qui permet de compléter la riche documentation archéologique.

Un texte passionnant d'Aristophane dans sa Lysistrata permet de mesurer combien ces oursonnes étaient intégrées dans les sacerdoces athéniens réservés aux fillettes et aux jeunes filles. Il énumère les fonctions religieuses que pouvaient assumer ces adolescents : « Nous abordons un sujet utile à la cité ; c'est naturel, puisqu'elle m'a nourrie dans le luxe et l'éclat. Dès l'âge de sept ans j'étais arréphore [porteuse d'objets sacrés] ; à dix ans je broyais le grain pour notre patronne [Athéna] ; puis, revêtue de la robe de Safran, je fus ourse aux Brauronies. Enfin, devenue grande et belle fille, je fus canéphore [porteuse de panier] et portais un collier de figues sèches. » Des liturgies bien réglées accompagnent ainsi les filles jusqu'à la puberté et au mariage sous l'autorité d'Athéna et d'Artémis. L'ours y figure en bonne place, d'autant que le sanctuaire champêtre d'Artémis Brauronia avait une succursale en ville, sur l'Acropole.

Magnifique exemple d'une survivance des rites qui, dans les premières sociétés agro-pastorales, assuraient le passage des enfants à l'âge adulte par une retraite hors de la communauté – ce que l'Afrique noire nomme l'« école de brousse » – et des déguisements animaux qui insistaient sur l'unité du monde vivant et sur la sacralité des grands fauves.

Les Ourses du firmament

Les relations entre l'ours et les deux constellations de la Grande et de la Petite Ourses ont donné lieu à de nombreux développements mythiques qui évoquent le plus souvent des transformations en astres, thème productif de la mythologie grecque. Il en est ainsi de Callisto, la « Toute Belle », une Arcadienne qui fut aimée de Zeus et conçut de lui Arcas – un héros qui porte le nom de l'ours : Zeus voulut éviter que la mère et le fils, tous deux chasseurs, ne s'entretuassent et il les transforma tous deux en étoiles. Un conte très voisin est fourni par Hélicé, l'une des deux nymphes qui furent les nourrices de Zeus et qui étaient poursuivies par Cronos qui voulait les châtier d'avoir sauvé l'enfant. Zeus les transforma de même en constellations.

La philosophie grecque est née en partie du mythe, on le sait bien. Le thème de la Grande Ourse en est l'illustration. Héraclite d'Ephèse, que ses contemporains appelaient l'Obscur, tant sa pensée était ardue, proclame : « Frontière entre le levant et le couchant, l'Ourse est, en face de l'Ourse, la borne de Zeus le Serein ». Il considère le monde comme gardé par deux bornes infrangibles, la constellation de la Grande Ourse d'une part et une seconde borne, dont on sait par ailleurs que c'est Arcturus, la brillante étoile alpha de la constellation du Bouvier. La Grande Ourse assume le rôle de garante du lever et du coucher du soleil, d'autant plus aisément qu'elle ne connaît ni lever ni coucher, qu'elle ne s'abaisse jamais sous l'horizon, qu'elle peut présider ainsi aux cours des autres étoiles qui, elles, ont un lever et un coucher, comme au reste le soleil. Cette spécificité était déjà connue d'Homère, qui sait que « l'Ourse tourne sur place, observant Orion, et que seule, elle ne se baigne jamais dans les eaux d'Océan ». Quant à Arcturus c'est, étymologiquement, le « gardien de l'Ourse » qu'il aide dans son rôle d'auto-régulation de l'univers.

Ainsi les vieux mythes servent ici à affirmer le caractère infranchissable des limites imposées au cosmos : c'est une philosophie de la nature qui est en genèse et que l'on retrouve dans un autre vers du même Héraclite, où il exprime la certitude que le soleil ne dépassera pas ses mesures ; sinon les Erinyes le découvriraient et le rappelleraient à l'ordre.

Somptueuse évocation du rôle de l'Ourse, transposition au firmament de l'ours des cavernes ! Richesse ineffable de croyances dans les vertus salvatrices d'un fauve dont les ours en peluche, si chers à nos petits, sont la suite émouvante.

L'ours, la voie lactée et l'au delà

Jadis, une lutte sans merci eut lieu entre Ours noir et Ours gris car Ours gris avait volé le miel dont raffolait Ours noir. Ce dernier, sentant une fureur extrême l'envahir, engagea un long et terrible combat. Finalement, le voleur fut vaincu et, selon la coutume indienne, il fut chassé de la tribu. Depuis ce jour-là, Ours gris déambulait tristement, sans but. Il marchait longtemps, droit devant lui, sans se retourner, sans regarder où il posait ses pattes. Il ne voyait ni le ciel s'assombrir ni les flocons de neige qui commençaient à tomber et à recouvrir le sol. Il ne sentait ni le sol gelé ni le vent de plus en plus froid. Il marchait, marchait, s'enfonçant dans la nuit. La neige, qui ne cessait de tomber, recouvrait sa fourrure d'une couche de plus en plus lourde. Peut-être allait-il disparaître pour toujours ? À ce moment, il leva cependant la tête et discerna dans le ciel une piste blanche brillant de mille feux. Ours gris, qui un instant auparavant errait sans espoir, fut ébloui. Il courut vers cette piste, léger comme un oiseau, et grimpa vers le ciel. En bas, dans sa tribu, Ours noir et tous les animaux purent le voir galoper sur cette piste blanche : « Regardez, notre frère Ours gris a trouvé le pont des âmes qui mène aux territoires des chasses éternelles. » On raconte qu'Ours gris, le voleur de miel, ne revint jamais. Alors qu'Ours gris courait sur la piste blanche, Ours noir apercevait la neige qui recouvrait sa fourrure et qui se dispersait sur la piste, telle une pluie d'étoile. Les visages pâles appellent cette piste la voie lactée. Mais les Indiens savent que c'est la piste blanche menant aux territoires de chasse où se rend tout indien à la fin de sa vie. (Mythe indien d'Amérique, recueilli par M. Bournaud.)

Les noms de l'ours

Dans les langues indo-européennes, l'ours est en grec : arktos (D'où notre Arctique pour désigner le Grand Nord) ; en latin : ursus ; en celtique : art ; en sanscrit : rksa.

Dans les autres langues du domaine indo-européen on utilise des périphrases. En germanique : bjorn, bear… pour brun, de couleur brune : L'ours du Roman de Renart s'appelle Brun. En slave, et en russe : medvedi, le « mangeur de miel ».

Pierre Lévêque
Février 1997
 
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