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Mystiques espagnols du Siècle d'or
Philippe Conrad
Historien, rédacteur en chef de la Nouvelle Revue d'Histoire

La canonisation, au cours de la même année 1622, de saint Ignace de Loyola, de saint François Xavier et de sainte Thérèse d'Avila fait écho à l'éclatante floraison religieuse et mystique qu'a connue l'Espagne du XVIe siècle. Une fois accomplie l'épopée de la Reconquista et au moment où la quête du métal précieux vient quelque peu pervertir l'étonnante aventure de la conquête des Indes occidentales, les Espagnols du Siècle d'or poursuivent dans leurs cœurs et dans leurs âmes la « guerre sainte » remportée quelques décennies plus tôt contre l'ennemi musulman… L'historien Philippe Conrad a accepté de nous expliquer le climat religieux particulier de cette époque et d'évoquer les mystiques qui marquèrent l'Espagne et la chrétienté d'une empreinte durable.

L'Espagne du XVIe siècle voit se substituer à l'idéal chevaleresque bientôt raillé par Cervantès un élan mystique qui s'exprime souvent en des termes hérités de la tradition guerrière. Ainsi, s'adressant à ses religieuses, sainte Thérèse les exhorte à un combat d'une nature nouvelle, mais aussi total que ceux livrés jadis sous les murs de Grenade : « Vous toutes qui militez sous cet étendard, ne dormez pas ! Il n'est point de paix sur terre ! Ô bienheureux combat ! Que nulle ne déserte ! Aventurez votre vie car la gardera le mieux celle qui la tient pour perdue ! Suivons cet étendard, le Christ marche devant nous ! »

L'aspiration à une foi plus authentique

Contre une religion jugée trop dogmatique, contre la routine d'un ritualisme perçu comme trop superficiel, l'époque retrouve des tendances « spirituelles » ou « contemplatives » antérieures, exprimées dès le début du XIVe siècle au sein de l'ordre franciscain, mais aussi chez les dominicains rhénans tels que Maître Eckart (1260-1327), Johann Tauler (1300-1361) et Henri Suso (1295-1366). À la même époque, alors que la Flandre voit fleurir les béguinages et se développer les groupes de Frères de la Vie commune, le courant mystique y est représenté par Jan Ruysbroeck « l'Admirable » (1293-1381), puis par Thomas a Kempis (1380-1471), l'auteur présumé de L'Imitation de Jésus-Christ qui sera, jusqu'au XIXe siècle, l'un des livres de dévotion les plus lus. L'Italie voit se développer des courants analogues, notamment à travers l'œuvre d'une Catherine de Sienne (1347-1380), mais il faut attendre le début du XVIe siècle – la publication, en 1527, du troisième Abécédaire spirituel de Francisco de Osuna – pour que l'Espagne catholique vienne s'inscrire dans cette tendance nouvelle de l'expression de la foi.

Le succès remporté par l'œuvre d'Érasme à Séville, à Alcala de Hénarès et à la cour de Charles Quint – le propre secrétaire du souverain, Alfonso de Valdès, est tout à fait acquis au maître de Rotterdam – a préparé le terrain d'une plus grande recherche de l'intériorité, d'une aspiration au recogimiento qui est à la fois recueillement et retraite. Cette aspiration débouche rapidement chez les alumbrados ou « illuminés » sur des croyances hétérodoxes. Acquis au dejamiento – abandon à la grâce de Dieu –, ces chrétiens sont hostiles au monachisme, contestent l'importance des œuvres, affirment l'inexistence de l'enfer et l'inutilité de la confession ; détachés des cérémonies et des rituels traditionnels, doutant de la présence réelle de Dieu dans l'hostie, ils voient un obstacle dans le formalisme religieux. Il ne s'agit pas d'un courant hérétique organisé, plutôt d'un « climat spirituel » mais, dès 1525, l'Inquisition s'inquiète de ces dérives et dénonce précisément les erreurs de ces croyants désireux de fonder leur vie religieuse sur l'oraison mentale, la méditation, la recherche d'une union intime avec Dieu, sans intermédiaire ecclésial. La réaction inquisitoriale s'amplifie au cours des années 1530 contre les érasmistes et les alumbrados. Un procès est intenté en 1531 à Juan de Valdès, frère du secrétaire de Charles Quint ; Juan de Avila est arrêté en 1532, Juan de Vergara doit abjurer ses erreurs l'année suivante. Les autorités religieuses ne cachent pas leur méfiance vis-à-vis des formes de vie spirituelle fondées sur la libre inspiration des fidèles et sur la recherche de l'intériorité ; elles s'inquiètent aussi de pratiques s'adressant indistinctement aux plus savants des clercs et des laïcs en même temps qu'à la masse chrétienne, ce que confirme la mise à l'Index – en 1559 – des traités de spiritualité écrits en langue vulgaire. Il en faut cependant davantage pour faire obstacle au « pullulement mystique » évoqué par Marcel Bataillon, le grand historien de « l'invasion érasmienne » dans l'Espagne de Charles Quint : contenue par l'appareil ecclésiastique, l'aspiration à de nouvelles pratiques plus contemplatives va l'emporter de manière irrésistible au cours des décennies suivantes, à travers la vie et les œuvres d'une pléiade de saints qui compteront parmi les plus hautes figures de la tradition catholique.

Ignace de Loyola, du mysticisme à la Compagnie de Jésus

Chef de la véritable armée de combattants de la foi que constitue la Compagnie de Jésus, totalement dévoué à l'autorité pontificale pour mettre en œuvre la réaction contre la Réforme protestante, il a d'abord été l'un de ces « spirituels » qui ont parfois inquiété les autorités ecclésiastiques. Né en 1491, ce grand amateur de romans de chevalerie, ce guerrier grièvement blessé, à trente ans, au siège de Pampelune, avoue qu'il n'a été jusque-là qu'un homme « adonné aux vanités du monde et principalement à l'exercice des armes, avec un grand et vain désir d'y gagner de l'honneur. » C'est au cours de sa convalescence qu'il découvre la vie des saints dans la Légende dorée de Jacques de Voragine, en même temps qu'il est illuminé par la lecture de la Vie du Christ du chartreux Ludolphe de Saxe. Il se rend ensuite au sanctuaire basque d'Aranzazu, puis à Montserrat où, sous la direction spirituelle du bénédictin français dom Chanon, il se consacre à la prière et à des expériences ascétiques extrêmes, génératrices de visions et de larmes, qui décident de sa vocation. Il gagne Barcelone, puis l'Italie d'où il s'embarque à Venise pour la Terre sainte. Revenu en Espagne, il étudie à Alcala de Hénarès et à Salamanque, puis à Paris où il s'est rendu à pied. Il y vit humblement, à l'hospice de Saint-Jacques-aux-Espagnols, et parcourt diverses régions en prêchant la bonne parole et en vivant des dons de quelques fidèles. Ce prédicateur de rue, ce « routard de Dieu », pour reprendre la belle expression de Bartolomé Benassar, va fonder en 1534 à Montmartre la milice spirituelle de la Compagnie de Jésus ; mais, s'il consacre à cette entreprise les talents d'organisateur et de soldat qui sont les siens, il n'en poursuit pas moins la quête mystique entamée lors de sa retraite à Montserrat et mise en forme dans les Exercices spirituels, puis dans le Journal spirituel qui, rédigé en 1544-1545, témoigne de l'extrême sensibilité de celui qui a été un temps soupçonné d'illuminisme et d'érasmisme, et même arrêté lors de ses séjours à Alcala et à Salamanque.

Des vies consacrées à la prière et sous le signe de l'abnégation

Le fondateur de l'ordre des Jésuites ne constitue pas un cas isolé ; à la même époque, un Pierre d'Alcantara – qu'attendait l'existence noble d'un hidalgo castillan – décide de vivre dans la plus extrême pauvreté et s'impose les mortifications les plus dures. Il va pieds nus, vêtu d'une simple robe de bure, ne s'accorde qu'une heure quotidienne de sommeil et porte un cilice fait de lames de fer blanc.

Duc de Gandia, vice-roi d'Aragon, François Borgia (1510-1572) prend conscience des vanités du monde après avoir contemplé la dépouille mortelle de l'impératrice Isabelle de Portugal, l'épouse de Charles Quint. Il rallie secrètement en 1545 la Compagnie de Jésus pour s'y consacrer aux plus dures pénitences, au point qu'Ignace de Loyola lui-même l'invite à faire preuve de plus de modération.

Fils d'une simple lavandière, Luis de Grenade (1504-1588) célèbre, dans son Introduction au symbole de la foi, les merveilles de la création et la gloire du Créateur. C'est avec des accents franciscains qu'il exprime ainsi une certaine dévotion populaire : « Seigneur, celui qui n'entend pas votre voix est sourd ; celui qui, en voyant tant de merveilles, ne vous voit pas est aveugle ; celui qui, après les avoir vues, ne vous loue pas est muet ; et celui qui, devant le témoignage de toutes les créatures, ne reconnaît pas la grandeur de leur Créateur, n'est qu'un fou. » L'Inquisiteur général Melchior Cano lui reprochera de prétendre mettre à la portée de tous l'oraison mentale et la méditation.

« Apôtre de l'Andalousie », saint Jean d'Avila diffusera par ses prédications l'esprit de la Contre-Réforme à Baeza, Ecija et Grenade. Auteur de catéchismes destinés aux enfants, il encourage la tendance à la communion fréquente qui s'imposera à la fin du XVIe siècle. Saint Thomas de Villanueva (1488-1553), prédicateur augustin, se consacrera aux pauvres avant d'accéder au siège archiépiscopal de Valence où il continuera à redistribuer ses revenus aux plus malheureux alors que son successeur, Juan Ribera, consacrera une grande partie de son ministère à l'évangélisation des Morisques demeurés réfractaires à la conversion.

Sainte Thérèse d'Avila, saint Jean de la Croix et la réforme du Carmel

La figure de sainte Thérèse de Jésus demeure la plus marquante dans l'élan qui entraîne vers Dieu l'Espagne de Charles Quint et de Philippe II. Née à Avila en 1515, Teresa de Cepeda y Ahumada apparaît saisie, dès son adolescence, par une puissante exaltation religieuse. Après avoir lu plusieurs vies de saints, elle rêve d'aller chercher le martyre chez les Maures, ce qu'elle interprétera, dans la relation de sa vie, comme une tentative de « racheter ainsi à vil prix le bonheur de jouir de Dieu ». Attirée un temps par les vaines séductions de la vie mondaine, elle rejoint en 1535 le couvent de l'Incarnation d'Avila où elle passera vingt années consacrées à la prière et à l'ascèse. Elle connaît alors toute une série de visions et d'extases au cours desquelles « le Christ marche à sa droite et la désaltère de l'eau de la vie éternelle ». Elle se voit aussi « dans un miroir où son âme s'absorbe dans le Seigneur dans une sorte de confusion amoureuse. » Elle formulera ensuite en de nombreux ouvrages – Le Livre des Fondations, Les Demeures, Le Chemin de la perfection, Relations spirituelles et une abondante correspondance – ce qu'ont été ces diverses expériences qui, magnifiquement mises en forme dans la Transverbération sculptée au milieu du XVIIe siècle par le Bernin, l'ont conduite vers ce « château intérieur » que constitue l'union intime avec Dieu. Usant de l'image et de l'analogie pour exprimer ses extases mystiques, elle refuse, à la différence des alumbrados du début du siècle, de s'abandonner aux faiblesses de la seule sensibilité. Elle ne rejette pas les formes extérieures du culte et se garde des tentations hétérodoxes, car elle sait que « c'est une grâce que de recevoir une grâce de Dieu ; c'en est une autre de comprendre de quelle grâce il s'agit, et c'en est une autre encore que de savoir l'exprimer et en rendre compte. » À partir de 1555, le mysticisme intime fait place à l'apostolat et à l'engagement.

Contre la pratique « mitigée » de la règle carmélitaine – qui permettait d'adoucir très largement les exigences fixées à l'origine par le fondateur de l'ordre –, elle entreprend de réformer le Carmel. Elle impose alors la descalsez – le fait d'aller pieds nus dans des sandales – et crée en 1562 à Avila le premier couvent de carmélites « déchaussées ». Seize autres suivront, à Medina del Campo, Valladolid, Tolède, Ségovie, Salamanque, Palencia, Soria, Beas, Villanueva de la Jara… et Alba de Tormes où elle mourra en 1582 à l'âge de soixante-sept ans, après avoir redonné un puissant élan à la vie monastique et réalisé une synthèse nouvelle de l'affectivité mystique et de l'intellectualisme scolastique, de l'Amour et de la Connaissance. Ce dont témoigne l'augustin et grand humaniste Fray Luis de Leon (1528-1591) qui, passant de l'érudition et de l'exégèse à l'ascétisme mystique, dira d'elle que « vivante, elle a vu Dieu, morte elle le fait voir aux autres… Je n'ai point vu ou connu la Mère Thérèse de Jésus au temps où elle était de ce monde ; mais maintenant qu'elle est au ciel, je la connais et la vois presque sans cesse, à travers les deux vivantes images qu'elle nous a laissées d'elle, ses filles et ses œuvres.»

Disciple de Thérèse, saint Jean de la Croix (1542-1591) est le réformateur des communautés masculines de carmes, le fondateur de quinze couvents de « carmes déchaux ». Orphelin de bonne heure, Juan Yépez a été élève au collège de Médina del Campo avant de devenir infirmier à l'hospice des pestiférés. Entré au Carmel en 1564, il étudie à Salamanque et se consacre à la prière en la chartreuse d'El Paular, perdue entre ciel et terre au cœur de la sierra de Guadarrama. Il bénéficiera du soutien de Pie V et de Grégoire XIII dans son entreprise de réforme du Carmel mais se heurtera aussi à de vives résistances qui lui vaudront même, en 1577, d'être emprisonné neuf mois durant dans un couvent de Tolède. À la fois théologien et poète, il affirme que « la nuit de l'âme » lui permet de se purifier de la mémoire, de la volonté et de l'entendement et de recevoir la « vive flamme d'amour » qui conduit à l'union intime avec Dieu. Prieur d'un couvent de Grenade en 1582, il est ensuite relégué à celui de Penuela avant de mourir à Ubeda, en d'atroces souffrances qu'il a lui-même demandées comme pénitence. Il laissait des textes tels que La Montée du Carmel, Le Cantique spirituel et La Nuit obscure qui comptent parmi les chefs-d'œuvre de la littérature universelle.

L'époque se révèle féconde en démarches mystiques analogues. Elle voit notamment se multiplier les Beatas, des femmes qui se présentent elles-mêmes comme des « esclaves de Dieu » et se regroupent pour constituer, surtout en Castille et en Estrémadure, des petits groupes adonnés à la prière et aux mortifications. À Villanueva de la Jara, Catalina de Cardona regroupe ainsi autour d'elle des fidèles qui, après la mort de la fondatrice de leur communauté, se rallieront en 1580 au Carmel réformé par sainte Thérèse. La Beata de Piedrahita ou Jeronima de Noriega s'inscrivent dans la même tradition de ces femmes qui réagissent contre une pratique trop étroitement ritualiste ou trop démonstrative de la religion catholique, non sans susciter les inquiétudes de l'Inquisition, toujours prompte à imaginer d'éventuelles dérives… avec raison dans certains cas, ce que confirmera au XVIIe siècle l'imposture reprochée à Louise de Carrion. À cette époque, le « grand siècle des âmes » est déjà terminé en Espagne, mais c'est au-delà des Pyrénées – avec saint François de Sales, sainte Jeanne de Chantal, sainte Marie de l'Incarnation, le cardinal de Bérulle, ou saint Jean Eudes – que triomphent alors de nouvelles formes de dévotion et de piété.

Philippe Conrad
Novembre 2000
 
Bibliographie
Erasme et l'Espagne : recherches sur l'histoire spirituelle du XVIe siècle Erasme et l'Espagne : recherches sur l'histoire spirituelle du XVIe siècle
Marcel Bataillon
Recherches sur l’histoire spirituelle du XVIe siècle
Droz, Paris, 1998

Le sens de l’existence selon Saint-Jean de la Croix Le sens de l’existence selon Saint-Jean de la Croix
Georges Morel
Aubier, Paris, 1960.

Saint Jean de la Croix et la nuit mystique Saint Jean de la Croix et la nuit mystique
Yvonne Pellé-Douel
Collection Maîtres spirituels, Éditions du Seuil, Paris, 1982

Esthétique et mystique d’après sainte Thérèse d’Avila et saint Jean de la Croix Esthétique et mystique d’après sainte Thérèse d’Avila et saint Jean de la Croix
Michel Florisonne
Éditions du Seuil, Paris, 1956

Sainte Thérès d’Avila Sainte Thérès d’Avila
Louis Bertrand 
Mame, Paris, 1933

Historia de la mistica de la Edad de Oro en Espana y America Historia de la mistica de la Edad de Oro en Espana y America
Malquiades Andres
Biblioteca de los Autores cristianos, Madrid, 1994

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