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L'Éthiopie chrétienne
Bernard Lugan
Maître de conférence à l'université de Lyon III
Directeur-éditeur de la revue L'Afrique réelle
Expert auprès du tribunal pénal international pour le Rwanda (ONU)

L'Éthiopie s'est bâtie à l'abri de montagnes encadrant le plateau abyssin, véritable cœur du pays et château d'eau d'une partie de l'Afrique d'où sortent, entre autres, le Nil bleu, l'Omo, le Juba et le Shebelé. Si son patrimoine date de plus de deux mille ans, son histoire peut être rattachée à celle du royaume d'Axoum au IVe siècle de notre ère, époque de la conversion du roi Ezana au christianisme. Pour mieux comprendre le devenir de cette religion, composante majeure de la culture du pays, nous nous sommes adressés à Bernard Lugan auteur notamment d'Afrique, l'histoire à l'endroit (Perrin, 1996).

Au début de l'ère chrétienne, le royaume exerçait à la fois une hégémonie politique et commerciale sur une partie essentielle du commerce avec l'Asie, grâce au port d'Adoulis, sa façade sur la mer Rouge. Par ses conquêtes en Haute-Nubie, en Arabie méridionale et sur le plateau éthiopien dans la région du lac Tana, il s'était assuré la maîtrise des voies de communication entre le monde méditerranéen, les pays de l'océan Indien et le verrou de ce commerce qui était le détroit de Bab-el-Mandeb.

Vers 350, l'empereur axoumite Ezana se convertit

Les monnaies frappées durant la seconde partie de son règne sont en effet ornées du signe de la croix remplaçant les symboles païens précédents. Selon le Livre des Saints (synaxaire éthiopien), l'évangélisateur du pays fut saint Frumentius, connu dans la tradition locale sous le nom d'Abba Salama (Père de la paix).

L'histoire de ce Syrien, devenu évêque d'Axoum au IVe siècle et dont l'existence est historiquement attestée par diverses sources byzantines, mérite que l'on s'y attarde. À l'époque, des relations commerciales suivies existaient entre l'Égypte et l'Asie, et elles se faisaient par la mer Rouge qui servait en quelque sorte d'« écluse » entre la Méditerranée et l'océan Indien. Axoum, porte de la mer Rouge, avait un rôle déterminant et recevait des marchands venus à la fois d'Asie, d'Arabie, d'Égypte et du Moyen-Orient.

Frumentius, qui voyageait en mer Rouge en compagnie d'un certain Aedesius, Syrien comme lui, fut conduit à fréquenter la cour du roi d'Axoum ; il se lia d'amitié avec son fils Ezana dont il devint peut-être précepteur et qu'il initia au christianisme. Le roi étant mort, les deux Syriens quittèrent le pays, et tandis qu'Aedesius retournait chez lui, Frumentius alla en Égypte où Athanaze, archevêque d'Alexandrie, le sacra évêque d'Axoum.

La conversion des populations du royaume fut inégale ; elle ne se produisit véritablement qu'après le concile de Chalcédoine (451) qui condamna la doctrine monophysite, selon laquelle le Christ ne possède qu'une seule nature divine, et affirma ainsi la double nature du Christ, divinité et humanité – selon la doctrine dyophysite. Cette rupture religieuse permit de renforcer encore les liens entre l'Église copte d'Égypte demeurée fidèle au monophysisme aux dépens de l'Église byzantine, dyophysite.

Vers 500, neuf saints, ermites et moines monophysites, qui avaient quitté la Syrie pour échapper aux persécutions byzantines, trouvèrent refuge en Éthiopie et y fondèrent des monastères à partir desquels l'évangélisation se produisit.

Une histoire mouvementée

L'apogée du royaume d'Axoum se situe au VIe siècle, à l'époque du roi Kaleb. Ce règne marqua d'ailleurs un tournant dans l'histoire, car il se termina mal pour les Axoumites. Alliés de Byzance contre les Perses, ils reculèrent en effet en Arabie face à ces derniers. En 572, ils perdirent même le contrôle du sud de l'Arabie quand un corps expéditionnaire débarqué dans la région d'Eudéamon (Aden) conquit la rive arabe de la mer Rouge. Le monopole commercial axoumite était ainsi largement entamé, ce qui provoqua la ruine du royaume.

Au VIIe siècle, au danger perse succéda une menace bien plus redoutable encore : l'expansion musulmane qui, non seulement repoussa définitivement Axoum sur la rive africaine, mais encore coupa les liens qui l'unissaient au monde byzantin. Désormais, la mer qui avait fait la fortune d'Axoum était devenue porteuse de périls, et le royaume se replia vers les hautes terres de l'intérieur où, abritée par le massif éthiopien, une chrétienté africaine allait désormais vivre assiégée.

Il s'en suivit une période peu connue des historiens durant laquelle le pouvoir royal éthiopien, de plus en plus affaibli, se délita. Au XIIe siècle naquit un État original dominé par la dynastie Zagwé. On lui doit ces merveilles architecturales que sont les églises taillées dans le roc, dont la célèbre église Saint-Georges. Cette dynastie composée de sept souverains, dont le roi Lalibela, ne régna qu'un siècle et demi environ.

En 1270, un chef amhara nommé Yekuno Amlak s'empara du pouvoir ; avec lui commença la dynastie dite des Salomonides – ses membres prétendaient descendre du roi Salomon et de la reine de Saba.

Sous cette dynastie, l'Éthiopie fut tiraillée entre l'anarchie féodale quand les souverains étaient faibles, et la centralisation étatique quand des monarques puissants étaient au pouvoir. Profitant des périodes de faiblesse de l'État éthiopien, des chefs musulmans qui avaient jadis réussi à prendre pied dans la région de Zeila renforcèrent leurs possessions dans les régions proches de la mer Rouge.

Au XIVe siècle, une forte réaction éthiopienne se produisit sous le règne d'Amda Tsiyon (1314-1344) qui écrasa les féodaux et vainquit les petites principautés musulmanes, provisoirement vassalisées.

Les premiers contacts entre l'Éthiopie et l'Occident se produisirent sous le règne de Zara Yacob (1434-1468), avec l'envoi de moines éthiopiens en Italie. Le souverain cherchait alors des alliés pour faire face à la menace islamique. Quelques décennies plus tard, Ahmed ibn Ibrahim al-Ghazi, surnommé el Gragne (1525-1543) « le Gaucher », rassembla en effet une armée composée d'Afars et de Somalis, puis attaqua et ravagea l'Éthiopie, à partir de ses possessions situées dans le golfe de Tadjourah. En cette période dramatique, les envahisseurs détruisirent les églises et les monastères, brûlèrent manuscrits et objets d'art et massacrèrent les populations qui refusaient de se convertir à l'islam.

Au bout de dix-huit ans de résistance opiniâtre, et grâce au renfort de quatre cents soldats portugais commandés par Christophe de Gama, fils du navigateur Vasco, et débarqués à Massaoua, les envahisseurs furent enfin repoussés. Mais l'Éthiopie

C'est donc un pays épuisé qui subit de plein fouet les invasions des Oromos ou Gallas venus du sud et qui enfoncèrent un coin entre les régions occupées par les chrétiens et celles aux mains des musulmans. Les premiers se replièrent vers le nord et les seconds se retranchèrent autour de la ville de Harar.

Puis une nouvelle renaissance se produisit avec l'empereur Fasiladas (1632-1667) qui, en 1636, créa la ville de Gondar, première résidence impériale fixe. Durant près de deux siècles, elle allait connaître un immense épanouissement culturel illustré par d'imposantes constructions architecturales, tels ses palais et églises. Mais le rayonnement politique de Gondar ne fut pas à la hauteur de sa renommée culturelle.

Dès le XVIIIe siècle, ses souverains s'effacèrent en effet au profit de féodaux locaux d'origine oromo qui, de 1783 à 1853, se comportèrent en véritables maires du palais. Puis la grande renaissance nationale alla de pair avec la restauration du pouvoir royal. Elle fut l'œuvre de l'empereur Théodoros II (1855-1868).

Après une brève parenthèse coloniale marquée par six années de domination italienne (1935-1941), l'Éthiopie acheva de s'enfoncer dans le sous-développement, mais avec la dignité que lui permettaient les fastes impériaux. Puis, le 12 septembre 1974, la révolution chassa le vieil empereur Hailé Sélassié qui fut emprisonné avant d'être étouffé sous un oreiller. Le régime communiste transforma le pays en un immense goulag. Sous le « règne » du colonel Mengistu, dit le Négus rouge, il devint un point d'appui soviétique, ce qui lui permit de résister aux soulèvements de l'Ogaden et de l'Érythrée. Puis, après la chute de l'URSS, le régime ne fut plus capable de contenir les maquis et au mois de mai 1991, il fut renversé.

L'Éthiopie d'aujourd'hui

Le pays est sorti meurtri de ces longues années de terreur et de guerre civile. Aujourd'hui, il n'est plus la grande nation chrétienne d'antan. Selon les statistiques officielles, l'Église orthodoxe d'Éthiopie serait même en passe de ne plus être majoritaire puisqu'elle rassemblerait seulement 52 % de la population du pays, soit environ vingt-sept millions de fidèles ; les protestants, les catholiques et autres chrétiens réunis seraient environ 6 %, soit trois millions ; les animistes environ 10 %, soit un peu plus de cinq millions.

Quant aux musulmans, qui totaliseraient entre 31 et 33 % de la population, soit environ seize millions de fidèles, leur nombre augmente continuellement, mais dans un cadre ethnique, ce qui constitue une grande originalité éthiopienne. Ainsi, les Amharas restent à plus de 95 % chrétiens et les Oromos à 30 %, tandis que l'islam est la religion de la quasi totalité des locuteurs afars et somalis.

L'Église d'Éthiopie bénéficie encore d'un fort encadrement, et ce en raison des particularités liturgiques traditionnelles qui exigeaient la présence de deux prêtres et de trois diacres pour pouvoir célébrer la messe – aujourd'hui deux prêtres et un diacre. Toujours selon les statistiques officielles, elle serait forte de soixante-quinze mille prêtres, de soixante-sept mille diacres et d'un nombre élevé de moines et de moniales, plus de mille cinq cents monastères étant en activité.

L'Église éthiopienne est désormais autocéphale. Sa langue liturgique est le guèze, idiome sémitique apparenté aux langues du Yémen ou sabéennes ; c'est en guèze que la Bible et les textes liturgiques furent traduits à partir du grec. L'Église est dirigée par un métropolite ou abouna jadis désigné par le patriarche égyptien parmi les membres des monastères de la vallée du Nil. Les prêtres éthiopiens sont généralement mariés et portent un turban de cotonnade blanche directement enroulé sur la chevelure.

Ainsi, l'Éthiopie se caractérise par une religion chrétienne originale résultant largement de l'isolement dans lequel elle vécut et qui lui a permis de conserver des usages ou des rites aujourd'hui disparus ailleurs.

Bernard Lugan
Août 2000
 
Bibliographie
Atlas historique de l'Afrique des origines à nos jours Atlas historique de l'Afrique des origines à nos jours
Bernard Lugan
éditions du Rocher, Paris, 2001

Histoire de l’Éthiopie, d’Axoum à la Révolution Histoire de l’Éthiopie, d’Axoum à la Révolution
Berhanou Abebe
Maisonneuve et Larose, Paris, 1998

La vie quotidienne des Éthiopiens chrétiens (aux XVIIe et XVIIIe siècles) La vie quotidienne des Éthiopiens chrétiens (aux XVIIe et XVIIIe siècles)
Jean Doresse
Hachette, Paris, 1972

Histoire générale de l'Afrique Histoire générale de l'Afrique
Publié par le comité scientifique international pour la rédaction d'une histoire générale de l'Afrique ( UNESCO )
Edicef / Hachette Livres, Paris, 1991
Huit volumes rédigés par les meilleurs spécialistes. Indispensables pour connaitre l'histoire du continent africain.
Ethiopie, une chrétienté oubliée Ethiopie, une chrétienté oubliée

In Histoire du christianisme magazine, n° 9, pp 41-95
2002

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