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Dès le VIIIe siècle, mais surtout à l'apogée de l'empire du Mali (XIIIe-XIVe siècles), se développèrent des centres urbains qui tiraient leur prospérité du commerce fructueux entre l'Afrique du Nord et le continent noir. Ainsi apparurent des villes qui conservent encore une aura mythique, telles Tombouctou et Djenné... Daniel Elouard, rédacteur en chef de la revue Notre Histoire, nous invite à les visiter pour en découvrir les techniques de construction et les beautés secrètes.


Tombouctou : mythe et réalité

Lorsque René Caillié arriva à Tombouctou en 1828, il n'était pas le premier Européen à y entrer, mais il fut le premier à en sortir vivant, après y avoir séjourné treize jours, en se faisant passer pour un Égyptien musulman. Sa découverte ne fut pas à la mesure de ses rêves : « Tombouctou n'offre au premier aspect qu'un amas de maisons de terre mal construites. Cependant il y a je ne sais quoi d'imposant à voir une si grande ville élevée au milieu des sables. » Aux yeux des Occidentaux nourris de très anciens témoignages et de légendes, Tombouctou passait pour une cité merveilleuse, une sorte de capitale des Mille et Une Nuits dressée à la limite du Sahara. Cette image se nourrissait de récits fabuleux. Ainsi, lorsqu'en 1324 Kankan Moussa, qui régnait sur un vaste empire, se rendit à La Mecque, il distribua des cadeaux à profusion, laissant tant d'or à La Mecque que le cours du métal chuta durant vingt ans ! Il passa par Le Caire, où des marchands vénitiens, impressionnés par ses largesses, répandirent dans toute l'Europe le bruit de la richesse de son empire et de sa capitale.

Loin des côtes et interdite aux Occidentaux, Tombouctou n'en devint que plus fascinante. Or, dès le XVe siècle, les Portugais portèrent un coup fatal au commerce saharien en créant des routes maritimes qui mettaient directement l'Europe au contact des ports africains : l'or et les esclaves n'avaient ainsi plus besoin de traverser le Sahara en transitant par la boucle du Niger. À la fin du XVIe siècle, les Marocains s'emparèrent de l'empire soudanais et, jusqu'en 1620, ils désignèrent le pacha de Tombouctou. Maintes fois pillée, la ville perdit son rayonnement religieux et intellectuel, alors que des royaumes éphémères, dont la mémoire est encore chantée par les griots, se créaient puis disparaissaient dans l'ensemble du Soudan, lequel s'étendait alors à travers toute l'Afrique intertropicale, allant de l'actuel Soudan proprement dit au Sénégal. Tout au long du XIXe siècle, les guerres se poursuivirent jusqu'à ce que les Français, au terme d'une difficile conquête qui dura de 1857 à 1893, finissent par créer le Soudan français, le futur Mali.


Une architecture originale, dite « soudanaise »

Lorsque les voyageurs – ou les armées – arrivaient du Sahel, ils voyaient se dresser des remparts imposants qui protégeaient des villes hérissées de tours et de pieux. En effet, chaque cité s'était entourée de murailles, les tata, qui, non seulement défendaient leurs habitants, mais aussi manifestaient ostensiblement la force des empereurs qui les avaient bâties et en avaient fait des centres politiques. Ces remparts furent démantelés par les Français, ou bien se sont dégradés par manque d'entretien, ayant perdu toute utilité. Ils étaient en effet bâtis en terre, comme quasiment toutes les constructions, avant que les Occidentaux n'introduisent leurs techniques et matériaux. L'emploi de cette terre peu chère, omniprésente et facile à travailler, apporte la chaleur de ses couleurs ainsi que la douceur de ses formes façonnées à la main, caractérisant une architecture originale. Le banco, terre argileuse mêlée d'eau et longuement foulée au pied, est parfois « enrichi » de paille de mil ou de riz, voire, à Tombouctou, de pierre tendre. Les briques, à l'origine façonnées à la main en boules, en cylindres ou en cônes, furent ensuite fabriquées dans des moules de bois rectangulaires.

Épais de soixante à quatre-vingts centimètres à la base, les murs diminuent logiquement d'épaisseur pour ne plus mesurer qu'une quarantaine de centimètres au sommet de l'édifice. Des murs encore plus épais permettent, dans les plus grandes villes, de monter deux étages au-dessus du rez-de-chaussée. Il faut naturellement les protéger d'un enduit à base de terre mêlée à divers ingrédients : bouse de vache, argile spéciale, beurre végétal… Mais ces crépis doivent être régulièrement entretenus, car les quelques pluies, les vents ou la chaleur suffisent à les dégrader ; après deux années d'abandon, des constructions qui avaient résisté durant des siècles sont en ruine. Comme le bois d'œuvre a toujours été rare, les plafonds ne peuvent être soutenus par de puissantes poutres. Oblongues ou trapézoïdales, les pièces ne sont jamais larges. Elles sont couvertes de troncs de rônier ou de palmier, des branchages ou des lattes comblant les interstices. De l'argile mêlée, comme le crépi, à divers ingrédients afin d'améliorer son étanchéité et de l'empêcher de se rétracter, couvre ces supports. Elle forme le sol des pièces de l'étage ou de la terrasse et, pour éviter que de la terre ne tombe dans les pièces inférieures, des nattes sont parfois étendues sous l'argile.

Un escalier raide dessert les étages et le toit. À la saison chaude, dès que le soleil s'est couché et que la terre s'est refroidie, les familles se retrouvent sur les terrasses pour bavarder, voire y passer la nuit, car il y a toujours plus d'air que dans les chambres. Pourtant, la terre assure une sorte de climatisation naturelle, d'autant que les ouvertures sont rares : une porte et quelques petites fenêtres protégées de volets ajourés dans les pièces principales évitent l'intrusion de la chaleur, de la lumière et des courants d'air – ce qui contribue également à la solidité de la construction. Plus ou moins régulièrement enfoncés dans la terre, des pieux hérissent les murs. Ils ne jouent pas seulement un rôle décoratif : ils servent de boutisses, assurant la cohésion des murs dans lesquels ils sont fichés. Ils permettent également de ravaler les façades sans avoir à poser de lourds échafaudages. Symboliquement, ils servent aussi à écarter les mauvais esprits.

Les bâtiments s'organisent autour d'une ou de plusieurs cours : dans les grandes maisons de Tombouctou où la ségrégation entre les sexes reste forte, l'une d'elles est réservée aux hommes. Une partie de la cour principale est abritée du soleil par un auvent sous lequel les femmes se livrent à des activités ménagères, parmi leurs enfants et de petits animaux. Salle d'eau et toilettes se trouvent à l'étage ; l'eau y est montée dans des jarres, les canaris, et l'écoulement s'effectue par des tuyaux qui descendent en façade, largement saillants à Djenné, par exemple. Si les façades donnant sur la cour sont peu décorées, celles en contact avec la rue doivent en revanche témoigner de la prospérité de la famille, avec leur grosse porte cloutée décorée de ferronneries, leurs fenêtres pourvues de volets de bois. De puissants contreforts et, parfois, des bandeaux rythment le décor ; tout en haut, des créneaux arrondis entourent les terrasses, où de petites ouvertures permettent, du haut de la maison, de suivre ce qui se passe dans la rue.


Les « villes de banco » issues de traditions séculaires

Les maîtres d'œuvre de Djenné étaient renommés au loin. Dans un premier temps esclaves, ils formèrent ensuite une confrérie, et se transmettaient leur savoir de père en fils. Ils adaptaient leur technique aux habitudes locales, mais toutes les « villes de banco » ont un air de famille, car leurs bâtisseurs suivent des traditions séculaires, voire millénaires. Les villes se développèrent harmonieusement, et comme elles étaient bâties avec l'argile extraite dans leurs environs, elles semblaient se confondre avec la terre d'où elles avaient poussé. Pour ceux qui arrivaient de la steppe, elles ressemblaient à des montagnes de terre d'où surgissait un bâtiment plus prestigieux, la grande mosquée, construite selon les mêmes principes que les maisons, avec du banco donc. Mais les larges dimensions du toit y imposèrent la construction de murs parallèles, percés d'ouvertures qui peuvent passer pour des arcs en raison de leur forme en ogive ou en fer à cheval. La lumière ne pénètre que par les portes, car aucune fenêtre ne donne sur l'extérieur. Il règne donc dans le sanctuaire une pénombre propice à la méditation.

Djenné serait la plus ancienne des cités soudanaises. Mais les recherches archéologiques n'ont jamais été systématiques ; de plus, la nature des matériaux – la terre et le bois – ainsi que le climat ou les caprices du fleuve, près duquel les premiers centres durent apparaître, ont fait disparaître bien des vestiges. Ainsi, à quelques kilomètres au sud de Djenné a été retrouvée Jenne-Jenno, grande cité dont les origines remontent au IIIe siècle avant notre ère. Elle était déjà bâtie sur une île du Bani, un affluent du Niger. Cette situation lui assurait, au moins en période de hautes eaux, une bonne défense, car elle l'isolait des assaillants, et offrait surtout en toute saison de nombreuses facilités pour les bateaux qui assuraient le commerce fluvial. Les barques de Djenné, mesurant jusqu'à vingt mètres et pesant jusqu'à trente tonnes, naviguaient au loin, reliant les grands commerçants de cette ville à leurs comptoirs, notamment à ceux de Tombouctou. Ce point de rupture de charge dut cependant avoir moins d'importance que Djenné : « C'est à cause de la ville bénie de Djenné que les caravanes affluent à Tombouctou de tous les points de l'horizon », note un voyageur au XIIIe siècle.


Rayonnement de Djenné et Tombouctou

La ville actuelle de Djenné remonterait au VIIIe siècle de notre ère. Elle ne compte plus que six à huit mille habitants – des Peul, des Bambara, des Bozo – dix fois moins que par le passé : il est toujours difficile d'évaluer une population qui put être, pour certains, vingt fois plus nombreuse. De sa puissance ne reste qu'une mosquée imposante qui date de 1906, époque à laquelle l'administrateur français la fit reconstruire dans un style soudanais si typique qu'elle en est devenue le plus bel exemple. Sa grande taille vient de ce qu'elle devait accueillir toute la population masculine – une cour est toutefois réservée aux femmes – de la ville et des environs lors des fêtes principales. Le toit de cette mosquée du vendredi – mosquée Diamiou – repose sur cent colonnes. Elle succède à maints sanctuaires qui symbolisaient le rayonnement religieux de la capitale, à quelque cinq cents kilomètres de l'autre centre intellectuel, Tombouctou. Au début du XIXe siècle, Djenné comptait des dizaines d'autres mosquées dont les marabouts étaient vénérés à l'égal du Prophète ; elles se faisaient une telle guerre qu'en 1830 le cheik Amadou intervint autoritairement.

« Le sel vient du nord, l'or vient du sud, l'argent vient du pays des Blancs. Mais les paroles de Dieu, les choses savantes, les historiens et les contes jolis, on ne les trouve qu'à Tombouctou. », disait-on autrefois. Que reste-t-il de ce rayonnement ? Si René Caillié remarquait : « Les rues de Tombouctou sont propres et assez larges pour y faire passer trois cavaliers de front », ce n'est plus vraiment un titre de gloire ; les rues de sable sont entourées de sobres façades de banco percées de rares ouvertures : quelques fenêtres, une porte de bois renforcée de gros clous… Des femmes en boubou reviennent chez elles avec des provisions, alors que les hommes, en gandoura bleu pastel, palabrent. À sept kilomètres de là, sur le Niger, le port de Kabara ne connaît pas d'activité plus forte. Les marchandises sont entreposées sur la berge entre les pirogues : de la poterie, de plus en plus remplacée par le plastique, des tas de bois, des sacs de riz et de mil…

Tombouctou aurait été fondée par les Touareg au XIe-XIIe siècle autour de la mosquée Jinguereber, mais il est probable qu'une autre cité l'ait précédée, car le site se trouve au débouché de la plus importante route commerciale saharienne, où dromadaires et pirogues se rencontraient. Elle recevait le sel de Taoudenit, des dattes, des esclaves, de l'or ; la pêche, l'élevage du bétail et l'agriculture ont également assuré la prospérité de la région. Mais l'importance de la ville vint tout autant de son rayonnement intellectuel : lorsqu'au XIVe siècle Kankan Moussa revint de son pèlerinage à La Mecque, il ramena avec lui, sur les bords du Niger, des savants, des commerçants, des juristes. Au temps de sa splendeur, l'université de la vieille mosquée Sankoré comptait vingt mille étudiants, et diffusait l'islam dans toute l'Afrique centrale. La ville déclina dès la fin du XVIe siècle.

Confrontées à la misère, au béton et à la tôle, les « villes de banco » perdent peu à peu de leur beauté, et seules quelques grandes mosquées et maisons prestigieuses témoignent de la beauté de l'architecture soudanaise. Le banco est de moins en moins utilisé et les plus vieux murs retournent lentement à leur état initial : la terre.

Daniel Elouard
Juin 1989
 
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