Logo Clio
Service voyages
Service voyages
Page précédenteImprimer cet articleRecommander à un ami

Les Sogdiens, un peuple de commerçants au cœur de l'Asie
Étienne de la Vaissière
Maître de conférences à l'École pratique des hautes études

Les Sogdiens étaient les habitants des vallées fertiles des actuels Ouzbékistan et Tadjikistan, et notamment de celle du Zérafchan, la rivière de Samarcande et de Boukhara. Ce peuple, parlant une langue iranienne, possédait une identité propre que l'on peut suivre durant au moins quinze siècles, approximativement entre 500 av. n. è. et 1000 de n. è. Bien que les Sogdiens aient bâti des villes aussi célèbres que Boukhara, Samarcande ou, à un moindre degré, Tachkent, ils sont inconnus du grand public. Seuls les spécialistes de la route de la Soie savent qu'ils furent les principaux intermédiaires du commerce au premier millénaire de notre ère.

Des origines aux grandes invasions

Les sources achéménides du VIe siècle avant notre ère sont les premières à mentionner la Sogdiane et ses habitants, les Sogdiens. Les limites exactes du pays sogdien sont mal connues : le Syr Daria au nord et l'Amou Daria au sud lui donnent certainement des frontières naturelles. À l'ouest, la Sogdiane rejoint le cours moyen de l'Amou Daria mais sa zone axiale, la basse vallée du Zérafchan, marécageuse, est encore peu peuplée. Boukhara ne s'y élève que beaucoup plus tard, au Ve siècle de notre ère. Au sud-est, la Sogdiane touche aux Pamirs. En Asie centrale, les Sogdiens ont pour voisins immédiats au sud, de l'autre côté de l'Amou Daria, les Bactriens, dans ce qui forme actuellement le nord de l'Afghanistan. On passe ensuite en Inde par les hauts cols de l'Hindou Kouch. Au sud-ouest, le contact avec le plateau iranien et son État puissant se fait en passant l'Amou Daria et en gagnant Merv par le désert, dans l'actuel Turkménistan. Au nord-ouest se trouve le Khorezm, la région entourée de déserts des deltas de l'Amou Daria et du Syr Daria, non loin de la mer d'Aral. Par un semi-désert et la steppe on gagne ensuite la Volga et la mer Noire. Au nord, au delà du Syr Daria, se trouve la steppe des nomades Saka, avec sur les piémonts des oasis de vie sédentaire, où se trouve l'actuelle Tachkent. Par la steppe on peut gagner à l'ouest la mer Noire, et à l'est, en contournant le bassin du Tarim par le nord des monts Tianshan, la Mongolie et, loin au sud, la Chine. Enfin au nordest de la Sogdiane se trouve la vallée du Ferghana, et au-delà, par les cols des Tianshan, le bassin du Tarim, désertique, et ses points de peuplement répartis le long des piémonts, avec à son extrémité orientale l'étroit corridor du Gansu qui permet de gagner la Chine centrale en contournant le désert de Gobi par le sud.

L'entrée dans l'histoire du pays a lieu avec sa conquête par Cyrus aux alentours de 540 avant notre ère. Celui-ci s'avance jusqu'au Syr Daria et y trouve la mort lors de combats contre les Saka. La Sogdiane se trouve dès lors intégrée dans l'Empire achéménide jusqu'à sa conquête par Alexandre le Grand à partir de 329 avant notre ère. Les généraux successeurs du Conquérant gardent le contrôle de la région jusqu'en 247 avant notre ère. Puis les souverains grécobactriens descendants des colons grecs locaux prennent leur indépendance et, établis sur le revers de l'Empire parthe qui a chassé les Grecs du plateau iranien, maintiennent une culture grecque en pleine Asie centrale : jusqu'au VIIIe siècle de n.è., c'est l'alphabet grec qui restera utilisé chez les voisins des Sogdiens, les Bactriens. Ils conservent globalement la Sogdiane jusqu'aux environs des années 140-130 avant notre ère, date à laquelle plusieurs vagues d'invasions la font passer aux mains des nomades venus du nord – les Saka iranophones – ou en longue migration depuis l'est avec les Yuezhi. L'histoire politique sogdienne échappe ensuite presque totalement aux observateurs, pour plusieurs siècles. La Sogdiane est située à la lisière nord du monde sédentaire et en contact constant avec les nomades de la steppe. La société sogdienne, telle que les résultats archéologiques permettent de la décrire, est une société agricole fondée sur l'irrigation de sols de lœss très fertiles. Les rivières descendant des montagnes au sud et à l'est donnent l'eau nécessaire. Les nomades élèvent leurs kourganes à la périphérie des oasis et les liens économiques  – produits de l'élevage contre ceux de la terre – sont importants. Mais les Achéménides trouvent également en Sogdiane une civilisation urbaine. Dès le VIIIe siècle avant notre ère, deux sites gigantesques, chacun sur plus de deux cents hectares, Afrasyab/Samarcande et Kök tépé, sont occupés sur deux canaux divergents du Zérafchan. Kök tépé décline rapidement, mais Samarcande devient en revanche pour deux millénaires la plus grande ville de Sogdiane et, avec Merv et Bactres, l'une des très grandes villes de l'Asie centrale. Les Achéménides apportent l'écriture en Sogdiane et la langue écrite reste longtemps l'araméen d'empire. Plus d'un millénaire après la disparition de leur empire, au septième siècle de notre ère, ce sont toujours les formulaires administratifs hérités de Babylone que l'on trouve employés en Sogdiane. Ce n'est qu'au premier ou au second siècle de notre ère que se forme l'écriture sogdienne à partir de l'alphabet araméen. Enfin, les Grecs donnent à la Sogdiane sa première monnaie véritable. Certains types monétaires grecs se maintiennent en Sogdiane sous une forme dégradée jusqu'au Ve siècle de notre ère.

Mais au total la Sogdiane de l'Antiquité fait figure de parent pauvre en Asie centrale. Certes, c'est une terre de riches oasis, bien irrigués, mais elle semble n'être qu'une cousine provinciale des brillantes civilisations parthes, en Iran, ou de l'empire des Grands Kouchans qui s'épanouissait au sud-est, sur le territoire de l'actuel Afghanistan et de l'Inde du Nord. Rien ne semblait la prédisposer à devenir le centre du grand commerce international. Lorsque le géographe alexandrin Ptolémée au IIe siècle de notre ère décrit les itinéraires marchands vers la Chine, ceux-ci ne traversent pas le pays. À partir du Ve siècle au contraire, Samarcande est le point de passage obligé. Que s'est-il passé ?

Le grand commerce

Les Sogdiens, provinciaux, ont fait comme tant d'autres provinciaux, et sont montés dans les capitales pour y faire fortune. Pour eux, il s'agissait d'aller vers le sud, vers les villes de l'Empire kouchan. Les Sogdiens suivent le mouvement initié par les puissants marchands kouchans, les véritables créateurs de la route de la Soie. Les langues de ces derniers, le bactrien au nord de l'Hindou-Koush, et la gandhari, au sud, sont les langues véhiculaires du commerce et de la culture dans toute l'Asie intérieure durant les premiers siècles de notre ère. Leur religion, surtout, va se diffuser à l'occasion de ces échanges : c'est ainsi que dans le cadre de l'empire kouchan, le bouddhisme commence son expansion vers la Chine. Les Sogdiens vont être les élèves, les apprentis, des marchands kouchans de Bactres ou de Taxila : une partie du vocabulaire commercial sogdien est d'ailleurs d'origine bactrienne, jusqu'au mot même de chef de caravane, sartapao. Des apprentis efficaces : dès le IIIe et le IVe siècle de notre ère, ils concurrencent leurs maîtres sur la route de Chine. Un groupe extraordinaire de documents, un paquet de lettres privées et commerciales retrouvées au début du siècle dans le désert du Taklamakan, montre l'existence en 313 de tout un réseau de grands et petits marchands sogdiens établis dans toutes les villes étapes qui s'égrènent entre les grandes villes chinoises et Samarcande.

Peu après, les Huns, partis de l'Altaï, s'abattent sur l'Asie centrale, tandis que d'autres hordes atteignent l'Europe. Ils conquièrent aisément la Sogdiane mais se heurtent à une résistance farouche et destructrice en Bactriane. Ils vont modifier radicalement l'histoire économique de ces régions. La Bactriane puis l'Inde du Nord sont durablement ruinées par une succession durant près de deux siècles d'invasions et de contre-offensives des souverains iraniens qui ont succédé dans la région aux Kouchans. La Sogdiane, qui a su plier, s'impose à partir du Ve siècle comme le principal centre de peuplement et de richesses de l'Asie centrale et domine le commerce caravanier. Les dynasties et les aristocraties d'origine nomade règnent sur un pays fragmenté en de multiples petits États et qui n'aura jamais de grand rôle politique.

L'essentiel est ailleurs : durant la période qui suit, pour tous, les Sogdiens sont par excellence les marchands de l'Asie intérieure. Les annales de la dynastie Tang indiquent : « Ils excellent au commerce et aiment le gain ; dès qu'un homme a vingt ans, il s'en va dans les royaumes voisins ; partout où on peut gagner, ils sont allés. » Le géographe arménien Anania de Shirak répond à la même époque : « Les Sogdiens sont des marchands riches et entreprenants. » Un siècle et demi plus tard, dans le palais du calife, à Bagdad, on entend : « les Sogdiens ? Ce ne sont que des marchands ! » L'archéologie confirme entièrement cette idée. Les fragments d'un registre de la douane sur les caravanes de Turfan, au Xinjiang chinois actuel, document rêvé pour une histoire de la « route de la Soie » à une de ses principales étapes, le montrent parfaitement : daté des années 630, il permet de reconstituer trente-cinq opérations commerciales sur des produits de luxe apportés par les caravanes et sur lesquels les autorités de la ville prélevaient des taxes. Parmi les produits vendus : remèdes médicinaux, laiton, fil de soie, parfum, sel d'ammoniac, curcuma, or, argent… Les Sogdiens, venus d'au-delà des déserts et des montagnes, sont partie prenante dans vingt-neuf d'entre elles, ne laissant qu'une portion congrue aux nombreuses autres ethnies de la ville. On peut sans exagérer dire que durant l'apogée de la route de la Soie, du Ve au VIIIe siècle, les Sogdiens contrôlent presque exclusivement le grand commerce caravanier entre la Chine et l'Ouest. On trouve leurs noms et leurs graffitis par centaines sur les différents points de passage, comme par exemple sur les très hauts cols qui relient l'Asie centrale et l'Inde, ou encore au Kazakhstan. Ils ont pour cela l'appui politique des Turcs de Haute-Asie : lorsque ceux-ci conquièrent toute l'Asie du nord de la Corée à la Crimée au VIe siècle de notre ère, les Sogdiens sont à leurs côtés comme ambassadeurs, interprètes, ministres et marchands. Aux Turcs la gloire politique, aux Sogdiens les retombées économiques et un texte byzantin montre l'un d'entre eux organisant une expédition à plusieurs milliers de kilomètres de distance pour aller revendre à Constantinople la soie récemment extorquée aux cours chinoises, avec une conscience tout à fait claire et explicite des enjeux politiques et économiques à l'échelle eurasiatique. La langue sogdienne est la langue de la diplomatie et des bazars depuis Byzance jusqu'à la Chine et a remplacé les langues de l'Empire kouchan. En Crimée, loin à l'ouest, ces marchands fondent la ville de Sogdaia – aujourd'hui Sudak –, sous protection des Turcs, pour mieux avoir accès au marché byzantin. Six siècles plus tard, c'est de là que partiront les frères Polo, pour leur premier voyage en Chine. À l'est, c'est en sogdien que de nombreux missionnaires venus de l'ouest prêchent sur les places des villes centre-asiatiques : chrétiens nestoriens, mais aussi manichéens persécutés à Byzance comme en Iran trouvent en Asie centrale un terreau favorable et comme les bouddhistes plusieurs siècles auparavant, profitent des réseaux marchands pour progresser vers l'Est, vers la Chine.

La Chine est l'autre destination favorite, avec la steppe des Turcs, des marchands sogdiens. Elle abrite sans doute dès le IIe siècle de notre ère des communautés sogdiennes. Puissamment organisées autour de responsables portant le titre de sartapao – chefs de caravanes ! – auxquels les empereurs donnent rang mandarinal, celles-ci règnent sur le commerce international du pays. L'archéologie révèle régulièrement en Chine l'existence de tombeaux que se font élever ces Sabao à Xian, Taiyuan, Luoyang ou au Gansu. Tombeaux de nouveaux riches, abondamment décorés de reliefs, parfois peints et dorés à l'or fin, ils forment un témoignage spectaculaire de la richesse de ces personnages qui tentent de réaliser une fusion entre culture iranienne d'Asie centrale et civilisation chinoise. Lorsque la Chine entreprend la conquête de l'Asie centrale, au VIIe siècle, ce sont tout naturellement les Sogdiens qui ravitaillent ses armées, échangent la soie des salaires payés aux fonctionnaires chinois contre les produits locaux, avant de la revendre, en doublant le prix, plus à l'ouest : si à Dunhuang un rouleau de soie vaut quatorze pièces d'argent, il en vaut vingt-huit arrivé à Samarcande… avant de poursuivre son trajet vers les cours iraniennes, arabes ou grecques, ou encore vers ces ecclésiastiques européens, si friands de soie pour entourer de tissus précieux les reliques de leurs saints. À Notre-Dame de Huy, en Belgique, l'un de ces tissus porte encore une petite note d'un marchand sogdien, griffonnée à l'encre dans un coin.

Intégration au monde persan islamisé

L'installation en Chine n'a pas été le fait que de marchands : artisans, agriculteurs, soldats prennent la route de la vallée du fleuve Jaune et se mettent au service de l'aristocratie Tang. Ils sont très couramment représentés dans l'iconographie de l'époque, notamment dans les statuettes qui nous donnent une image de ces étrangers – gros nez, barbe, yeux exorbités, fort différente de la façon dont ils se représentaient eux-mêmes, sur les nombreuses peintures murales retrouvées en Sogdiane, à Samarcande ou dans la ville morte de Penjikent, la « Pompéi de l'Asie centrale ». C'est d'un de ces soldats, An Lushan, de père sogdien et de mère turque, qui, à la suite d'une ascension fulgurante, était devenu le chef de toutes les armées sur la frontière nord-est de la Chine, que provient la ruine du réseau commercial sogdien. An Lushan se révolte et met à feu et à sang la Chine du Nord en 755. Les Tang rapatrient précipitamment leurs armées d'Asie centrale pour lutter contre la rébellion et toute la synthèse sino-sogdienne s'effondre : fin des apports chinois de soie en Asie centrale, méfiance et pogroms en Chine contre les populations occidentales, affaiblissement de la dynastie qui se tourne désormais vers la Chine du Sud et non plus vers l'Ouest. La Chine mettra mille ans à retrouver cet empire. La route de la Soie est coupée, bien que régionalement, les Sogdiens s'insèrent encore dans le lucratif commerce nord-sud des chevaux entre l'Empire chinois et ses voisins ouïghours.
De plus en Sogdiane même, les armées musulmanes franchissent l'Amou Daria à partir du début du VIIIe siècle et se heurtent à une résistance farouche de l'aristocratie sogdienne alliée aux Turcs. Ces troubles militaires ruinent le pays autant que la rupture du grand commerce caravanier après An Lushan. L'intégration définitive au monde musulman n'aura en fait lieu, sous une soumission de façade durant la seconde moitié du VIIIe siècle, qu'à partir des années 820, lorsque l'État abbasside commence à s'appuyer sur ces élites centre-asiatiques pour mieux les rallier, et surtout vers 840 lorsque la disparition du dernier Empire ouïghour de Haute Asie met fin à tout espoir de revenir à l'âge d'or antérieur. Or au VIIIe siècle, les armées de l'islam qui arrivent en Sogdiane avaient dû patienter plusieurs générations en terre persanophone, au sud, avant de franchir l'Amou Daria. Elles apportent avec elles une culture déjà islamo-persane : une nouvelle synthèse s'élabore, à partir du IXe siècle de notre ère, qui doit fort peu au passé sogdien, et beaucoup plus à l'Iran et au monde arabe. Le passé sogdien s'efface rapidement tandis que naissent ou travaillent sur le territoire de l'ancienne Sogdiane les plus grandes gloires des sciences ou de la poésie persanes, comme Avicenne ou Biruni. Laissées à leur sort, les communautés sogdiennes éparpillées le long d'une route de la Soie désormais fort peu fréquentée s'intègrent aux milieux locaux. Les derniers textes rédigés en sogdien datent du début du XIe siècle et Guillaume de Rubrouck signale au XIIIe siècle, lorsqu'il passe par le Kazakhstan, que les chrétiens de la région utilisaient encore, il y a peu, une langue liturgique particulière, le sogdien. Il faudra plus de six siècles pour les linguistes et les archéologues tirent de l'oubli total cette civilisation de voyageurs cosmopolites.

Étienne de la Vaissière
Novembre 2004
 
Bibliographie
Au fil des routes de la soie Au fil des routes de la soie
Etienne de la Vaissiére
In Numéro 11 de la revue "Chemins d'étoiles"
éditions Transboréal, Paris, 2003

Histoire des Marchands Sogdiens Histoire des Marchands Sogdiens
Etienne de la Vaissière
De Boccard, Paris, 2004 (2e édition)

Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter