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Les sept villes de Delhi
Jean-Paul Roux
Ancien directeur de recherche au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre † 2009

Ce n'est pas à Delhi que l'on peut voir les plus beaux monuments de l'islam en Inde. Il ne s'y trouve ni le Taj Mahal ni les délicats écrans de marbre ciselé. On peut préférer la Grande Mosquée de Fatehpur Sikri ou d'Agra à celle de la ville qui fut si longtemps capitale des empires des Indes, la mosquée d'Ajmer à celle de Quwwat-ul-Islam, la tombe de Sassaram à celle de Humayun, ou déplorer l'absence de ces merveilleux jardins moghols que l'on voit au Cachemire ou à Lahore ; celui de l'Amour a, ici, trop souffert du temps… Pourtant, cette ville est fascinante, et Jean-Paul Roux, nous y convie à une promenade historique et architecturale.

Delhi est la seule ville à offrir un panorama complet de l'architecture islamique depuis ses premiers essais, à la fin du XIIe siècle, jusqu'à sa dernière grande œuvre, au milieu du XVIIIe siècle. Seules y manqueront les créations, au reste si originales, des écoles régionales de Jaunpur, du Malwa, du Gujarat…

Les sept villes de Delhi

On dit qu'il y a sept villes à Delhi. J'en compte huit si j'inclus New Delhi, la capitale anglaise, devenue celle de la République indienne, avec ses grandes avenues, ses villas, ses parcs, avec cette place Connaught où l'on se perd inévitablement. Et même avant l'islam, il y avait déjà sans doute une ville, car le site est habité au moins depuis le temps des Kouchanes (IIIe siècle apr. J.-C.) et, au VIIIe siècle, existait un temple relativement important.

Les sept villes dont on parle sont les sept capitales musulmanes qui se sont succédé depuis la conquête des Ghaznévides, ces Turcs qui avaient fondé leur empire dans l'actuel Afghanistan. De ce qui n'est plus qu'une misérable bourgade, Ghazni, ils avaient fait la rivale de Bagdad, et importé l'islam dans le sous-continent. Ces sept villes se situent toutes à l'ouest de la rivière Yamuna, les premières assez en retrait, la dernière sur ses rives ou presque. Étendues sur quelque vingt kilomètres de long, elles forment, du nord au sud, deux groupes principaux, l'un constitué par les première, quatrième et deuxième Delhi, l'autre par les sixième, cinquième et septième : la troisième, Tughlughabad, se trouve quelque peu à l'écart vers l'est. Toutes n'ont pas eu la même importance historique, la même durée, ni le même génie architectural. Certaines ont été éphémères, telle Purana Qala que l'usurpateur afghan Chir Chah et son successeur (1538-1555) firent édifier après avoir détruit les monuments du second empereur moghol, Humayu. Certaines ont presque disparu. De Firuzabad, il ne reste guère que des ruines dominées par le pilier d'Ashoka qu'avait fait ériger un prince d'origine turque, amateur d'antiquités. Bien des ouvrages se trouvent hors des limites des cités proprement dites, ne serait-ce que le tombeau de Humayun, le sanctuaire de Nizam-ud-Din, un chaïkh du XIIIe siècle ; ce monument étonnant est situé près de la tombe de Jahannara – la fille bien-aimée, trop aimée, disent les mauvaises langues, du Grand Moghol Chah Jahan. De même, l'observatoire (Jantar Mantar) du rajah Jai Singh II (1699-1743) se situe au-delà de Connaught Place ; il représente le prototype de ceux de Jaipur, Bénarès, Mathura.

Tous les types d'édifices se trouvent ainsi à Delhi : des forteresses, des palais, des mosquées, des madrasas, des mausolées, et même des ponts, tel celui, si petit, des jardins des Lodi qui enjambait une rivière, aujourd'hui disparue.

Floraison de l'art musulman : mausolées et mosquées

L'architecture musulmane s'est particulièrement développée, car l'islam avait tout à faire dans ce pays aux mœurs si différentes. On y adorait des idoles, quand il affirmait le monothéisme le plus strict. Alors qu'on y incinérait les morts, il y développerait paradoxalement un art funéraire.

La première mosquée construite, la Quwwat-ul-Islam (1193 -1197), obéit encore au plan traditionnel dit « arabe », à nefs parallèles et de faible élévation. Elle n'en est pas moins surprenante car, réalisée avec les matériaux de vingt-sept temples hindous détruits, elle paraît beaucoup plus indienne qu'islamique. Un écran de façade, postérieur, bien moins beau que celui d'Ajmer, tend à effacer ce que cette mosquée peut avoir d'offensant pour un bon musulman. L'élargissement ultérieur de sa salle de prière a entraîné l'aménagement de portes. L'une d'entre elles, l'Ala'i Drawaza (1311), présente l'intérêt d'avoir introduit des éléments vraiment islamiques dans une architecture qui ne l'était pas. Tout à côté s'élève, à plus de soixante-douze mètres, un minaret qui est aussi une tour de Victoire, le Qutb Minar, dont les trois étages d'origine présentent une alternance de piliers et de colonnes engagées du plus bel effet. Il faut s'appuyer contre lui et lever la tête vers son sommet : on éprouve une sensation de vertige, comme devant un abîme.

C'est dans l'aire du Qutb Minar que se trouve la tombe Iltutmich. Édifiée quatre ans après celle de Sultan Ghawri (1231), elle constitue le point de départ de l'art funéraire musulman indien. Après eux, les mausolées se multiplieront. Parmi les plus anciens, celui de Ghiyath-ut-Din Tughlaq – à Tughlaqabad, la troisième Delhi –, construit vers 1350, est une petite salle cubique couverte d'un dôme qui commence à s'affiner, prolongée par un avant-corps crénelé et flanqué de tours comme un fortin. Les jardins des Lodi contiennent la quasi-totalité des monuments érigés par la dynastie des Lodi (1451-1526). Ce sont presque tous des monuments funéraires. Construits sur une petite terrasse, ils sont de plan octogonal, entourés d'un portique extérieur aux murs inclinés qui sert de déambulatoire, coiffés de coupoles surmontées d'une fleur de lotus. Ils sont parfois entourés de petits pavillons ajourés empruntés à l'art indien, qu'on appelle des chattris. Les tombes d'Isa Khan, de Sikandar, de Mubarak Chah en sont ornées. Un autre type de monuments funéraires, moins élégant et déjà en faveur chez les Sayyid (1414-1444), adopte le plan rectangulaire ou carré et élève le dôme sur plusieurs étages – le Bagh-i Alam ka Gumbad, de 1501, en a trois – ornés de petites loggias sous arc brisé, et percés sur trois côtés de portes monumentales légèrement en saillie. Rien dans ces mausolées, si ce n'est peut-être le souci de les mettre en valeur dans un cadre d'arbres et de fleurs, n'annonce la révolution qu'amène dans l'art funéraire le mausolée de Humayun. Cet édifice grandiose fournit en effet le premier exemple de la tombe-palais située dans un jardin qui culminera avec le Taj Mahal d'Agra. En même temps, il introduit de nombreuses nouveautés.Parmi celles-ci certaines sont importées d'Iran : le double dôme haut de quarante-deux mètres, les grands iwan de la salle principale et la série des plus petits qui percent la haute terrasse, l'utilisation systématique du grès rouge qui égaie les plaques de marbre blanc. Cet art funéraire moghol, né à Delhi, s'achèvera dans cette même ville en 1753, avec le mausolée de Safdar Jang, le dernier à présenter encore, malgré ses défauts, une réelle beauté.

La septième Delhi, œuvre des Grands Moghols

Le sultanat de Delhi, inauguré par la conquête ghaznévide, prit fin en 1526, quand le prince timouride Babur Chah, se rendant maître de la ville, fonda la dynastie des Grands Moghols. Cette dernière allait régner sur la quasi-totalité de l'Inde ; la reine Victoria d'Angleterre en hérita, quand elle se fit proclamer impératrice en 1876. Les Grands Moghols fixèrent leur capitale à Agra ou à Fatehpur Sikri, et il fallut attendre Chah Jahan pour voir la cour revenir dans la vieille cité impériale. Le souverain fonda la septième Delhi, Chah Jahanabad, en 1638. C'est à lui que la ville doit sa plus grande gloire et ses monuments les plus brillants, sinon les plus beaux, le Fort rouge et la Grande Mosquée.

La Jama Masjid est la plus vaste mosquée de l'Inde. Comme ses sœurs et ses contemporaines que l'on rencontre dans toutes les grandes villes de l'empire, elle est juchée sur une haute terrasse et consacre la plus grande partie de son espace à une cour entourée de portiques à claire-voie. Le haram – ou salle de prière – est à nefs parallèles, surmonté de trois dômes en forme de bulbes, lesquels donnent à l'ensemble un élan qui n'existe pas dans les « mosquées arabes ». L'impression de verticalité est encore renforcée par les deux minarets tronconiques des angles, la façade percée de dix arches et un porche monumental.

Le Fort Rouge, en grès rose en réalité, devient pourpre au soleil couchant. Il a souffert de la « Mutinerie » (la révolte des Cipayes de 1857), mais aussi d'avoir servi de cantonnement aux troupes britanniques. Il conserve cependant de grandes beautés : son enceinte d'abord, avec ses entrées colossales, ses salles d'audiences privées (Diwan-i-Khas) et publiques (Diwan-i-Am), ses bains, et le petit bijou qu'est la mosquée de la Perle (Moti Masjid). Il faut aussi voir les petits pavillons, dont le Rang Mahal, où un bassin recueille l'eau courant dans la « rivière » qui parcourt les salles du palais pour y apporter la fraîcheur. À la puissance rude des organes militaires s'oppose la délicatesse extrême des architectures aux arcs découpés en festons, aux piliers légers et aux délicates incrustations de pierres colorées ou semi-précieuses.

Dans la salle des audiences privées, Chah Jahan avait fait graver ces mots : « S'il est un paradis sur terre, il est ici ». Ces hommes venus de la haute Asie, qui jugeaient les Indes « chaudes comme l'enfer », avaient bien l'intention de créer des lieux propres à satisfaire leur idéal de sybaritisme.

Jean-Paul Roux
Juin 2000
 
Bibliographie
Delhi and its neighbourhoods Delhi and its neighbourhoods
Y. D. Sharma
New Delhi, 1964

Delhi, capitale de l'Inde Delhi, capitale de l'Inde
Brunel
Debroisse Vilo, 1980

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