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Les relations transsahariennes,de l'Antiquité à l'époque moderne
Bernard Lugan
Maître de conférence à l'université de Lyon III Directeur-éditeur de la revue L'Afrique réelle Expert auprès du tribunal pénal international pour le Rwanda (ONU)
 
 
 
 

Le Sahara, la plus vaste région désertique du monde qui s'étend sur presque toute l'Afrique septentrionale, au nord du XVe parallèle, de l'Atlantique à la mer Rouge, resta longtemps ignoré et ne s'est véritablement ouvert qu'avec l'arrivée des Arabes. Dès lors s'organisèrent, grâce aux caravanes, de fructueux échanges commerciaux. L'importance de ces relations transsahariennes nous est ici expliquée par Bernard Lugan auteur notamment d'une Histoire du Maroc des origines à nos jours (Perrin – 2000) et d'un Atlas historique de l'Afrique des origines à nos jours (édition du Rocher – 2001).

Une des grandes réalités de l'histoire africaine est la double coupure transversale du continent noir, par le Sahara au nord et par la grande forêt de la cuvette congolaise au centre. Mais les étendues, les limites des déserts et de la forêt ont considérablement varié.

Jusque vers 12 000 av. J.-C., les chasseurs-cueilleurs circulent du Hoggar au littoral méditerranéen ; le Sahara septentrional est alors un monde ouvert. Puis la désertification compartimente cette région, donnant naissance au grand erg occidental et au grand erg oriental.

De 12 000 à 8 000 av. J.-C., le Sahara méridional redevient humide et même lacustre. Le lac Tchad s'étend considérablement et, vers 7 000 av. J.-C., il est peut-être aussi vaste que l'actuelle mer Caspienne. Plus à l'est, le sud du Soudan est lui aussi occupé par un immense lac. Au nord, le désert du Sahara coupe l'Afrique du Nord du Sahel. À l'est, les lacs isolent le Sahel de l'Afrique orientale et nilotique.

II y a 5 000 ans, l'actuel désert est devenu une barrière. Il coupe l'Afrique en deux.

Un monde méconnu des Romains

Sous la dynastie des Sévères (193-235), originaire de Leptis Magna en Tripolitaine, l'Afrique romaine eut sa plus grande extension territoriale, mais Rome ne connut point l'Afrique « profonde »…

Outre le fait que les Romains ignoraient que des hommes vivaient au sud du Sahara, le problème était d'ordre commercial. Les produits qu'ils recherchaient et qui auraient été susceptibles de provenir du monde subsaharien étaient les animaux de cirque, les plumes d'autruche, les cornes de rhinocéros, l'ivoire… Pourquoi aller les chercher au sud du Sahara quand ces animaux vivaient alors en Afrique du Nord ?

Il est difficile d'établir les limites extrêmes de l'avancée de Rome vers le sud. En 1960, Raymond Mauny, prenant le contre-pied de bien des affirmations plus ou moins fantaisistes, avait proposé une réinterprétation de l'histoire africaine, affirmant que, jusqu'en 1434, date de son franchissement par les Portugais, le littoral de l'Afrique occidentale demeura inconnu des marins méditerranéens, y compris des Carthaginois. Selon lui, le cap Juby constituait en effet la limite extrême des navigations en raison des vents soufflant toute l'année du nord vers le sud et parallèlement au littoral. Dans ces conditions, et puisque la « Volta » ne sera découverte qu'au XVe siècle par les marins portugais, Mauny pensait que ni les Romains, ni même plus tard les Arabes, ne purent s'aventurer sur ces côtes sahariennes. Dans tous les cas, aucune trace archéologique, aucune influence méditerranéenne ou romaine n'a été découverte au sud de Mogador.

Les Romains ne connaissaient-ils donc pas les régions situées au-delà du limes nord-africain ? Cette question qui a fait couler des flots d'encre est résolue, depuis que Desanges a démontré que les neuf périples que nous ont laissés les historiens antiques ne démontrent aucune navigation le long des côtes africaines et que les « duplications de toponymes » ne permettent en aucun cas d'y identifier le mont Cameroun ou le fleuve Sénégal.

La période romaine nous a cependant laissé quelques mentions d'expéditions vers le sud, mais aucune ne s'est profondément enfoncée dans le désert. Celle de Metellus chez les Gétules, peuple berbère vivant au nord de la vallée du Draa, est racontée par Salluste. Les expéditions contre le Numide Tacfarinas et contre les Garamantes sont rapportées par Tacite ; celle de Cornelius Balbus, en 19 av. J.-C., encore contre les Garamantes, l'est par Pline l'Ancien. Ptolémée parle de Julius Maternus, un commerçant qui, vers 85 apr. J.-C., aurait marché vers le pays non identifié d'Agysimba, et de Septimus Flaccus, commandant les troupes de Numidie, qui en 70 apr. J.-C. partit de Lepcis pour aller jusqu'au pays Garamante.

De grands empires dans le désert

Aucune de ces expéditions ne fut transsaharienne. Il fallut attendre l'arrivée des Arabes et l'islamisation pour constater une ouverture du Sahara, précédée par la généralisation du dromadaire parmi les tribus nomades berbères vivant dans le nord et la partie centrale du désert. Ce sont eux qui guidèrent les conquérants vers le sud, vers le Bilad al-Sudan ou « pays des Noirs ». À partir de ce moment, le commerce transsaharien apparaît, organisé le long d'axes caravaniers et au départ de villes nées au sud du Sahara.

L'initiative de la création de ces premières villes est due aux Berbères, et les exemples de Tadmakka et d'Aoudaghost le prouvent bien. Fondés pour et par le commerce, les empires sahéliens qui ensuite se succéderont dans la région comprise entre l'océan Atlantique et le lac Tchad auront toujours la même priorité, à savoir la défense des carrefours sahariens et le maintien du monopole des transactions entre l'Afrique du Nord et le Sahel.

C'est dans la zone contact entre les mondes saharien et sahélien qu'apparurent ces grands empires urbanisés de l'Ouest africain que furent le Ghana, le Mali et l'Empire songhaï ou empire de Gao. Ils s'y succédèrent, déplaçant leur cœur depuis le fleuve Sénégal jusqu'à l'est de la boucle du Niger.

Partenaire septentrional du commerce à travers le Sahara, l'Afrique du Nord fut un pont entre le monde méditerranéen et l'Afrique noire ; en contact avec l'Afrique subsaharienne, elle en écoulait les productions en échange des articles de son artisanat et des produits de son agriculture.

Sijilmassa, « port du nord du Sahara »

Durant des siècles, la ville de Sijilmassa, dans le Tafilalet, fut la principale base nord-africaine du commerce transsaharien. Dans les premiers temps, les routes commerciales partaient de Sijilmassa vers l'Adrar avant d'atteindre Aoudaghost-Tegdaoust dans le sud de l'actuelle Mauritanie. D'Aoudaghost, l'on allait à Ghana en six jours.

Sijilmassa était le point obligé pour les caravanes allant vers le sud ou en revenant. Plaque tournante et plus encore lien entre l'Afrique blanche et l'Afrique noire, elle était fréquentée par des commerçants venus de Fès, de Tlemcen et de toutes les villes littorales ou intérieures du Maghreb. Cette position « carrefour » apparaît comme évidente lorsqu'on compte les jours de marche la séparant de tous les pôles commerciaux de la région : six jours pour Ouarzazate, neuf à onze pour Fès, vingt pour Tanger et cinquante pour Kairouan ; vers le sud, douze jours pour Tamedelt et cinquante pour Aoudaghost.

Admirablement située, Sijilmassa est également favorisée au point de vue agricole, grâce à l'eau qui y est abondante. Tout en étant la porte du désert, la ville offre donc toutes les possibilités aux caravanes venues du nord qui doivent s'y approvisionner pour les deux mois de marche à travers 1 500 à 1 800 kilomètres de désert.

De grandes voies commerciales

L'Afrique du Nord fournissait au monde noir des articles de luxe, produits de l'artisanat – bijoux, armes, étoffes… – mais aussi des produits d'usage courant comme les ustensiles de cuisine, la poterie, les tissus ordinaires, les couteaux, les miroirs. Les productions agricoles, tels le blé, les fruits secs, les dattes, entraient également pour une large part dans ce commerce, sans oublier les chevaux.

Le fret caravanier venu du sud consistait en or produit au Bambouk, à proximité du fleuve Sénégal, au Bouré, sur le Niger et au Lobi, sur la Volta. Dans les deux cas, les zones aurifères étaient situées loin vers le sud, bien au-delà des principales villes du Bilad al-Sudan comme Ghana ou Tombouctou. Mais l'or n'était pas le seul produit fourni par le sud. L'ambre gris, la gomme arabique, les peaux d'oryx (destinées à la fabrication de boucliers), de léopard et de fennec, les esclaves alimentaient également le commerce transsaharien.

Dès le Xe siècle, les routes transsahariennes semblent bien établies puisque Ibn Hauqhal les emprunte pour traverser le désert.

Au XIIe siècle, les Berbères almohades évincent les Berbères almoravides. Avec eux, le Sahel est intégré au monde commercial européo-méditerranéen. Une grande voie de commerce relie désormais l'Espagne musulmane au Niger. Les ports d'Afrique du Nord abritent des colonies de marchands catalans, pisans ou génois qui donnent une impulsion à l'économie maghrébine.

Au XIIIe siècle, avec la naissance de l'empire du Mali, une nouvelle route apparut, toujours au départ de Sijilmassa, mais en direction du Sahara central vers les salines de Tegharza et l'oasis de Oualata qui devenait ainsi la porte du Mali. Puis, à la fin du XIVe siècle, la ville de Tombouctou se développa ; Ibn Battouta a décrit les routes qui y menaient depuis Sijilmassa ou Tlemcen.

Au XIVe siècle, le cœur politique et économique du Sahel commence à se déplacer vers l'est, vers le lac Tchad. La Libye et l'Égypte remplacent alors le Maroc et plus généralement le Maghreb. Les grands axes transsahariens qui permettaient de relier Sidjilmassa à Oualata et au Bambouk, ou Oualata à Taoudeni et à Tombouctou s'effacent peu à peu au profit des pistes orientales qui, par Ghat et Zaouila, conduisent en Libye.

Au XVe siècle et plus encore au XVIe, la découverte portugaise des rivages atlantiques et du golfe de Guinée eut pour conséquence de détourner vers le littoral une partie du commerce transsaharien. Les villes du Maghreb déclinèrent alors, car leur artisanat était désormais directement concurrencé au sud du Sahara par les productions européennes. Ce fut la « victoire de la caravelle sur la caravane ».

Les plus touchées furent les villes marocaines. C'est pourquoi le Maroc lança une expédition militaire à travers le Sahara afin de tenter de rétablir les relations commerciales avec la région du Niger : l'expédition de Tombouctou, qui aboutit en 1591 à la création du Pachalik marocain de Tombouctou.

L'Empire songhai soumis, les Marocains pensaient qu'ils allaient pouvoir rétablir les axes commerciaux transsahariens, mais il était trop tard. Le monde économique ouest-africain avait en effet basculé à la fois vers le nord-est, c'est-à-dire vers l'Égypte, mais surtout vers le sud depuis l'installation portugaise sur le littoral africain.

Le commerce transsaharien ne cessa cependant pas, même si sa période de gloire n'était plus qu'un souvenir. Le trafic caravanier avec le Soudan subsista jusqu'au XXe siècle. Au début du XIXe siècle, il était encore intense.

Bernard Lugan
Novembre 2000
 
Bibliographie
Histoire du Maroc des origines à nos jours Histoire du Maroc des origines à nos jours
Bernard Lugan
Perrin, Paris, 2000

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