Logo Clio
Service voyages
Service voyages
Page précédenteImprimer cet articleRecommander à un ami

Les Portugais en Inde et à Goa
Valérie Bérinstain
Chargée de cours à l’Institut national des langues et civilisations orientales et à l'université de Paris IV-Sorbonne († 2000) 
Valérie Berinstain nous a expliqué comment, partis à la quête du poivre, de la muscade et de la cannelle, les Portugais en vinrent, dès le XVIe siècle, à installer des comptoirs commerciaux sur la côte indienne, dont celui de Goa, et comment ils confièrent aux jésuites l'évangélisation des populations et la construction de nombreuses églises.

De l'importance des épices

Depuis les temps les plus anciens, l'Orient a toujours exercé une certaine fascination sur l'Occident. Au Moyen Âge, les Indes évoquent une terre de contrastes et d'extrêmes. Les récits des voyageurs qui foulèrent le sol de cette fabuleuse contrée et les ouvrages d'écrivains qui rêvèrent l'Inde confirment cet envoûtement pour ce pays. Durant cette période d'innovations et de transformations, les sociétés marchandes qui commencent à s'organiser en Europe considèrent le sous-continent indien comme une terre d'avenir et de prospérité pour l'Occident. Riche en métaux et pierres précieuses qui peuvent assurer la fortune de tout bon marchand, l'Inde est aussi le pays des épices. Abondamment recherchées, ces plantes sont réputées non seulement pour leurs vertus curatives, mais aussi pour leurs vertus gustatives, qui permettent d'accommoder les fades mets bouillis servis quotidiennement sur les tables des grands de ce monde. Le rôle économique croissant des épices dans l'Europe de la Renaissance incite les Portugais à s'introduire sur ce marché qui, dans le monde méditerranéen, est aux mains des Vénitiens.


L'expansion portugaise

À cette époque, le Portugal est un pays en pleine mutation. Libéré de l'emprise musulmane depuis 1253, il s'ouvre au reste du monde et envisage un développement maritime. À l'instigation de l'infant Henri le Navigateur (1394-1460), des géographes, des cartographes et d'autres savants travaillent avec persévérance pour permettre aux navigateurs lusitaniens de s'engager dans de nouvelles découvertes, notamment celles qui rendront possible l'acheminement des épices d'Orient vers les ports portugais. Ces premières aspirations se dirigent d'abord vers l'Afrique, puis, après le passage du cap de Bonne Espérance par Bartolomeo Dias en 1488, c'est vers l'océan Indien et le sous-continent que se tournent les ambitions portugaises. L'enjeu majeur de ces entreprises successives a pour but non seulement de détourner le commerce des épices de Venise vers Lisbonne, mais aussi de supplanter les musulmans qui dominent ce marché dans l'océan Indien. À ces intentions s'ajoute aussi la possibilité, non négligeable, de procurer des revenus à l'empire en imposant des taxes aux navires voguant sur les côtes indiennes ou accostant dans certains ports désormais sous domination portugaise. Parallèlement à ces entreprises économiques, se dessine, sous-jacente, l'aspiration de convertir les populations autochtones au christianisme. Ainsi, dévouées aux causes de la chrétienté, elles pourraient contribuer à sa grandeur.


Les Portugais abordent les côtes de l'Inde

C'est le 8 juillet 1497, à la tête d'une flotte de quatre vaisseaux, que Vasco de Gama quitte Lisbonne ; D. Manuel 1er (1465-1521) le charge de remettre une lettre au Samorin – littéralement le seigneur des mers – de Calicut, le sollicitant d'établir des relations politiques et commerciales avec le Portugal. En mai 1498, Vasco de Gama touche Calicut, principal port de la côte de Malabar où se fait le trafic des épices et surtout celui du poivre, principal condiment demandé. Il prend contact avec le Samorin qui le reçoit froidement et l'emprisonne trois mois, à l'incitation des marchands arabes et musulmans qui ne voient pas d'un œil amical la présence de ces nouveaux venus dans les mers indiennes. De retour au Portugal, Vasco de Gama entreprend de réitérer son exploit en espérant avoir plus de chance. En mars 1500, il s'éloigne des côtes portugaises avec treize vaisseaux et près de mille deux cents hommes. Lorsqu'il revient, deux ans plus tard, son voyage est un succès, les cales des navires sont non seulement chargées d'épices, mais aussi d'autres denrées de grande richesse. Désormais, cette réussite renforce l'ambition du Portugal et lui ouvre définitivement la porte vers l'Orient et l'Asie du Sud. Les Portugais s'installent dans les principaux ports de l'ouest de l'océan Indien, à l'exception d'Aden, et sur les côtes indiennes. Très rapidement, pour confirmer la puissance portugaise, ils entreprennent la construction de forteresses sur les lieux nouvellement conquis.


L'installation des comptoirs portugais

En Inde, devant l'impossibilité de s'installer à Calicut, ils s'établissent à Cochin où ils organisent leur administration et leur comptoir commercial. En 1510, Goa devient la capitale de l'empire portugais des Indes. Petit à petit, cette suprématie s'étend à Chaul, dans la baie de Bombay, pour remonter vers le Gujarat avec Cambay et la presqu'île fortifiée de Diu. Lorsqu'ils atteignent la côte de Coromandel, ils accèdent à l'île de Ceylan, construisent un fort à Colombo, puis remontent vers le Bengale où leur implantation est officielle en 1536. Ainsi, dès la première moitié du XVIe siècle, l'ensemble des côtes du sous-continent indien est plus ou moins soumis à l'autorité lusitanienne. L'idée directrice de la progression portugaise est de se rapprocher du Sud-Est asiatique qui produit les épices. À savoir : d'abord le poivre, de meilleure qualité que celui de Malabar ; ensuite le clou de girofle provenant des îles Ternate, le macis et la noix de muscade des îles Banda, et le gingembre. Ensemble auquel s'ajoute la cannelle de Ceylan. Les vaisseaux qui atteignent le Portugal sont chargés de ces épices qui constituent leur principale cargaison. Celles-ci revendues à bon prix assurent la fortune des armateurs. D'autres marchandises sont également recherchées et transportées sur les vaisseaux lusitaniens : des métaux et des pierres précieuses, mais aussi du camphre, de la laque, des perles, de la soie et des textiles.


Goa, capitale de l'empire lusitanien

Après avoir mis un premier pied en Inde, les Portugais vont rapidement chercher à consolider leur position stratégique, à s'organiser et à établir une capitale, véritable point de ralliement de leur futur empire d'Asie. Située sur la côte occidentale de l'Inde, à quelque cinq cents kilomètres au sud de Bombay, Goa constitue une petite enclave portugaise en Inde. C'est Afonso de Albuquerque qui fait la conquête de Goa après avoir connu de nombreux problèmes dans la conquête d'Ormuz. En février 1510, il arrive à Goa où les clefs de la ville lui sont remises de suite, sans difficulté, la population ayant subi depuis de nombreuses années les jougs des uns et des autres : les derniers souverains indiens qui avaient pris Goa étaient ceux de Bijapur qui, en 1475, l'avaient ravie aux dynastes hindous de Vijayanagar. D'ailleurs Albuquerque aura maille à partir avec leur représentant, le souverain Adil shah. Ayant enfin combattu tous ceux qui refusaient la présence portugaise, Albuquerque s'impose à Goa et devient le deuxième gouverneur des Indes. Il fait de Goa la capitale de l'empire lusitanien en Asie. C'est ainsi que Goa, qui offre un bon nombre d'avantages, devient la ville portugaise en Inde. Bénéficiant d'un port important, elle est située à un carrefour commercial pour les échanges inter asiatiques.


Goa, centre du rayonnement chrétien en Inde et en Asie

On possède de nombreux témoignages sur Goa, notamment celui de Pyrard de Laval qui décrit cette capitale, au début du XVIIe siècle, comme étant plus peuplée que Paris ou Londres. Il remarque aussi le grand nombre d'églises. Sous l'impulsion des ordres religieux, la ville va se couvrir de monuments. En effet, dès 1539, le roi du Portugal exige la présence de jésuites dans les Indes Orientales afin de répondre à la papauté qui demande au Portugal, comme à l'Espagne, d'évangéliser les terres nouvellement conquises. Aussi, dans la seconde moitié du XVIe siècle, Goa devint le centre de l'action missionnaire chrétienne menée en Asie, dont les jésuites qui arrivèrent à Goa vers 1542 furent le fer de lance. Ils avaient été précédés dans la ville, dès 1517, par les Franciscains, suivis bientôt par des Dominicains, des Théatins et des Augustins.


Les jésuites à Goa

Ordre enseignant, la Compagnie de Jésus va développer des séminaires, des écoles, des universités comme le collège Saint-Paul de Goa qui fut la première université de médecine de toute l'Inde et dont il ne subsiste aujourd'hui qu'une partie du portail central. Par le biais de l'enseignement, les jésuites attiraient ainsi à eux l'élite locale en même temps qu'ils développaient la culture occidentale en terre asiatique. Organisés et efficaces, ils comprirent que pour mieux réaliser leur dessein – c'est-à-dire l'évangélisation des populations indigènes – ils devaient s'intégrer et donc s'adapter : certains iront jusqu'à vivre en ascètes brahmans pour mieux convertir les membres de cette classe dirigeante. Mais, dans leur croisade pour évangéliser les Indiens, les missionnaires, se heurtant à la barrière de la langue, vont chercher à transmettre la catéchèse par l'image. L'église – la maison de Dieu – doit attirer et impressionner les foules. Pour cela, il faut qu'elle soit monumentale et riche. Ainsi, de l'arrivée des Portugais jusqu'au XVIIIe siècle – époque à laquelle la vieille Goa, devenue insalubre à cause de la malaria, est remplacée par l'actuelle capitale Pangim – l'activité des bâtisseurs sera immense, couvrant d'églises tout le territoire.

On distingue trois grandes périodes de construction. Les premiers monuments, qui remontent à la première moitié du XVIe siècle, s'inspirent du style manuelin, en hommage au roi Manuel 1er.

C'est dans la seconde moitié du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle que se situe la grande période des bâtisseurs, en grande partie du fait de la politique des jésuites. Pour favoriser l'évangélisation, il fallait construire beaucoup et dans un style monumental. Véritables architectes bâtisseurs, les jésuites apportèrent dans leurs bagages des plans, voire des maquettes d'édifices religieux qu'ils voulaient reproduire. Les modèles restent toutefois portugais, même s'ils gardent quelque chose de leur inspiration italienne. Les plans adoptés sont généralement simples car il fallait les exporter et pouvoir les reproduire facilement. Par ailleurs, le Concile de Trente avait dicté ses exigences : la célébration du culte devait être vue par la foule des fidèles. Il fallait donc une nef unique et large, bordée de chapelles latérales et coupée par un transept peu saillant. C'est ce type de plan qui fut en vigueur à l'église du Bon Jésus et à l'église Saint-François-d'Assise de Goa.

La dernière période de construction commence au milieu du XVIIe siècle. Elle voit l'éclosion sur tout le territoire de Goa d'églises plus modestes. Si la façade d'inspiration maniériste reste à l'honneur, le décor devient plus complexe et commence à mettre en évidence une symbiose entre art occidental et art local. Il est vrai qu'on utilisait la main d'œuvre locale pour réaliser ces vastes programmes.

Conclusion

Les causes du déclin de l'Empire portugais en Orient, dès le début du XVIIe siècle, sont diverses. D'une part, l'aristocratie répugnait à se mêler de gestion ; d'autre part, l'immensité de cet empire, face aux ressources humaines du Portugal entraîna rapidement un manque de techniciens aussi bien financiers que commerciaux. Par ailleurs, l'assujettissement du Portugal à l'Espagne accentua ce déclin. De plus, Philippe II d'Espagne, en fermant le port de Lisbonne aux Hollandais, favorisa la chute de cet empire car les Hollandais, qui y venaient pour s'approvisionner en épices, partirent eux-mêmes les chercher en Asie. De là, découlèrent des guerres entre les deux nations qui affaiblirent la puissance portugaise. Enfin, par la mise en place de l'Inquisition, de nombreux juifs, parce qu'ils étaient considérés comme chrétiens, conversos, furent chassés, ce qui provoqua l'affaiblissement des grands pouvoirs marchands et se répercuta sur le trafic commercial.

A partir de la fin du XVIIe siècle, la ville n'est plus que l'ombre d'elle-même ; elle sera intégrée par la force à l'Union indienne en 1961.
Valérie Bérinstain
Avril 2002
 
Bibliographie
Lisbonne hors les murs, 1415-1580, l’invention du monde par les navigateurs portugais (LB) Lisbonne hors les murs, 1415-1580, l’invention du monde par les navigateurs portugais (LB)
Michel de Chandeigne
Autrement, Paris, 1992

Albuquerque, le lion des mers d’Asie Albuquerque, le lion des mers d’Asie
Geneviève Bouchon
Desjonquières, Paris, 1992

Catalogue de l'exposition "Vasco de Gama et l'Inde" Catalogue de l'exposition "Vasco de Gama et l'Inde"

Sorbonne et fondation Galouste Gulbenkian, Paris, 1998

Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter