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Les pays Baltes, une terre disputée
Georges Castellan
Professeur émérite de l’université Paris III
Ancien enseignant de l’Inalco
Docteur honoris causa des universités de Poznan et de Humboldt de Berlin († 2014)

Tour à tour convoités et dominés par les intérêts allemands des chevaliers Teutoniques, par la Suède, par la Pologne puis par la Russie des tsars, les pays Baltes n'eurent guère le temps de voir émerger leur sentiment national qu'ils se retrouvèrent pris dans la tourmente de deux guerres mondiales et d'une guerre civile, avant d'être absorbés et exploités par l'URSS. Nous avons demandé à Georges Castellan de nous aider à mieux comprendre le destin pour le moins mouvementé de ces trois pays, aujourd'hui indépendants et libres.

Le pays de l'ambre

Géographiquement, les pays Baltes sont, sur la mer Baltique, la façade de la grande plaine de l'Europe du Nord entre la Vistule et le golfe de Saint-Pétersbourg. Ils étendent leurs sols de sables et de sédiments déposés par les glaciers quaternaires, coupés de croupes morainiques, de lacs, de nombreux cours d'eau en une absence quasi complète de relief : le sommet le plus élevé atteint 312 mètres dans la « Suisse livonienne » près de Vilno. Cette région de forêts de conifères et de bouleaux se termine par une côte basse et sablonneuse largement échancrée, le golfe de Riga, fermé par une série d'îles. Le voyageur est frappé par la beauté d'immenses plages au sable presque blanc et par le calme des paysages où dominent les verts des prairies et des arbres.

L'homme y a suivi le recul des grands glaciers quaternaires à partir peut-être du VIIIe millénaire avant notre ère ; au Ve millénaire, arrivent du sud-est des populations venant de l'Oural, tandis qu'au IIIe millénaire les Proto-Baltes indo-européens, venant du bassin du Dniepr, remontent vers le nord. Ces deux souches primitives ont donné naissance, la première aux Estoniens, la seconde aux Lettons et aux Lituaniens. Tous, toutefois, pratiquaient une agriculture primitive liée à l'élevage et à la domestication des abeilles.

Les premiers témoignages dont nous disposons sont dus aux historiens de l'Antiquité. Pline l'Ancien (23-79 après J.-C.) parle d'une « route de l'ambre » partant de Carnutum, à l'est de Vienne, pour atteindre la Baltique. Il raconte que Néron envoya un chevalier romain « au pays du succin » – l'ambre jaune – et que cet homme put rentrer à Rome. L'archéologie a confirmé ce témoignage en permettant de découvrir des monnaies ou des lampes romaines en Courlande et dans la région de Tartu. Poussés vers le nord par les Slaves de la future Russie, les peuples baltes se trouvent au VIIIe siècle de notre ère entre la Vistule et le golfe de Finlande, c'est-à-dire dans la région qu'ils occupent de nos jours.

La mainmise des chevaliers Teutoniques

Colonisés par les Vikings scandinaves qui découvrirent au IXe siècle la route de Constantinople, ils entrèrent en contact avec les princes ukrainiens de Kiev qui introduisirent chez eux des missionnaires byzantins. Mais c'est d'Allemagne que vinrent le christianisme et la civilisation. En 1159, les marchands de Brême fondèrent deux postes de commerce à l'embouchure de la Dvina, tandis qu'un chanoine du Holstein, Meinhard, vint y prêcher l'Évangile. Un demi-siècle plus tard, un de ses disciples créa à Rome un ordre militaire semblable aux Templiers, les Fratres militiae Christi – appelés chevaliers Porte-Glaive par référence à leur manteau blanc à croix rouge, dont l'objectif était de christianiser et de coloniser le pays. L'empereur germanique en fit un fief de son Empire. Mais les Danois intervinrent et l'Ordre, battu, dut fusionner avec un autre ordre, celui des chevaliers Teutoniques, fondé à Brême et Lübeck à la veille de la troisième croisade. Ces derniers créèrent l'hôpital de Saint-Jean d'Acre. Après la perte des États des croisés, ils répondirent à l'appel du duc polonais de Mazovie en 1226 pour venir lutter contre les Prussiens et les Lituaniens qui menaçaient ses États. L'empereur Frédéric II leur donna tout le pays de Prusse comme fief impérial et, entre 1230 et 1233, ils entreprirent une conquête très brutale du pays. Ils imposèrent le christianisme par l'épée et créèrent des villes comme Marienburg, Malborg, leur capitale, ou Königsberg. Leur État monastico-militaire était dirigé par un Grand Maître élu à vie par les quelques centaines de chevaliers qui se trouvaient à la tête de bailliages, possédaient les terres et tenaient les paysans en servage. L'origine de ses chevaliers et de la plus grande partie de la population, établie sur les terres des indigènes tués lors de la conquête, en fit un Ordre fondamentalement allemand. L'Ordenstaat subsista jusqu'au XVIe siècle.

Quatre siècles de dominations étrangères

Au nord, entre Memel et la Narva, la Livonie était partagée entre les chevaliers Teutoniques et l'archevêque de Riga ; le pays fut envahi successivement par les Suédois et les princes russes de Moscou. En 1510, le Grand Maître Albert de Brandebourg, en lutte contre la Pologne, rencontra à Wittenberg le réformateur Luther qui lui conseilla de transformer l'Ordenstaat en un duché séculier. Albert de Brandebourg devint ainsi duc de Prusse, tandis que Königsberg était le centre de la religion nouvelle. La branche livonienne de l'Ordre suivit peu après et forma un autre duché héréditaire. La région était désormais divisée en trois duchés : celui de Prusse, celui de Livonie et celui de Lituanie. Ce dernier, resté païen, avait conservé des souverains nationaux jusqu'à ce que le duc Iogailas – que nous appelons Jagellon – épouse en 1385 la reine de Pologne Hedwige ; les deux États fusionnèrent, formant la République polono-lituanienne qui dura jusqu'en 1795. Pendant près de quatre siècles, les peuples baltes connurent des dominations étrangères, suédoise, polonaise puis russe. Les Russes, par la paix de Nystad en 1721, annexèrent l'Estonie et la Livonie, tandis que le duché de Prusse uni au Brandebourg devenait en 1713 un royaume dont Frédéric II fit une puissance européenne.

La russification et la naissance du sentiment national

Sous l'autorité du tsar, Estoniens, Livoniens ou Lettons et Lituaniens, arrachés à la Pologne lors des partages de ce pays en 1792, 1793, 1795, connurent une évolution parallèle à celle des Russes. Ils connurent une période de relatif libéralisme sous Alexandre Ier avec l'assouplissement du servage de 1816 à 1819. Nicolas Ier, en réaction, persécuta la noblesse polonaise établie dans ces régions, tandis que s'établissait une collaboration avec les grands propriétaires, ces « barons baltes » descendants des anciens chevaliers, qui entrèrent largement au service du pouvoir dans l'armée et l'administration. Alexandre III abolit le servage dans les pays lituaniens en 1861 afin de couper l'herbe sous les pieds des Polonais révoltés en 1863, mais il pratiqua une politique de russification qui dura jusqu'à la première révolution russe de 1905.

Notons toutefois qu'en dépit – ou à cause – de cette répression, des intellectuels influencés par le philosophe allemand Herder s'étaient ralliés à l'idée d'une culture spécifique à chaque peuple. Ils se tournèrent vers l'étude de la langue et du folklore. Dès le début du XIXe siècle, des grammairiens avaient fixé les caractères de base de l'estonien, tandis que s'organisait une presse ouverte aux problèmes sociaux et politiques. Un véritable mouvement littéraire s'organisa autour du Letton K. Voldemaras (1825-1891) et recueillit trente-cinq mille chansons populaires – les dainas – publiées à Saint-Pétersbourg. Du côté lituanien, c'est en 1879 à Königsberg, en Prusse orientale allemande, que l'on vit paraître le premier journal en langue populaire ; le médecin Jonas Basanavicius (1851-1927), considéré comme un grand patriote, fut à l'origine d'une presse nationale.

Il existait donc un sentiment national dont les objectifs n'étaient pas très clairs quand les Baltes furent entraînés dans la première guerre mondiale.

D'occupations en annexions, une indépendance chèrement acquise

En pays lituanien occupé par leurs armées, les Allemands permirent la réunion d'une assemblée, la Taryba ; celle-ci proclama l'indépendance en janvier 1918, mais le roi catholique ne régna jamais. La Russie bolchevique, par le traité de Brest-Litovsk signé en mars 1918, abandonnait les pays Baltes à l'armée allemande ; si l'armistice du 11 novembre 1918 prévoyait l'évacuation, les Alliés permirent toutefois à ces troupes, commandées par le comte von der Goltz, de rester sur place pour résister aux bolcheviks. Ce fut l'origine d'une guerre civile à laquelle participèrent des soldats des armées nationales improvisées, des volontaires allemands, des éléments bolchevisés, des Russes blancs, l'armée polonaise. Finalement, par le traité de Riga du 11 août 1920 signé par les Polonais, la Russie bolchevique reconnaissait l'indépendance de la Lituanie et de la Lettonie, tandis que l'Estonie obtenait la même chose du traité de Tartu. Membres de la SDN, les trois États baltiques accédaient pour la première fois à l'indépendance internationale.

Entre les deux guerres, leur histoire fut marquée par des réformes profondes – réforme agraire, loi des minorités – mais, après une courte période parlementaire, les trois pays évoluèrent vers une république autoritaire avec Päts en Estonie, Ulmanis en Lettonie, Voldemaras en Lituanie. Le pacte germano-soviétique d'août 1939 mit une fin tragique à cette période d'indépendance. Annexées par l'URSS qui les transforma en Républiques soviétiques, réoccupées par les Allemands lors de leur attaque contre l'URSS en 1941, elles furent de nouveau absorbées par Moscou qui déporta une grande partie de leurs populations et exploita systématiquement leurs économies, y créant d'ailleurs une importante industrie lourde.

L'année 1991 marqua la fin du calvaire : les pays Baltes étaient indépendants et libres et devenaient membres de l'ONU.

Georges Castellan
Mars 2001
 
Bibliographie
L’Estonie L’Estonie
Suzanne Champonnois, François de Labriolle
Karthala, Paris, 1997

La Lettonie La Lettonie
Suzanne Champonnois, François de Labriolle
Karthala, Paris, 1999

La Lituanie La Lituanie
Leonas Teiberis
Karthala, Paris, 1995

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