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Les Olmèques, le jade et le jaguar
Carmen Bernand
Membre de l'Institut universitaire de France.
Professeur à l'université de Paris X-Nanterre

Il y a des civilisations qui semblent surgir du néant, sans que l'on puisse déceler les préalables tâtonnements qui menèrent par paliers à la perfection des formes matérielles, reflet de la complexité sociale. Les Olmèques constituent l'une de ces énigmes historiques. Ils émergent au XIIe siècle avant notre ère, à partir d'un substrat ancien égalitaire. Leur déclin commence vers 500 avant J.-C., sans que l'on puisse en connaître exactement les causes, mais leur rayonnement perdure encore jusqu'au début de notre ère, alors que la Méso-Amérique est née. Écriture, calendrier de 260 jours, cités monumentales, sacrifices humains, hiérarchies politiques, panthéon religieux trouvent leur origine dans cette civilisation. Carmen Bernand nous révèle la richesse de cette civilisation dont bien des aspects restent à déchiffrer.

Qui étaient les Olmèques ?

Olmeca désignait en nahuatl « les gens du caoutchouc ». Les Aztèques du XVIe siècle appelaient ainsi les habitants des zones tropicales qui s'étendaient à l'est de la vallée de Mexico, le long du golfe de Veracruz. Rien n'indique cependant que ces Olmèques, contemporains de la conquête du Mexique par les Espagnols, aient été les descendants des peuples antiques de même nom. Le foyer de cette civilisation fut tour à tour localisé sur la côte du Pacifique et sur celle du golfe de Veracruz. En fait, l'existence de plusieurs foyers mexicains semble plus conforme à la réalité archéologique. S'il est vrai qu'il existe des vestiges importants dans l'actuel État de Guerrero, et que la présence olmèque est attestée jusqu'à la presqu'île de Nicoya, dans le Costa Rica, les sites les plus imposants se trouvent à l'est : El Tajin, Tres Zapotes, La Venta et San Lorenzo, pour ne citer que les plus connus. Contrairement à une idée répandue il y a quelques décennies, l'influence olmèque toucha aussi le pays maya, dont l'essor est toutefois postérieur ; en revanche, elle est absente de Teotihuacan.

On ne sait pas d'où ils venaient, mais Christian Duverger, en superposant la carte linguistique du XVIe siècle et la carte archéologique de l'aire olmèque, avance l'hypothèse qu'ils parlaient une langue nahua et appartenaient donc à cette tradition culturelle de peuples qui combinaient nomadisme originel et sédentarisation. Cette double prédisposition aurait facilité leur rôle de ciment de la mosaïque culturelle qui existait en Méso-Amérique.

Le type physique de ce peuple est particulier : l'iconographie révèle des déformations crâniennes, des tatouages ou des peintures faciales, des yeux bridés, des lèvres charnues et, souvent, un nez épaté. L'obésité est un trait qui semble indiquer un statut élevé.

Quoi qu'il en soit, on sait que les Olmèques étaient des agriculteurs qui cultivaient le maïs, le coton, le cacao et bien d'autres plantes. Ils avaient développé des réseaux marchands pour échanger du cacao et des peaux de jaguar contre des matières précieuses comme le jade, l'obsidienne et les coquillages.

Des symboles qui perdurent dans toute la Méso-Amérique

Les seigneurs, représentés avec leurs emblèmes, résidaient dans des cités dont une des plus représentatives est celle de La Venta, avec sa grande pyramide et son esplanade. Ces villes reproduisaient symboliquement le modèle cosmique : pyramides, buttes artificielles en terre, cours ouvertes, temples, stèles, citernes – sans oublier le jeu de balle, rituel dont le plus ancien vestige se situe à San Lorenzo. Tout près de là, à El Manati, on a trouvé les plus anciennes balles en caoutchouc.

Un des traits les plus importants est l'écriture glyphique. Celle des Olmèques n'a pas encore été déchiffrée entièrement, mais certains glyphes ont été repris dans des écritures plus tardives. Tel est le cas, par exemple, du cercle autour d'un point qui évoque toujours l'association symbolique eau-jade. Certains chiffres possèdent partout la même signification, comme le 3, toujours associé au feu, et le 5, qui indique l'instabilité. De même, le jade, lié métaphoriquement non seulement à l'eau mais au sang, est un indicateur certain du sacrifice humain. Des enfants étaient sacrifiés lors de rituels pratiqués pour obtenir l'eau, et des corps ont été trouvés dans des puits et des fondrières d'El Manati. Cette pratique fut reprise par d'autres peuples. Le serpent ailé, ancêtre probable du Serpent à plumes de Teotihuacan, apparaît chez les Olmèques en liaison avec l'humidité, le tonnerre et le ciel et, par conséquent, avec les rituels de fertilité. On peut déceler dans cette divinité la souche des dieux de la pluie et de l'eau, Chac et Tlaloc, si importants dans les panthéons religieux mésoaméricains. Il y a donc quelques constantes qui montrent bien l'unité mésoaméricaine malgré la foisonnante diversité des cultures.

Le jaguar, représenté avec les commissures des lèvres vers le bas, est omniprésent dans l'iconographie olmèque. Dans le Tabasco, à La Venta, un « autel » en pierre montre un homme sortant de la gueule du jaguar, caché dans une niche. La relation entre le félin et l'autochtonie apparaît dans d'autres contextes. Ce carnivore est associé aux cavernes et à la nuit, et il est indissociable de sa contrepartie ailée, l'aigle-harpie. En fait, ces deux prédateurs redoutables étaient des incarnations de l'énergie solaire. La course diurne de l'astre, d'est en ouest, était métaphoriquement représentée par l'aigle. Lorsque le soleil se couchait, il continuait sa course dans l'inframonde et dans le sens contraire, mouvement symbolisé par le jaguar. Celui-ci, dans la mesure où il participait de l'énergie solaire, était associé au feu tellurique, celui qui jaillit des volcans. Dans la symbolique des sacrifices humains de Méso-Amérique, les deux prédateurs sont toujours dans une relation de complémentarité.

De vraisemblables pratiques chamanistes

Il est probable que, dès l'époque olmèque, le jaguar a été lié au chamanisme et au nahualisme, croyance selon laquelle chaque être humain possède un double animal. Les chamanes sont les seuls à posséder des doubles aussi puissants que les félins. Or la documentation iconographique nous montre souvent un être mi-jaguar mi-homme, insistant donc sur la métamorphose chamanique. Dans l'actuel État de Guerrero, à Oxtotilan, on a trouvé sur les parois d'une grotte une peinture étonnante qui montre un homme prêt à s'accoupler avec un jaguar. Il est remarquable que cet être ambigu, qui relève de la prédation et du chamanisme, apparaisse à la même époque dans des régions très éloignées comme Chavin de Huantar, au Pérou. En outre, dans toute l'Amérique du Sud, l'ethnologie nous montre que le jaguar et l'aigle sont effectivement associés au chamanisme et au feu.

Beaucoup d'autres indices permettent d'affirmer son importance chez les Olmèques. C'est dans ce sens que l'on a interprété cette pièce remarquable appelée par les archéologues « offrande 4 de La Venta », qui montre seize personnages debout, parmi six stèles en jade. Le chamanisme permet encore de comprendre l'importance des contorsionnistes dans la sculpture olmèque, dont la figure la plus représentative est celle de « l'acrobate ». Les contorsions ainsi figurées, similaires à celles que l'on voit pratiquées par des artistes de cirque qui ont travaillé dès l'enfance la souplesse des articulations, ont été interprétées comme des manifestations épileptiques, souvent indice de transe chamanique.

Parmi les objets les plus remarquables de l'art olmèque, il faut citer les haches de jade poli dont la fonction est rituelle et non pas utilitaire : c'étaient des offrandes – le jade étant le substitut symbolique non périssable du sang. Dressées verticalement, elles figuraient l'axe du monde, qui unissait les trois niveaux verticaux du ciel, de la terre et de l'inframonde, conçu comme un arbre de vie – représentation cosmique fondamentale dans toute la mythologie mésoaméricaine –, mais elles délimitaient également les quatre orients. Les grandes pièces polies appelées « jougs » à cause des analogies morphologiques avec cet objet constituent un des exemples les plus purs du travail de la pierre. Il est évident qu'en raison de leur poids, ils n'étaient pas portés par les joueurs de balle, comme certains l'ont prétendu ; le plus vraisemblable est qu'ils aient été destinés à des offrandes funéraires ou qu'ils aient constitué des trophées.

Les têtes colossales de Tres Zapotes, La Venta et San Lorenzo, que l'on peut découvrir au musée en plein air de Villahermosa, ont été fabriquées à une époque tardive, entre 500 avant notre ère et 200. Là aussi, on a proposé diverses interprétations, la plus probable les considérant comme des têtes-trophées obtenues par la décapitation de captifs : l'absence d'expression porte à croire qu'il s'agit de têtes de personnes mortes. Malheureusement, les stucs et les peintures qui les recouvraient ont disparu, ce qui rend l'interprétation plus difficile. Ainsi, beaucoup de questions posées par les vestiges de cette civilisation demeurent pour l'instant sans réponse. Le pillage ancien des sites, la difficulté de lecture des glyphes, la disparition d'éléments peints susceptibles de fournir des indications importantes expliquent qu'il y ait encore tant de zones obscures chez les Olmèques, que l'on peut qualifier de matrice du monde mésoaméricain.

Carmen Bernand
Mai 2001
 
Bibliographie
Le Mexique, des origines aux Aztèques Le Mexique, des origines aux Aztèques
Ignacio Bernal et Mireille Simoni-Abbat
L’univers des formes
Gallimard, Paris, 1986

La Méso-Amérique. L'art préhispanique du Mexique et de l'Amérique centrale La Méso-Amérique. L'art préhispanique du Mexique et de l'Amérique centrale
Christian Duverger
Flammarion, Paris, 1999

Les Olmèques Les Olmèques
Jacques Soustelle
Arthaud, Grenoble, 1992

The Olmec World. Ritual and Rulership The Olmec World. Ritual and Rulership
Collectif
Princeton, The Art Museum, Princeton University, 1996.

Les Olmèques Les Olmèques
Roman Piña-Chan
Lyon, La Manufacture, 1983.

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