Logo Clio
Service voyages
Service voyages
Page précédenteImprimer cet articleRecommander à un ami

Les Maronites : une Église originale au pays du Liban
Irénée-Henri Dalmais

Professeur honoraire à l'Institut supérieur de Liturgie
de l'Institut catholique de Paris

La communauté maronite – le « Millet » comme on disait au temps de l'Empire ottoman – constitue un cas exceptionnel, paradoxal, au sein du monde chrétien. D'ordinaire les Églises et communautés chrétiennes placent à leur origine la tradition reçue d'un apôtre, d'un évangélisateur, d'un missionnaire. La communauté maronite, elle, se réclame d'un ascète, saint Maron, qui vivait « sans toit » (hypèthre) dans la vallée de l'Oronte, au nord de l'actuelle Syrie, durant la première moitié du Ve siècle. Le père Dalmais, éminent spécialiste du christianisme d'Orient nous explique l'émergence, le devenir et la spécificité de cette Église patriarcale.

À l'origine, un monastère près d'Apamée

Nous ne connaissons saint Maron que par la brève notice que lui consacre, vers 450, l'évêque Théodoret de Cyr. À cette même époque, à la veille du concile de Chalcédoine (451), il est question d'un important monastère de la région d'Apamée, appelé du nom de Maron – ce qui en syriaque signifie « seigneur » – dont les moines figurent parmi les champions les mieux affirmés des décisions controversées du concile, imposées comme loi de l'empire – notamment la formulation : « une seule personne en deux natures, divine et humaine », pour exprimer la relation du divin et de l'humain dans le Christ. Un siècle plus tard, sous l'empereur Justinien, le durcissement des positions entraîne, dans le patriarcat d'Antioche, la constitution, à côté de l'Église dite « impériale » ou melkite, d'une Église nationale syrienne, dénommée jacobite, du nom de son principal organisateur Jacques Baraddaï. Après 630, dans une situation de plus en plus troublée du fait d'une invasion perse, et à la veille des conquêtes des Arabes islamisés, une ultime tentative de proposer une formule de compromis susceptible de mettre fin au schisme entraîne une nouvelle crise dite « monothélite » – s'il y a dans le Christ deux natures, il n'y a qu'une seule volonté divine. Durant plus d'un siècle, le siège patriarcal d'Antioche n'a pas de titulaire résidant.

C'est durant cette période qu'un nouveau concile, dit « sixième concile œcuménique » (681), condamne comme hérétique la formulation monothélite. Il semble bien que les moines de « Maron », devenus sujets du califat omeyyade de Damas, n'aient pas eu claire connaissance de cette condamnation. En tout cas, lorsque vers 740 le califat autorisa l'élection d'un patriarche résidant d'Antioche, des monastères de la vallée de l'Oronte refusèrent la juridiction de ce patriarche et, selon une phrase de la chronique de Denys de Tel Mahré (IXe siècle), « ils ont depuis lors leur patriarche à eux ». C'est seulement au début du XVIe siècle que le franciscain maronite Gabriel el Qla'i présentera une biographie de ce premier patriarche, saint Jean Maron, dont l'existence demeure pour le moins problématique. Les écrits transmis sous son nom pourraient être l'œuvre d'un moine nestorien du VIIe siècle, Jean Ben Phenkayé. Après la destruction du monastère de Maron sans doute au cœur du Xe siècle, les communautés chrétiennes qui s'étaient placées sous la juridiction de son patriarche émigrèrent pour une large part dans le mont Liban, et notamment dans la Vallée sainte, le wadi Qadisha, mais aussi vers la région d'Alep, au nord de la Syrie, et à Chypre.

L'implantation au Liban et l'influence de l'Occident latin

Dans cette situation nouvelle, ceux que nous appelons désormais les Maronites vont peu à peu entrer en relation avec l'Occident chrétien au cours du IIe millénaire, et tout d'abord dans le cadre des conséquences de la première croisade et de la création d'établissements latins au Proche-Orient, notamment dans les régions de Byblos et de Tripoli, proches du mont Liban et des centres monastiques de la Qadisha. C'est dans l'un des monastères de cette Vallée sainte que depuis 939 – d'après la tradition – a été transféré le siège patriarcal maronite. Au cours du XIIe siècle, des relations plus étroites commencent à s'établir avec la papauté romaine, par l'intermédiaire de ses légations auprès des États créés par les croisés. Enfin, en 1215, le patriarche Jérémie al-Achrîtî participe au concile de Latran IV et se voit reconnaître le titre de « patriarche d'Antioche ». On précisera par la suite – en 1608 – « pour les Maronites ». Par ailleurs, en Terre sainte, mais aussi au mont Liban, des relations étroites se nouent avec les franciscains et, tant sur le plan doctrinal que pour les usages liturgiques, l'influence de l'Occident latin impose sa marque sur le visage de l'Église maronite, soucieuse d'affirmer son appartenance à l'Église catholique et la parfaite orthodoxie de sa foi.

Si les traditions spirituelles du monachisme antiochien continuent à imprégner sa spiritualité et modèlent sa liturgie, la communauté maronite ne saurait demeurer à l'écart des courants nouveaux qui lui viennent de l'Occident latin. Dès le milieu du XVe siècle (1440), la papauté établit une légation auprès des chrétiens du patriarcat d'Antioche, mission généralement confiée aux franciscains. En ces mêmes années, le siège patriarcal maronite s'établit au monastère de Qannoubîn, au pied de la forêt de cèdres qui domine la Qadisha. Mais déjà la communauté, longtemps confinée dans ces vallées du Liban nord, déborde de plus en plus largement vers le sud, dans la riche région du Kesrouan où se fixera par la suite le siège patriarcal. Devenus franciscains, quelques jeunes maronites sont envoyés poursuivre leurs études à Venise et à Rome. C'est ainsi que l'un d'eux, Fr. Gabriel el Qila'i, tentera, après son retour au pays en 1493, de reconstituer les éléments de la lointaine histoire de la communauté depuis ses origines, posant ainsi la base d'une tradition qui se maintiendra jusqu'à nos jours. La conquête des territoires syriens par les Turcs ottomans de Sélim Ier (1516) met fin à trois siècles de domination mamelouke et donne occasion aux Maronites de nouer des alliances avec les familles émirales des Maan, puis des Chéhab, d'origine arabe et de religion druze puis chrétienne, auxquelles la Sublime Porte confère l'autorité sur les régions sud du mont Liban, en particulier le Chouf où les Maronites ne tarderont pas à prendre pied. Or les émirs Maan Fahkr Ed-Dine Ier (mort en 1544) et surtout son petit-fils Fahkr Ed-Dine II (1572-1635) entretiennent d'étroites relations commerciales et diplomatiques avec les Médicis de Toscane dont plusieurs membres assument la papauté. C'est ainsi que, dès Léon X, les Maronites entrent de manière plus directe dans les centres d'intérêts privilégiés du Siège apostolique.

La construction du Collège maronite romain

Sous cette double influence de la Renaissance romano-florentine et de la papauté, une vaste entreprise de rénovation s'amorce, tant pour l'Église maronite que pour l'ensemble de la communauté, durant les dernières décennies du XVIe siècle. Le rôle du pape Grégoire XIII (1572-1585) s'avère déterminant. Les légations confiées à des jésuites, le P. J-B. Eliano (1578-1782) puis le P. G. Dandini (1596-1597), ouvrent le champ à des décisions tant doctrinales que disciplinaires dans une Église dont le statut et l'organisation étaient restés jusqu'alors embryonnaires. Issue de communautés monastiques de tradition antiochienne – enracinées dans une culture d'expression araméenne mais inébranlablement fidèles aux décisions du concile de Chalcédoine – contrainte à des migrations à Chypre et surtout au mont Liban, elle n'a pu encore se donner les structures communes depuis des siècles à l'ensemble des Églises chrétiennes. Le patriarche est, de fait, le supérieur d'un monastère qui dirige son Église avec la collaboration d'un collège monastique composé d'une douzaine d'évêques n'ayant pas juridiction sur un diocèse particulier. La création, en 1584, du Collège maronite romain, confié aux jésuites, permet la formation d'un clergé non monastique selon les directives engagées par le concile de Trente. Cet établissement deviendra, par ailleurs, une pépinière d'orientalistes qui seront, en Italie mais surtout en France, les pionniers d'un accès à la culture syriaque en même temps qu'à l'arabe. Deux d'entre eux, Gabriel Sionite (1577-1648) et Abraham Ecchellensis (mort en 1664), enseignent au Collège de France. Par ailleurs, avant 1585, une première imprimerie syriaque est créée au Liban nord dans le monastère Saint-Antoine de Qozhayya. Par la suite, durant le XVIIIe siècle, ce sont encore des Maronites qui, avec des membres de la famille Assémani, ouvrent l'Occident à la connaissance d'un Orient chrétien autre que byzantin ou, avec un Germanos Fahrat, évêque d'Alep, sont les initiateurs de la renaissance arabe, la nahda.

L'identité maronite

Toute cette efflorescence est dominée par la grande figure d'Étienne Douaïhi (1630 à 1704). Formé, dès son enfance, au Collège maronite romain, il est patriarche de 1670 à 1704, engage et soutient les instigateurs d'un renouveau du monachisme maronite qui, sans rompre avec la Tradition, érémitique ou cénobitique, s'ouvre à des activités tant pastorales qu'éducatives et explicite les fondements caractéristiques de ce que certains appelleront la « maronité ». Au terme de cette longue gestation, le concile maronite de 1736 donne à l'Église l'organisation qui s'est maintenue jusqu'à nos jours. Au cours du XIXe siècle, grâce aux interventions des puissances européennes, la communauté maronite se voit reconnaître une large autonomie, au sein de l'Empire ottoman, dans le cadre restreint du mont Liban ; une importante émigration, surtout vers les États-Unis, mais aussi vers la France, entraîne une évolution profonde des mentalités, favorisée d'ailleurs par la création de nombreux collèges de type européen. Au temps du mandat français (1920-1945), les Maronites jouent un rôle de premier plan dans la constitution d'une République libanaise dont l'indépendance est acquise en 1946. Mais, sous l'impact de la diversité des options politiques, tant au Liban que dans l'ensemble du Proche-Orient, la cohérence de la communauté se trouve mise à rude épreuve ; et si un véritable renouveau spirituel se manifeste, les conditions d'existence et l'effondrement de la vie économique suscitent une émigration de plus en plus forte.

On veut espérer que, dans une situation nouvelle, la communauté maronite saura sauvegarder et développer le riche héritage qui s'est constitué depuis plus d'un millénaire au travers de conditions d'existence souvent plus tragiques encore que celles qu'elle connaît présentement.

Irénée-Henri Dalmais
Décembre 2000
 
Bibliographie
Histoire de l’Église d’Orient ; chrétiens d’Irak, d’Iran et de Turquie Histoire de l’Église d’Orient ; chrétiens d’Irak, d’Iran et de Turquie
Raymond Le Coz
Cerf, Paris, 1995

Babylone chrétienne. Géopolitique de l’Église de Mésopotamie Babylone chrétienne. Géopolitique de l’Église de Mésopotamie
Joseph Yacoub
Desclée de Brouwer, Paris, 1996

Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter