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Les invasions hilaliennes en Ifrîqiya
François Decret
Professeur honoraire des universités
Ancien professeur à l’Institut « Augustinianum », université du Latran, Rome

C'est sous ce terme d'invasion qu'on désigne l'arrivée, au milieu du XIe siècle, en Ifriqiya – transcription du nom de l'ancienne province romaine d'Africa, les actuelles Tunisie et Algérie orientale – de tribus arabes, les Banû Hilâl et les Banû Sulaym, jusqu'alors cantonnées à l'est du Nil. Cette « invasion » a souvent été présentée comme un véritable fléau pour les régions et les populations africaines.

Dans son Histoire des Berbères, compilation importante, mais peu critique, des traditions relatives en particulier à la conquête de l'Afrique du Nord, le célèbre Ibn Khaldûn écrivait lui-même, reprenant une comparaison coranique : « Semblables à une armée de sauterelles, ils détruisaient tout sur leur passage. » Il dénonce surtout l'incompatibilité d'une civilisation urbaine avec la vie de ces envahisseurs nomades : « Si les Arabes ont besoin de pierres afin de caler leurs marmites sur un foyer, ils dégradent les murs des bâtiments afin de se les procurer ; s'il leur faut du bois pour en faire des piquets ou des mâts de tentes, ils détruisent les toits des maisons. » Ces jugements catégoriques opposant les populations sédentaires aux tribus nomades ont été repris par bien des auteurs modernes, certains les ont toutefois revus et tempérés.

Les Fatimides et la venue des Hilaliens en Ifriqiya

Les Fatimides – qui tirent leur nom de Fatima, fille du Prophète et épouse d'Ali – ont répandu la doctrine du chiisme – de shi'a, le parti. Résolument « légitimistes », ils enseignent que le khalifat doit revenir à la descendance d'Ali, les « gens de la Maison », et que les trois premiers califes qui se sont succédé depuis Abû Bakr – pourtant qualifiés par la tradition de rashidûn, les « bien dirigés » – sont des usurpateurs. Usurpateurs donc également les califes des Omeyyades et des Abbassides, tous étrangers à la famille d'Ali et de Fatima.

Il n'est pas de notre propos de développer la doctrine de ces « partisans d'Ali » – scindés d'ailleurs en très nombreuses sectes. Parmi celles-ci, les Ismaéliens considéraient le septième imam comme le dernier des imams visibles, l'imam caché, Al-Mahdi, devant revenir en gloire aux derniers temps pour conduire la communauté dans la « voie droite » et la préparer au Jugement. Bien qu'occulte, une intense propagande aboutit à un véritable élan de ferveur populaire dans l'attente de ce « guide ». Il apparut enfin au début du Xe siècle en la personne d'Obayd Allah, fils d'un certain Mohammed al-Habîb. L'imam tant espéré tint son quartier général à Salamiya à l'est de l'Oronte, petite ville de Syrie, centre de la propagande ismaélienne.

Un missionnaire, ou dâ'i, du mouvement, le Yéménite Abû Abdallah, qui avait rencontré à La Mecque des pèlerins berbères de la Petite Kabylie, les Qutama, vint lui-même en Ifriqiya, s'installant à Ikjan près de Sétif, pour y développer son prosélytisme. Il s'attaqua au royaume des Aghlabides créé par Ibrahim ben al-Aghlab, investi comme émir par l'illustre calife abbasside de Bagdad Haroûn ar-Rachid. L'émir s'était installé à Kairouan en 800, et son territoire, dont la capitale fut ensuite installée à Raqqada, recouvrait l'actuel Maghreb central et oriental. Appuyé sur un autre dâ'i et par les tribus des Kutama formant une armée fanatisée, l'action du prosélyte ismaélien fut telle qu'en une quinzaine d'années (893-909), l'émirat aghlabide disparaissait.

Abû Abdallah s'empressa alors d'aller chercher le mahdi en captivité chez les kharidjites ibadites à Sijilmassa, dans le sud du Maroc. Celui-ci fit enfin une entrée solennelle à Raqqada où il revêtit son titre et celui d'amîr al-mou'minîn. Toutefois, se montrant un souverain autoritaire et intolérant, veillant à une politique fiscale rigoureuse et voulant imposer le chiisme, il se heurta à forte opposition et eut, dès l'année 911, à déjouer un complot fomenté par des chefs Qutama et dans lequel Abû Abdallah lui-même avait trempé ; les conjurés furent exécutés. Pour mieux marquer le nouveau régime mis en place et ses objectifs dirigés vers l'Orient musulman, le mahdi se donna pour capitale Mahdiya, entre Sousse et Sfax, première capitale établie par les Arabes au bord de la mer.

L'État fatimide s'était progressivement imposé à toute l'Afrique du Nord, avec le contrôle des routes caravanières et le commerce avec les régions sub-sahariennes, ainsi le Soudan et son or. Disposant d'une puissante armée et d'une flotte importante héritée des Aghlabides, le souverain dut mater une révolte en Sicile avant de lancer contre l'Égypte trois expéditions consécutives (914, 916, 919), désireux qu'il était de se hausser au plan du califat abbasside. C'était dans les cadres privilégiés de cet Orient prestigieux que les Fatimides voyaient en effet leur avenir. Parlant des Berbères, le mahdi, plein de mépris, les traitait « de racaille et de canaille ».

Après le règne du mahdi (909-934), trois autres souverains fatimides devaient lui succéder : Abû al-Qâssim al-Qâim (934-946) – qui eut à lutter difficilement contre les insurrections kharidjites, dont le foyer était installé à Tâhert (Tiaret) – ; Ismaîl al-Mansûr (946-952). Quant au dernier, Al-Mu'izz, il ne passa qu'une partie de son règne en Ifriqiya, où il avait porté sa domination jusqu'à Fès, Ceuta et Tanger. Mais lui aussi n'avait que dédain pour ces populations : « Les habitants de ce pays, disait-il, sont les plus sauvages, les plus stupides et les plus sots qui soient, et Allah les a rendus humbles par sa politique digne d'éloge ». Sans abandonner pour autant sa suzeraineté sur l'Ifriqiya, mais confiant alors à Bulukkîn ibn Zîrî – éponyme de la dynastie – le soin de gouverner la province en son nom, il lança une expédition vers cet Orient tant espéré, où il allait fonder Le Caire (973) et inaugurer la dynastie des Fatimides d'Égypte.

Les Sanhâja, berbères montagnards du Maghreb central ont bénéficié du départ des Fatimides. Ziride lui-même et fils de Bulukkîn, Al-Mansûr (984-996) commença à se conduire comme un prince indépendant : « J'ai hérité ce royaume de mes pères et de mes aïeux » (Ibn Idhari). Son fils, Bâdis, qui lui succéda pour un règne de vingt et un ans (996-1016) entretint de bons rapports avec Le Caire, mais il eut à souffrir de son oncle Hammad. Celui-ci fit sécession et reconnut la suzeraineté des Abbassides. Ses successeurs étendirent leur domination sur tout le Maghreb central, de Tlemcen à Constantine, et fondèrent une capitale puissamment fortifiée, la Qal'a des Banû Hammad, au nord du bassin du Hodna.

Pour les Zirides, installés d'abord à Kairouan avant de se réfugier à Mahdiya (1057), la rupture avec les Fatimides serait intervenue en 1048, à l'initiative d'Al-Mu'izz ibn Bâdis (1016-1062), qui reçut alors du calife de Bagdad, en retour de son allégeance, le titre de « commandeur des croyants au gouvernement de tout le Maghreb ». En rompant avec son suzerain fatimide, Al-Mu'izz répudiait une domination politique et inaugurait ainsi l'ère de l'émancipation berbère. Le pouvoir en Ifriqiya se trouvait aux mains d'une dynastie maghrébine que les souverains zirides allaient diriger chez eux en toute indépendance avec le soutien du peuple. Mais les Normands, déjà établis en Italie méridionale et en Sicile, avaient projeté de longue date de s'installer au-delà de la Méditerranée et, en 1156, ils prenaient Mahdiya, l'ancienne capitale fatimide,où ils devaient se maintenir une douzaine d'années. On vit alors l'Ifriqiya partagée entre les Hammadides, les derniers Zirides, les Normands de Sicile et les princes hilaliens qui arrivaient et s'imposaient à leur tour.

À l'origine de l'« invasion » des tribus Banû Hilâl et Banû Sulaym

À suivre une longue tradition, l'envoi des tribus nomades arabes en Ifriqiya aurait été la réplique des Fatimides du Caire à la décision du Ziride al-Mu'izz de rompre ses liens de vassalité. Il s'ensuivrait ainsi que l'arrivée des Hilaliens remonterait à 1048. Il n'y a certes pas unanimité à accepter cette thèse, même si elle peut parfaitement satisfaire la logique de l'histoire. Une autre chronologie fait remonter cette rupture bien avant cette date et les premières victoires des Hilaliens remonteraient alors à cette époque antérieure.

Les Banû Hilâl suivis des Banû Sulaym – on a estimé à cinquante mille le nombre des guerriers et à deux cent mille le nombre des Bédouins quand ils arrivèrent – connus pour leurs pillages et que le calife fatimide avait relégués en Haute Égypte, furent lancés sur l'Ifriqiya (1051-1052). Des actes d'investiture des régions à occuper, villes et terres de parcours pour les nomades, véritables titres de propriété, furent distribués au nom des chefs de tribus. Munis de ces dotations territoriales – iqtâ' signifiant à la fois la pièce de terre et le droit de percevoir l'impôt sur les agriculteurs – par le calife fatimide, qui se considérait toujours comme le suzerain du pays rebelle, les émirs arabes à la tête de leurs guerriers, suivis de leurs familles et de leurs troupeaux, se mirent en route vers ce pays, cette Afrique romaine riche et fertile dont on gardait le mirage.

Pour enrayer cette avance, Al-Mu'izz décida de se lancer contre eux avec son armée. Mais il subit un désastre à Haydarân, près de Gabès. Kairouan, sa capitale, pourtant fortifiée, résista pendant cinq ans, mais finit par être occupée. Les boutiques pillées, les édifices publics abattus, les maisons saccagées, « rien de ce que les princes Sanhâja avaient laissé dans leurs palais n'échappa à l'avidité de ces brigands » (Ibn Khaldûn, Berbères, 1, 37). De toutes les cités de l'Ifriqiya, la plus cruellement éprouvée fut sans doute Kairouan. De nombreux habitants, étouffés par les exigences des Bédouins avaient pris le chemin de l'exil : l'Égypte, la Sicile, l'Espagne, Fès accueillirent des bandes de fugitifs.

Les Zirides durent se réfugier à Mahdhiya, prenant alors conscience de l'intérêt du littoral et de son ouverture sur le monde maritime. Les nomades continuaient à se répandre sur le pays, emmenant femmes et enfants. Outre la Tunisie, ils tenaient la majeure partie du Constantinois, en occupant les plateaux et les plaines, mais évitant les zones montagneuses, qui servirent donc de refuge aux indigènes évincés de leurs terres. La Grande Kabylie conserva son peuplement berbère, comme aussi la Petite Kabylie, mais la plaine maritime de Annaba comme l'arrière-pays de Tabarka étaient au pouvoir des « Arabes », comme on appelait les Hilaliens.

L'Ifriqiya était livrée à l'anarchie, et les Hammadides qui avaient tenté un moment de se faire des alliés de ces tribus en furent pour leurs frais. En effet, à force d'incursions dévastatrices, les Hilaliens arrachèrent au sultan Al-Mansûr (1089-1105) la moitié de ses récoltes, ce qui l'amena à déplacer sa capitale de la Qala'a à Bejaïa (1104), dans une région montagneuse, peu accessible aux nomades et qui, grâce à ses forêts, avait aussi l'avantage de pouvoir alimenter un chantier pour la construction navale. « Il y a un chantier, écrira El-Idrîsî (XIIe siècle), où l'on construit de gros bâtiments, des navires et des galères, car les montagnes et les vallées environnantes sont très boisées et produisent de la résine et du goudron d'excellente qualité. » (Description de l'Afrique, trad. fr. p. 105.) En réalité, la vie de la Berbérie orientale, et son activité économique en particulier, ont reflué vers le nord. La vallée de la Medjerda devint la seule route fréquentée par les marchands, se poursuivant vers l'ouest sans quitter le littoral.

Pour leur part, et bien que ne bénéficiant pas des mêmes conditions favorables, les Zirides entreprirent de se créer également une puissance navale. Ibn el-Athîr relate la malheureuse expédition lancée par Al-Mu'izz répondant à l'appel des musulmans de Sicile menacés par les Normands : en 1026, une tempête d'hiver engloutit toute une importante flotte dans les parages de Pantellaria : « Le désastre fut pour Al-Mu'izz une cause d'affaiblissement et servit d'autant les affaires des Arabes qui finirent par le dépouiller de ses États. » En 1087, sous Tamîn, fils d'Al-Mu'izz, trois cents navires cinglaient vers Al-Mahdiya, et les chrétiens, Pisans et Génois, encouragés par le pape Victor III, entrèrent dans la ville et la mirent à sac. Ils ne rembarquèrent qu'après avoir perçu une lourde indemnité. Sous Yahiâ (1108-1116), fils de Tamîn, le développement de la marine semble avoir été la principale préoccupation et, écrit Ibn Khaldûn : « Par ses courses maritimes, Yahiâ s'acquit une grande renommée. » S'il n'est jamais fait mention de conflits avec la Sicile et ses maîtres normands, c'est qu'il existait entre eux un pacte d'alliance tacite : les Zirides avaient tout intérêt à développer des échanges entre leurs ports et ceux d'outre-mer, les droits de douane alimentant leur trésor.

Ayant échoué dans leur tentative de s'installer durablement en Sicile et de se tailler un royaume d'outre-mer, les Zirides s'efforcèrent pendant quatre-vingt-dix ans de récupérer du moins une partie de leur royaume pour organiser des expéditions de piraterie et chercher à s'enrichir grâce au commerce maritime. Les Africains n'étaient d'ailleurs par les seuls à s'engager activement dans la piraterie maritime.

Le Sud constantinois fut abandonné aux nomades, et une partie de la tribu des Ma'qil, les derniers arrivés, se dirigea vers le Tafilalet. Pour empêcher les Hilaliens de poursuivre leur avancée vers l'ouest, les Hammadides comptaient sur les Zanâta de l'Oranie.

Aspects négatifs et positifs de l'arrivée des Hilaliens sur le Maghreb musulman

Les historiens arabes sont unanimes à considérer que la migration hilalienne fut l'événement le plus marquant du Moyen Âge maghrébin. Si ses conséquences furent sans doute négatives sur les plans politique – l'Ifriqiya éclatée en principautés rivales – et économique, force est de reconnaître en revanche que, plus qu'aucune autre, cette période marque un temps majeur pour le Maghreb musulman. Cette « invasion » des nomades ne fut pas marquée par de grandes batailles ni par une occupation militaire des régions recouvertes, mais plutôt par une progression diffuse de familles entières. L'afflux de ces populations étrangères rompait l'équilibre traditionnel entre Zanâta nomades et sédentaires berbères.

Au plan politique, la chute de Kairouan signifiait certes l'effondrement du pouvoir central ziride. Dépouillés de leurs privilèges et de leurs profits sur le commerce dans le Maghreb central, les Zanâta s'efforcèrent de retrouver les mêmes avantages en se déplaçant plus à l'ouest et, ne pouvant plus contrôler les axes routiers et caravaniers, ils vont compenser les dommages financiers par un contrôle fiscal plus strict des villes elles-mêmes. On voit ainsi de véritables petits fiefs s'instaurer à Sfax, Gabès, Gafsa, Bizerte. Cet effritement de l'Ifriqiya, conséquence de la disparition des Zirides, plongea le pays dans l'anarchie. Les autorités locales payaient tribut aux chefs hilaliens contrôlant leurs zones. Certaines levaient des impositions pour organiser des bandes armées chargées de protéger leurs sujets. La ville de Tunis ayant fait appel à l'émir de la Qala'a des Banû Hammâd pour qu'il lui envoie un gouverneur, un officier d'origine sanhâjienne assuma cette charge. Pour éviter les pillages des Hilaliens, il leur versait une redevance annuelle et, à la satisfaction de la population, créa ainsi une principauté indépendante et fonda la dynastie des Banû Khurâsân. Mais, comme Al-Mahdiya et les autres villes d'Ifriqiya, de Sfax à Tripoli, Tunis tombera au pouvoir de l'armée du sultan almohade Abd al-Mûmin lors de son expédition qui avait appareillé du Nord marocain en 1159.

Les conséquences économiques furent tout aussi dommageables, avec toutefois des aspects positifs. Dès leur arrivée, les Hilaliens s'étaient attaqués aux vastes terres de parcours qui s'étendaient en Ifriqiya, de Tozeur et du Djérid tunisien jusqu'au Sud oranais, refoulant du même coup les Zenâta nomades vers le Tell. Quant aux agriculteurs sédentaires, ils voyaient les troupeaux des intrus dévaster leurs cultures, saccageant leurs jardins. Leurs villages pillés, ils étaient contraints d'aller chercher leur sécurité dans les cités fortifiées. Les citadins eux-mêmes devaient recourir aux « envahisseurs » pour garantir, à haut prix, leur sécurité et leur ravitaillement.

Ces vues, opposant nomades Arabes aux Berbères, ont souvent été exposées pour tenter d'expliquer « l'immense catastrophe » qui s'abattit sur l'Ifriqiya et la frappa de paralysie. E. F. Gautier, dont la thèse d'une opposition fondamentale entre sédentaires et nomades est connue, pouvait ainsi écrire : « Le grand nomade a les instincts exactement inverses [de ceux du sédentaire]. Politiquement, c'est un anarchiste, un nihiliste, il a une préférence profonde pour le désordre qui lui ouvre des perspectives. C'est le destructeur, le négateur » (Histoire et historiens de l'Algérie, p. 31). On a déjà noté que les vues de Ibn Khaldûn n'étaient pas éloignées.

En réalité, il ne faut pas ramener l'Afrique du Nord à la seule Ifriqiya. En effet, les Hilaliens furent aussi recrutés comme mercenaires par des souverains et des chefs locaux de Berbérie. « Et cantonnés sur le point le plus menacé… Leur départ sera regardé comme une déplorable perte. Pour les fixer, on leur accordera des concessions » (G. Marçais, Les Arabes en Berbérie, p. 720). Sédentaires et nomades ne sont pas nécessairement opposés et ils peuvent même se comporter en associés. Si les Hilaliens ont souvent été présentés comme des éléments perturbateurs, il convient aussi d'en rechercher l'origine dans des organismes urbains anémiés. Sans parler d'une désorganisation politique et des querelles entre souverains et prétendants au pouvoir, Zirides et Hammadides, querelles dans lesquelles les Bédouins étaient utilisés par tel ou tel parti, ces nomades devenant alors un mal nécessaire.

Les troupeaux de ces « Arabes » s'adonnant au nomadisme comptent essentiellement des chèvres, des moutons et des ânes, animaux mieux adaptés que les bovins à la médiocrité des pacages trop secs, plus capables de supporter les longs déplacements. La transhumance leur fait gagner, pendant l'été les parcours du nord jusque dans le Tell où ils trouvent un peu d'herbe. La multiplication des chameaux, ou plus exactement des dromadaires – surtout à compter des IVe et Ve siècles, à partir de la Tripolitaine – va modifier les conditions de vie des pasteurs en leur permettant de s'avancer plus au sud. En somme, en renforçant par leur arrivée la population nomade des Berbères, et particulièrement les Zanâta, les Hilaliens ont été d'un poids négligeable au plan démographique, mais déterminant au plan culturel.

Les conséquences sociales et ethniques ont en effet marqué définitivement l'histoire du Maghreb. Si quelques groupes parmi les nomades immigrants conservèrent leur cohésion originelle, la plupart se sont progressivement fondus dans la grande masse des Berbères et disparaîtront en tant que groupes ethniques individualisés. Il s'ensuivra tout naturellement un métissage de la population berbère. Comme on sait, le sultan fatimide qui les avait envoyés en Ifriqiya avait fait distribuer à leurs chefs des actes de donation de fiefs, les iqtâ' : les Bédouins arrivent donc avec un titre de propriété, comme héritiers de l'ancien pouvoir politique et ne se considèrent nullement comme des étrangers.

Certes, les Hilaliens n'ont pas introduit en Afrique du Nord des genres de vie inconnus jusque-là, mais leur arrivée a rompu un certain équilibre auquel étaient parvenus les nomades et sédentaires berbères. Par ailleurs, de vastes domaines cultivés, qui vivaient jusqu'alors en symbiose avec les agglomérations urbaines dont ils ravitaillaient les marchés, retournent à la steppe ; cet arrêt des échanges commerciaux entraînera un marasme dans l'économie locale et les royaumes du Maghreb extrême vont l'emporter sur l'Ifriqiya.

Bien avant l'arrivée des Hilaliens, et à compter de la seconde moitié du VIIe siècle – Kairouan fut fondé en 670 – la Berbérie s'était certes ouverte à l'islam, mais la langue arabe classique était demeurée l'apanage des élites citadines et des gens de cour. Il ne faut pas en effet confondre islamisation avec arabisation. Avec l'invasion hilalienne, les dialectes berbères vont, sinon céder la place à la langue arabe, du moins devenir plus ou moins marqués par l'arabisation, à commencer par ceux de l'Ifriqiya orientale. Cet arabe dialectal, populaire et marqué de termes berbères, est issu de la langue des Bédouins Hilaliens, car ce sont eux, en effet, qui ont véritablement arabisé une grande partie des Berbères, à commencer par les Zanâta, à l'exception de ceux qui étaient fixés dans les zones montagneuses, comme l'Ouarsenis ou dans les oasis du Sahara septentrional, ainsi la pentapole du Mzab. Et ce ne fut pas le moindre apport de ces tribus envoyées par le calife fatimide d'Égypte.

François Decret
Septembre 2003
 
Bibliographie
Histoire du Maghreb Histoire du Maghreb
Abdallah Laroui
La Découverte, 1982

Berbères. Mémoire et identité Berbères. Mémoire et identité
Gabriel Camps
Errances, Paris, Réédition en 1987

La Berbérie musulmane et l'Orient au Moyen Âge La Berbérie musulmane et l'Orient au Moyen Âge
Georges Marçais
Aubier, Paris, 1946

L'Afrique du Nord dans l'Antiquité L'Afrique du Nord dans l'Antiquité
François Decret, Mhamed Fantar
Bibliothèque historique
Payot, Paris, 2e édition augmentée 1998

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