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Les Grecs chez les rois d'Éthiopie
André Bernand
Professeur émérite des universités

L'essaimage des Grecs dans toutes les parties du monde antique n'a été freiné ni par les distances ni par les climats. Un pays comme l'Éthiopie, si éloigné de la Grèce, a conservé des inscriptions grecques, qu'Étienne Bernand a traduites et commentées dans un livre récent, Recueil des inscriptions de l'Éthiopie des périodes pré-Axoumite et Axoumite (De Boccard, 2000). En citant longuement ces textes, André Bernand nous permet de remonter à la source vive : ces textes royaux, dans lesquels la propagande répond déjà à des lieux communs, évoquent aussi les doctrines religieuses, les hauts faits et les personnalités de ceux qui les firent graver, tout en aiguisant la perplexité des historiens devant tant de peuples et de villes aux filiations incertaines.

Le pays de Pount

Selon Francis Anfray, Les anciens Éthiopiens (Armand Colin, 1990), l'aire axoumite, selon le repérage de l'archéologie, s'inscrit dans un rectangle vertical d'environ trois cents kilomètres de long sur cent soixante en largeur, approximativement compris entre le 13e et le 17e degré de latitude N, le 38e et le 40e degré de longitude E. Cette aire s'étend de la région de Rora-Laba au nord jusqu'aux monts Alagi au sud, d'Adoulis auprès de la mer jusqu'au fleuve Takkazé, à l'ouest d'Axoum.

Historiquement, comme le note F. Anfray, lorsque se dessine, vers le Ve siècle avant J.-C., une première ébauche de l'Éthiopie, ce pays connaît un peuplement remontant aux âges les plus lointains de la préhistoire. Les vestiges paléolithiques sont innombrables. Sans remonter si haut dans le temps, rappelons que les murs du temple de Hatshepsout à Deir-el-Bahari, près de Thèbes, représentent une expédition au pays de Pount pour se procurer des denrées exotiques. Ce pays de Pount est localisé sur la côte érythréenne de l'Afrique, sur le segment sud des rivages soudanais et le segment nord du littoral éthiopien. Parmi des produits variés, figurent des gens, des animaux – chiens, ânes, bœufs sans bosse – ce qui témoigne d'une économie pastorale, sinon agricole.

Ezana, un roi de Saba riche en troupeaux…

La première et la plus célèbre des inscriptions royales axoumites a été découverte au début du XIXe siècle par le voyageur anglais Henry Salt. Ce texte est gravé sur une dalle de granit, dont l'autre face porte deux inscriptions sémitiques superposées, l'une en pseudo-sabéen, l'autre en guèze non vocalisé. Bien que le texte grec soit long, il est nécessaire de le citer en entier, pour qu'on comprenne pourquoi s'imposait la minutieuse et précieuse exégèse de ce texte :

« [Nous] Aeizanas, roi des Axômites, des Homérites et de Raeidan, des Éthiopiens, des Sabaeitai et de Siléè, de Tiamô, des Bougaeitai et de Kasou, roi des rois, fils de l'invincible dieu Arès, alors que s'était révoltée en cette occasion la tribu des Bougaeitai, nous avons envoyé nos frères Saïazana et Adipha leur faire la guerre et, quand ils se furent rendus, après les avoir soumis, ils nous les ont amenés avec aussi leur bétail, 112 bovins, des ovins au nombre de 6 224 et des bêtes de somme, en les nourrissant avec des bovins et des provisions du service de ravitaillement, en leur donnant à boire de la bière, du vin et de l'eau, le tout à suffisance, pour tous ceux qui faisaient partie du nombre, six roitelets avec leur multitude au nombre de 4 400, et en les approvisionnant chaque jour de 22 000 grains de blé et de vin durant (quatre) mois, jusqu'au moment où ils les eurent conduits jusqu'à nous. Ainsi, après les avoir gratifiés de tout ce qui leur était nécessaire et les avoir habillés, en les changeant de résidence nous les établîmes en un lieu de notre territoire appelé Matlia, et nous avons ordonné qu'ils fussent à nouveau approvisionnés, en fournissant à leurs six roitelets 25 140 bovins. En remerciement à l'égard de celui qui m'a engendré, l'invincible Arès, je lui ai consacré une statue d'or, une d'argent et trois de bronze, pour le bien. »

Il n'est pas aisé de décrypter les noms des personnages ou des villes cités dans ce texte. Comme le remarque le commentateur, le roi est présenté comme le souverain réel ou supposé du royaume arabique de Saba. Il est dit roi des Homérites, c'est-à-dire des Himyarites, dont la capitale était Zafâr et Raydân la citadelle. Il règne aussi sur les « Éthiopiens », expression qui désigne en fait les Habashat, « au visage brûlé » nommés dans les versions sémitiques gravées au revers de la pierre et situés sur la côte de la mer Rouge bordant la péninsule arabique. Les autres interprétations des noms de villes posent de difficiles problèmes.

La mention du dieu Arès, qui apparaît deux fois dans ce texte, et trois fois dans l'inscription similaire (n° 270 bis) fait allusion au dieu Mahrem, dieu dynastique des rois axoumites.

Le nombre de têtes de bétail emmenées comme butin est révélateur de l'importance des troupeaux qui constituaient une des richesses principales des rois d'Axoum, comme le remarque Kobischchanov, dans « Afrique ancienne » (Histoire générale de l'Afrique, II).

…et d'une piété exemplaire

Une autre inscription grecque (n° 271) permet de préciser le récit de la campagne du roi contre les Nôba, la doctrine religieuse qui est exprimée et le problème de la personnalité du roi Ezana ou Aezana. Voici la traduction d'André Caquot et de Pierre Nautin :

« Dans la foi en Dieu et la puissance du Père, du Fils et du Saint Esprit, à celui qui m'a secouru et me secourt toujours, moi Ezana, roi des Axoumites, des Himyarites, de Reeidan, des Sabéens de Silléel, de Kasô, des Bedja et de Tiamô, Bisi Alene, fils de Elle-Amida et serviteur du Christ, je rends grâce au Seigneur mon Dieu et je ne puis dire pleinement Ses grâces, car ma bouche et mon esprit ne peuvent (exprimer) toutes les grâces qu'Il m'a faites : Il m'a donné force et puissance, Il m'a gratifié d'un grand nom par Son fils en qui j'ai cru et Il m'a fait guide de tout mon royaume à cause de ma foi au Christ, par Sa volonté et par la puissance du Christ ; c'est Lui qui m'a guidé, je crois en Lui et Il s'est fait mon guide. Je suis sorti pour combattre les Nôba, parce que les Mangarthô, les Khasa, les Atiaditai et les Bareôtai ont élevé des cris contre eux, en disant : « levé dans la puissance du Dieu Christ en qui j'ai cru et Il m'a guidé. Je suis parti d'Axoum le huitième jour du mois axoumite de Magabit, un samedi, avec foi en Dieu. J'ai avancé jusqu'à Mambaraya et là je me suis ravitaillé. »

Ici encore, l'énumération des tribus attaquées par les Nôba, Mangurto, Hasa et Barya, selon l'inscription guèze, situe ces peuples, d'après les géographes arabes, dans la zone frontière séparant l'Éthiopie et le Soudan actuel, au nord et au sud de l'oasis de Kassala ; mais les Atiaditai ne sont pas connus par ailleurs.

Des expressions étranges s'expliquent par des titres éthiopiens indiqués dans le texte guèze : Bisi Alene est la transcription de Be'esya halen, qui indique l'appartenance tribale du roi « l'homme de Halen » et Elle-Amida indique la filiation du roi « fils de Elle-Amida ».

La grande expédition en Asie du roi d'Égypte

Un texte très célèbre (n° 276) nous est connu par Cosmas Indicoplastès, qui l'aurait copié à Adoulis vers 591. Le texte a été transmis par une copie postérieure qui nous est parvenue en manuscrit. Ce texte raconte la grande expédition en Asie, conduite par Ptolémée III Evergète I :

« Le grand roi Ptolémée, fils du roi Ptolémée et de la reine Arsinoé, dieux Adelphes, nés du roi Ptolémée et de la reine Bérénice, dieux Sauveurs, descendant, du côté paternel, d'Héraklès, fils de Zeus, et, du côté maternel, de Dionysos, fils de Zeus, ayant recueilli de son père la royauté sur l'Égypte, la Libye, la Syrie, la Phénicie, Chypre, la Lycie, la Carie et les îles Cyclades, a fait une expédition en Asie avec une force de fantassins et de cavaliers, une flotte, des éléphants troglodytiques et éthiopiens, que son père et surtout lui avaient chassés dans ces pays, amenés en Égypte et transformés en instruments de guerre. Puis s'étant rendu maître de tout le pays en-deçà de l'Euphrate, de la Cilicie, de la Pamphylie, de l'Ionie, de l'Hellespont, de la Thrace, de toutes les forces armées qui se trouvaient dans ces pays et d'éléphants indiens, et ayant assujetti tous les souverains de ces régions, il traversa l'Euphrate et, après avoir soumis à son pouvoir la Mésopotamie, la Babylonie, la Susiane, la Perside, la Médie et tout le reste du territoire jusqu'à la Bactriane, après avoir recherché tous les objets sacrés qui avaient été emportés d'Égypte par les Perses et les avoir rapportés en Égypte avec tous les autres trésors provenant de ces lieux, il expédia ses forces par les canaux creusés… »

Ce texte, visiblement destiné à magnifier la puissance du roi d'Égypte nous place en 246-241, première phase de la troisième guerre de Syrie ou guerre laodicéeenne.

Propagande et lieux communs

Il ne faut certainement pas prendre au pied de la lettre cette énumération des conquêtes de Ptolémée III Evergète I. C'est un texte de propagande royale, présentant avec emphase des conquêtes qui furent souvent le résultat d'accords diplomatiques. Des bienfaits évoqués sont en fait des thèmes obligés, des topoi obéissant à une rhétorique traditionnelle. Ne prenons pour exemple que le thème du butin que le roi aurait repris sur les Perses. Le décret bilingue de Canope étudié par A. Bernand (La prose sur pierre, CNRS, 1992, inscription n° 8) fait allusion à cette récupération des statues sacrées rendues aux sanctuaires égyptiens.

La mention insistante des éléphants est aussi un lieu commun. La chasse aux éléphants est citée dans la grande inscription grecque d'Abou-Simbel, que nous avons publiée, et dans le désert de l'Est, au Paneion d'El-Kanaïs, on rencontre un charpentier parti à la chasse aux éléphants sous le règne de Ptolémée II Philadelphe. Dans la célèbre procession d'Alexandrie, Dionysos était monté sur un éléphant. Après la bataille de Raphia, en 271 avant J.-C., Ptolémée IV Philopator sacrifia au Soleil quatre éléphants énormes. Ces animaux servirent, selon les temps, à piétiner des ennemis ou à transporter l'empereur.

Des plaines arides aux montagnes enneigées

Une autre inscription votive (E. Bernand n° 277), copiée par Cosmas était selon lui gravée, ainsi que le texte relatif à l'expédition de Ptolémée III Evergète en Asie, sur une stèle de basalte qui se dressait à l'arrière d'un trône de marbre placé à l'entrée de la ville d'Adoulis. Le texte pose, comme les autres, des problèmes d'identification des noms de lieux et des noms de peuple : « Après cela, devenu fort et ayant ordonné aux peuples les plus proches du royaume de demeurer en paix, j'ai combattu et soumis dans des batailles les peuples énumérés ci-dessous : j'ai combattu la peuplade Gazè, puis, après avoir vaincu Agamé et Sigyéné, je me suis attribué la moitié de tous leurs biens et de leurs personnes. Aua, Zingabènê, Angabé, Tiamaa, Athagaous, Kalaa et la population Samèné, habitant au-delà du Nil dans des montagnes d'accès difficile et enneigées, où existent continuellement des tempêtes, des glaces et des neiges profondes où l'homme s'enfonce jusqu'aux genoux, après avoir traversé le fleuve, je les ai soumis ; ensuite Lasiné, Zaa et Gabala, habitant la montagne qui fait sourdre et ruisseler des eaux chaudes. Après avoir soumis Atalmô, Béga et avec eux toutes les peuplades des Tangaïtai qui habitent les territoires s'étendant jusqu'aux frontières de l'Égypte, j'ai rendu praticable la route qui mène des territoires de mon royaume jusqu'à l'Égypte ; puis (j'ai soumis) Anniné et Métiné, qui habitent dans les montagnes escarpées. J'ai combattu la peuplade Séséa ; ils s'étaient retranchés sur une montagne très haute, d'accès particulièrement difficile et, après les avoir encerclés, je les ai fait descendre et je me suis réservé leurs jeunes gens, les femmes, les enfants, les vierges et tous les biens qui leur appartenaient. J'ai soumis les peuplades de Rhausô, à l'intérieur des terres, des barbares producteurs d'encens, habitant de grandes plaines arides, et la peuplade Solaté, à qui j'ai ordonné de garder les rivages de la mer. Tous ces peuples défendus par de puissantes montagnes, après que je les eus vaincus dans des batailles où moi-même je pris part et que je les eus soumis, je leur ai laissé tous leurs territoires moyennant un tribut. Cependant la plupart des autres peuples se sont soumis à moi spontanément en payant un tribut. De même, après avoir envoyé contre les Arabitai et les Kinaidokolpitai, qui habitent au-delà de la mer Rouge, une flotte et une armée de terre, et après avoir soumis leurs rois, je leur ai ordonné de payer un tribut pour leur territoire et de laisser en paix le trafic routier et la navigation, et depuis le bourg de Leukè jusqu'aux territoires des Sabéens, j'ai mené la guerre. Tous ces peuples, premier et seul des rois qui m'ont précédé, je les ai soumis, à cause de la reconnaissance que j'ai envers le plus grand de mes dieux, Arès, dont je suis issu, et grâce auquel j'ai placé sous ma domination tous les peuples qui confinent à mon pays, du côté de l'Orient jusqu'à la région de l'encens, du côté de l'Occident jusqu'aux territoires de l'Éthiopie et de Sasou, les uns en y allant et en les vainquant moi-même, les autres en envoyant des expéditions et, après avoir mis en paix tout l'univers qui m'est soumis, je suis descendu à Adoulis pour offrir des sacrifices à Zeus, à Arès, et à Poséidon en faveur des marins. Puis, après avoir rassemblé mes armées pour n'en faire qu'une seule, j'ai campé en ce lieu et j'ai offert ce trône en ex-voto Arès, en l'an vingt-sept de mon règne. »

Jean Desanges suggère, non sans réserve, que ce Monumentum Adulitanum pourrait être très antérieur au début du IIIe siècle après J.-C. et avance l'hypothèse d'une datation à la fin du IIe siècle de notre ère.

À la lumière de ces textes, si difficiles à interpréter, peut-on dire qu'au pays des rois éthiopiens les Grecs ont appris un art de gouverner et une sagesse ? Rien n'est moins sûr.

André Bernand
Janvier 2001
 
Bibliographie
Les anciens Éthiopiens  Les anciens Éthiopiens 
Francis Anfray
Armand Colin, Paris, 1996

Le Paneion d’El-Kanaïs Le Paneion d’El-Kanaïs
André Bernand
Brill, Leyde, 1972

Recueil des inscriptions de l'Éthiopie des périodes pré-Axoumite et Axoumite Recueil des inscriptions de l'Éthiopie des périodes pré-Axoumite et Axoumite
Etienne Bernand
De Boccard, Paris, 2000

Recherches sur l'activité des Méditerranéens aux confins de l'Afrique Recherches sur l'activité des Méditerranéens aux confins de l'Afrique
Jehan Desanges
École Française de Rome
De Boccard, Paris, 1978

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