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Les Grands Seldjoukides
Jean-Paul Roux
Ancien directeur de recherche au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre † 2009

Les pères luttent pour la conquête, leurs fils règnent, parfois avec sagesse, leurs petits-fils essaient, sans toujours y parvenir, de défendre des territoires convoités par d'autres conquérants : si toutes les dynasties sont mortelles, certaines ont vécu avec un singulier panache, tels ces Turcs seldjoukides, descendants d'un chef de tribu du Xe siècle, dont Jean-Paul Roux auteur d'une Histoire des Turcs, (Fayard, 2000), a suivi les traces, d'Ispahan à la Syrie, du Caucase à la Sogdiane.

Les tribus turques déferlent sur le royaume samanide

Dès le VIe siècle, les Turcs avaient essayé de s'installer en Iran oriental et d'abord dans cette riche province qui s'étend entre le Syr-Daria et l'Amou-Daria, – l'Oxus – nommée Sogdiane ou Transoxiane. Quelques-uns étaient parvenus à s'insérer dans le milieu urbain, d'autres, en tribus, arpentaient les steppes et les déserts. Ils y restaient cependant minoritaires. Les Arabes d'abord, le puissant royaume iranien des Samanides ensuite, quasiment indépendant depuis 874, contenaient leur masse derrière une barrière infranchissable. Et, alors qu'ils rêvaient d'en devenir les maîtres, ceux qui continuaient à y entrer le faisaient en serviteurs. C'est en effet parmi eux que les princes samanides, comme tous les souverains de l'islam oriental, recrutaient leurs mercenaires, les mamelouks, les « esclaves ».

Les steppes qui s'étendent au sud et à l'ouest du lac Balkach étaient occupées par la fédération des Oghuz, les Turcs occidentaux, divisés en vingt-deux ou vingt-quatre grandes formations tribales. L'une d'elle, celle des Kinik, dirigée par un certain Seldjouk, était établie sur la rive droite du moyen Syr-Daria, au nord du royaume samanide. Ce Seldjouk était père de trois fils portant les noms bibliques d'Israël, Mikhaël et Musa – Moïse – ce qui incita à voir en eux des judaïsés, alors qu'ils étaient plutôt superficiellement christianisés. À ce nom, ils en joignaient un autre, totémique, celui d'Arslan, « Lion », qui prouve qu'ils demeuraient aussi attachés à leur antique religion chamanique. Indifférents en matière religieuse, ils étaient entrés en relations avec les musulmans de Transoxiane et avec les chrétiens du Khwarezm, le riche delta de l'Oxus. On a prétendu qu'avant sa mort Seldjouk aurait finalement choisi d'opter pour l'islam : rien n'est moins sûr. Quoi qu'il en soit, ses trois fils purent obtenir la permission de faire paître leurs troupeaux en Sogdiane.

C'était une époque difficile pour les Samanides et leur dynastie touchait à sa fin. Un de leurs mercenaires turcs s'était révolté contre eux et était allé fonder à Ghazni, en Afghanistan, ce qui allait devenir le puissant empire des Ghaznévides (962). À peu près au même moment s'était constitué à leur septentrion, à Kaghgar et à Balasaghun, le premier Empire turc musulman fondé hors des terres islamiques, celui des Karakhanides. Ces deux nouveaux États, également turcs, se jalousaient, se disputaient la suprématie, mais ils n'en représentaient pas moins un danger évident pour les Samanides. Jusqu'alors ceux-ci avaient pu maintenir les Turcs qui les assaillaient en hordes dispersées. Ils avaient maintenant devant eux des États puissants et de surcroît musulmans, ce qui leur interdisait de faire appel à la guerre sainte pour mobiliser contre eux les énergies populaires. Ils devaient succomber à leurs premières attaques. En 999, les Ghaznévides occupèrent toutes les terres au sud de l'Oxus et les Karakahnides, la Sogdiane. C'en était fait de la souveraineté iranienne dans cette région du monde et la porte si longtemps verrouillée s'ouvrait aux tribus turques : elles ne tardèrent pas à déferler en masse.

Les fils et petits-fils de Seldjouk, de redoutables conquérants

Les enfants de Seldjouk, les Seldjoukides, qui avaient joué leur rôle dans ce jeu militaire, sont déplacés comme de simples pions sur un échiquier. Arslan-Israël est envoyé au Khorassan, puis on l'invite à se rendre sur le front de guerre du sud du Caucase, d'où son petit-fils partira à la conquête de l'Asie Mineure byzantine. Il y fondera le royaume des Seldjoukides d'Asie Mineure, dit aussi de Rum – du pays « romain », c'est-à-dire grec – ou de Konya, du nom de la capitale qu'il choisira.

Les deux autres frères, Arslan-Mikhaël et Arslan-Musa sont cantonnés dans le Khwarezm. Ils s'y fortifient si rapidement qu'en 1028-1029 les deux fils du premier, Toghrul Beg et Tchakri Beg – le bey Faucon et le bey Épervier – occupent Merv et Nichapur. Le Ghaznévide Mas'ud entend les châtier et mettre un terme à leur puissance naissante. Il marche contre eux, auréolé des victoires que les siens ont remportées en Inde et, le 22 mai 1040, se fait écraser à Dandanakan. Tout le Khorassan tombe aux mains des Seldjoukides.

Voyant s'ouvrir devant eux une brillante carrière dans un Iran chaotique, ils comprennent qu'ils ne peuvent la courir qu'en devenant musulmans sunnites : musulmans pour opérer en pays musulman sans susciter contre eux le djihad, sunnites parce que tout l'Iran est soumis aux Bouyides, des chiites exécrés qui, de surcroît, asservissent sans oser le renverser le calife abbasside de Bagdad. Les Seldjoukides en seront vite récompensés. Le peuple se ralliera à eux comme à des libérateurs, le calife les appellera à son secours, se mettra sous leur protection et leur donnera le titre de sultan d'Orient et d'Occident. Autrement dit, il leur donnera l'autorité politique et militaire sur tout ce qui, en terre d'islam, relève encore de lui, y compris les lieux saints d'Arabie.

Tandis que Tchakri Beg garde le Khorassan pour prévenir une contre-attaque des Ghaznévides et une attaque des Karakhanides, Toghrul Beg marche vers l'Occident. Entre 1040 et 1044, il occupe tout le nord de l'Iran, avec Reï et Hamadan. En 1048, il lance un de ses cousins maternels, Ibrahim ibn Inal, à l'attaque de l'Empire byzantin, campagne qui se solde par la prise d'Euzurum. Il s'y rend en personne en 1054-1055, ajoutant à ses titres celui de Ghazi, le « Victorieux à la guerre sainte ». En 1055, il entre à Bagdad et, fait inouï, le calife reconnaissant lui donne sa fille en mariage. En 1059, il met enfin la main sur Ispahan qui lui a opposé une longue résistance et dont il fait sa capitale, puis il meurt. Son neveu, Alp Arslan, le « Lion héroïque », le fils de Tchakri Beg, lui succède (1063-1073). Il apporte dans son escarcelle les conquêtes que son père a réalisées en Orient, le Khwarezm « protégé » en 1043 et la Bactriane conquise peu après. Alp Arslan trouvera la mort en conduisant une immense armée vers une Sogdiane toujours insoumise, qui ne sera finalement réduite que par Malik chah (1073-1093). Néanmoins, il ne détrônera pas la dynastie vaincue.

Malik chah

Sous le règne d'Alp Arslan, les Turcs multiplient leurs interventions en Anatolie et en Syrie. Dès 1071 ils occupent Jérusalem, qu'il leur faudra reprendre en 1077. Ils détruisent le royaume d'Arménie, prenant Ani, sa capitale (1064), forcent les Arméniens à émigrer en Cilicie où ils fondent sur la Méditerranée le royaume dit de Petite Arménie. Les Byzantins, qui jusqu'alors n'ont pas réagi, se décident enfin à intervenir quand accède au pouvoir un général, Romain Diogène. L'empereur traverse une Anatolie dévastée, démoralisée, et rencontre les Grands Seldjoukides près du lac de Van, à Mentzi Kert (1071). Il se fait tailler en pièces et tombe, captif, aux mains de ses vainqueurs.

Alp Arslan ne cherche pas à exploiter son succès. Il libère Romain Diogène, lui rend ses terres. Ce sont les Byzantins eux-mêmes qui les livreront un peu plus tard aux Turcs, quand ils auront l'idée d'appeler certains d'entre eux comme fédérés dans l'espoir de protéger leurs frontières.

Malik chah n'a sans doute pas l'âme guerrière. Certes il a fait la guerre en Sogdiane et en Syrie où interviennent les Fatimides d'Égypte, des chiites encore ; il y est appelé au secours par les bandes turques qui ont pris Damas (1076) et, pour la seconde fois, Jérusalem (1077). Il y envoie son frère Tutuch qui s'empare d'Alep, la confie à Ak Chungkur, père du futur Zengi auquel la ville doit tant, et d'Antioche (1086). C'est aux Seldjoukides de Syrie – les fils de Tutuch, Ridwan d'Alep et Dukak de Damas – à d'autres princes locaux et aux Égyptiens que les croisés auront affaire : Arrivés au Proche-Orient en 1096, ils enlèveront Antioche (1098), Édesse et Jérusalem (1099).

Le grand vizir Nizam al-Mulk, un mécène épris de justice et de science

L'œuvre de Malik chah se veut de paix et d'organisation. Il a pour le servir un homme admirable, un Iranien de grand talent, Nizam al-Mulk (1018-1092) qui avait déjà été premier ministre de son père et à qui l'on doit un classique de la littérature, son Traité de gouvernement, ou Livre de politique, le Siyaset name. Ce grand vizir iranise les Turcs, fait du persan leur langue de culture et cherche à les rendre bons musulmans. Tâche ardue que cette dernière, bien que ceux-ci soient peu nombreux ! S'ils occupent certes des postes importants, leurs hommes se cantonnent dans certaines régions du pays, au sud dans le Zagros et le Fars où ils sont les ancêtres des actuels Kachgaïs, au Caucase et à ses pieds où, lentement, ils assimilent les populations appelées à devenir au XVe siècle les Azeris.

Les guerres n'ont que peu affecté l'économie. L'agriculture est moins prospère et maints indigènes sédentarisés sont retournés au nomadisme, mais les villes sont florissantes. On y travaille beaucoup, on y construit d'abondance des mosquées, des tombeaux, des madrasa… Si les sanctuaires de Gulpaigan (vers 115), de Zaware (1135-36), d'Ardestan (1160-62) montrent de grandes beautés, le chef-d'œuvre de l'architecture religieuse est la Grande Mosquée d'Ispahan, le monument sans doute le plus représentatif du génie iranien. C'est un édifice de fondation abbasside (Xe siècle) à nefs parallèles complètement transformé par l'insertion au cœur de la salle de prière d'une pièce carrée sous coupole précédée d'une haute voûte en berceau brisée béante sur la cour, l'iwan, puis en un second temps, par l'adjonction d'un vaste corps de bâtiments à quatre iwans formant croix, copie pure et simple des toutes récentes madrasa. À l'opposé de la salle de prière, non dans l'axe, une petite pièce qui servait sans doute de salon de repos au souverain, Kunbad e-Karki, est revêtue d'une coupole moins imposante que la première, mais d'une beauté égale, voire supérieure encore s'il se peut (1086). Autre innovation appelée à une longue postérité, le porche monumental de l'édifice est flanqué de deux minarets jumeaux cylindriques.

La fondation des madrasa, écoles supérieures de théologie, puis de toutes les sciences, est l'œuvre la plus importante de Nizam al-Mulk qui entend lutter contre le chiisme par la divulgation des connaissances. Pendant longtemps, on a pensé que c'était lui qui les avait imaginées. On sait maintenant qu'elles existaient bel et bien avant lui en Iran oriental, dont il était originaire et qu'il les a seulement empruntées. Son grand mérite a été de les introduire dans une région qui n'en possédait pas encore, de les multiplier et d'y attirer de grands maîtres. L'un des premiers à y avoir enseigné, en 1085, est le célèbre Al-Ghazzali (1058-1111), ennemi de la philosophie grecque, mais penseur de génie. Mécène dans l'âme, épris de science, Nizam al-Mulk sut découvrir et patronner maintes personnalités éminentes comme Omar Khayyam, mort en 1122, que nous connaissons surtout comme poète depuis que Fitzgerald traduisit ses œuvres en anglais en 1859, mais qui de son vivant, devait sa réputation à la science. Les madrasa seldjoukides, dont il reste peu de vestiges architecturaux, connurent un succès foudroyant et se répandirent dans tout le monde de l'islam jusqu'au Maroc.

Dans presque tous les domaines, bien que de manière moins spectaculaire, l'œuvre du grand vizir et des Seldjoukides se révèle aussi remarquable. L'industrie et les arts mineurs connaissent une belle prospérité. Verres émaillés, bronzes, parfois en ronde-bosse zoomorphes, céramiques de revêtement à reflets métalliques ou peintes comme des miniatures, ont parfois subi l'influence et de l'art chinois et de celui des steppes.

Le déclin

L'ordre règne dans l'empire, peut-être de façon un peu dictatoriale, mais avec un sens aigu de la justice. Nizam al-Mulk ne fait-il pas sienne cette sentence dont il ne cite pas l'auteur : « Le monde peut vivre dans l'incroyance, mais pas dans l'injustice » ? Il finit pourtant mal. Ni lui ni l'armée de ses maîtres n'ont pu abattre la secte des ismaéliens, les haschichin, les « assassins » ou fumeurs de hachisch. Il n'a jamais pu obtenir la création de ce grand service de renseignements qu'il souhaitait tant. C'est en vain qu'il a attaqué les commensaux de la cour et les femmes turques, trop libres, trop influentes à ses yeux, qui se mêlent de tout de façon désastreuse et dont il eût fallu faire « tout le contraire de ce qu'elles proposaient ». Il a trop d'ennemis. Il meurt assassiné en 1092, on ne sait pas bien par qui, et il est aussitôt unanimement regretté. Un an après lui, Malik chah disparaît à son tour.

Ce n'est pas la fin des Grands Seldjoukides, mais des Seldjoukides qui méritèrent d'être nommés grands. Les quatre fils du souverain se disputent le trône et s'y succèdent. Quand le dernier, Sandjar (1118-1157), peut rétablir son autorité, il est trop tard, d'autant plus qu'une nouvelle puissance se lève à l'Orient, celle, bouddhiste et sinisée, des Kara Khitaï (1130). En 1141, les Turcs subissent une sévère défaite à Katwan. Des révoltes éclatent ; les incursions des nomades se multiplient. Sandjar meurt épuisé par les efforts qu'il a dû déployer. Il est enterré dans un superbe mausolée à Merv, un monument qui n'a rien à voir avec ces innombrables tours funéraires qu'on élève alors en Iran, le prototype, avant le mausolée du Mongol Oldjaitu, des palais funéraires qui seront plus tard élevés pour les grands.

Il n'y a plus qu'anarchie dans ce qui a été l'empire des Grands Seldjoukides. Seuls les Ayyubides, issus de Saladin, font encore bonne figure au Proche-Orient. En 1194, le chah du Khwarezm, un Turc dont la destinée a été soigneusement préparée par des siècles de patience, jugeant qu'il fallait reconstituer l'Empire iranien moribond, se lance à l'assaut, enlève Rei et Hamadan et met fin à ce qu'il reste de la dynastie – guère plus qu'un nom. Vingt-cinq ans seulement avant que ne tombe sur lui les hordes de Gengis Khan.

 

Jean-Paul Roux
Mai 2002
 
Bibliographie
Histoire des Turcs Histoire des Turcs
Jean-Paul Roux
Fayard, Paris, 2éme édition 2000

La géographie humaine du monde musulman jusqu’au milieu du XIe siècle La géographie humaine du monde musulman jusqu’au milieu du XIe siècle
André Miquel
Editions de l'EHESS, Paris, 2002

La civilisation de l'Islam classique La civilisation de l'Islam classique
Dominique Sourdel et Janine Sourdel
Arthaud, 1993

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