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Les découvertes récentes rendent hommage à la perspicacité de Cook, qui avait déjà noté les similitudes entre les Pascuans et les autres insulaires du Pacifique. Divinités apparaissant sous forme d'oiseaux, statuaire monumentale, structures familiales semblables unissent ces populations éparpillées dans le plus vaste océan du globe.

Une poussière d'îles sur le grand bleu du Pacifique

Dominant une mappemonde, ou survolant un atlas, il vous arrivera sans doute de perdre vos yeux dans le grand bleu du Pacifique. Quelles que soient les musiques nées de cette immersion, celles des vagues ou des yukulele, il n'en reste pas moins vrai que vos impressions seront immanquablement fausses : les îles qui parsèment le Grand Océan sont bien plus petites dans la réalité que dans votre imaginaire.

Comme se plaisent à le faire les géographes, si vous rassemblez toutes les terres comprises dans le triangle polynésien défini par Hawaï, la Nouvelle-Zélande et l'île de Pâques, vous obtiendrez un total de 293 400 petits kilomètres carrés perdus au milieu d'une trentaine de millions de kilomètres carrés d'eau salée ; si vous ne comptez pas la Nouvelle-Zélande, grande comme la moitié de la France, il reste, éclaté dans cette immensité, l'équivalent d'un territoire grand comme trois fois la Corse : 26 615 kilomètres carrés. L'île de Pâques ne couvre, pour sa part, que 165 kilomètres carrés, la superficie de la forêt de Fontainebleau !

Quel peuple audacieux peut-il revendiquer la conquête de ces terres inaccessibles et de l'île de Pâques, la plus inaccessible d'entre elles ? Les opinions raisonnables et bien étayées rejoignent les premières impressions qu'exprimait James Cook dans son Journal de bord, en 1774 : « Pour la couleur, les habits et la langue, ils ont une telle ressemblance avec les peuples des îles les plus occidentales que personne ne peut douter de leur communauté d'origine. C'est extraordinaire que la même race se soit répandue sur toutes les îles de ce vaste océan, de la Nouvelle-Zélande à cette île, car cela comprend presque un quart de la circonférence du globe. » Quel avait été l'étonnement de ces Britanniques, lorsqu'Iti Iti, un jeune homme de Bora Bora qui les accompagnait à l'île de Pâques, conversa avec les Pascuans !

Le père Roussel, qui évangélisait aux Marquises, puis aux Gambier depuis 1854, partagera cette opinion en 1869 : « Je laisse aux savants à discuter quel a été le berceau des Rapanui (les Pascuans). Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils appartiennent à la famille polynésienne : leurs traditions, leurs mœurs, leurs tapu (tabous), leur religion et leur idiome, qui ne diffère presque en rien de celui des Gambier, ne permettent pas d'en douter. »

En effet, cette poussière de terres a été découverte et peuplée par de savants navigateurs : les Océaniens. Ils s'individualisèrent, au cours des millénaires, pour former ceux que nous nommons les Polynésiens et les Mélanésiens.

Les Océaniens, de savants navigateurs

Les flottes d'expédition qui, peu à peu, peuplèrent le Pacifique, venaient d'Asie du Sud-Est. Un peuple de marins longea la côte nord de la Nouvelle-Guinée, colonisa le Vanuatu, les Fidji et arriva aux îles Tonga et Samoa vers 1000 ou 1200 avant notre ère : ces archipels servirent ensuite de base pour effectuer d'incroyables traversées jusqu'aux îles de la Société, aux îles Marquises, à Hawaii et à l'île de Pâques. Les Océaniens possédaient une parfaite connaissance des vents, des courants et des astres qui leur permettaient de se repérer ; ils sillonnaient le Pacifique sur de remarquables embarcations, des catamarans pouvant mesurer jusqu'à trente mètres de long et porter cent cinquante à deux cents personnes avec armes et bagages. Les deux coques des navires étaient reliées par un pont sur lequel étaient implantés le mât ainsi qu'un abri contre les intempéries : sur le plancher et dans les coques étaient transportées les plantes utiles, non seulement celles nécessaires à l'alimentation et à la pharmacopée, mais aussi celles qui fournissaient le vêtement, la parure et les récipients. Dans de petites cages, ou ficelés sur le pont du navire, voyageaient également les animaux familiers : cochons, chiens, poules et rats, sans oublier de petits oiseaux au plumage coloré considérés comme les messagers des puissances divines. C'est ainsi qu'il y a quelque 2000 ans la flotte de Hotu Matua aborda sur l'une des plus petites îles hautes du Pacifique : l'île de Pâques.

Lorsque l'on sait que l'ensemble du groupe des Marquises mesure 400 kilomètres, l'archipel de Hawaii 600 kilomètres et la Nouvelle-Zélande 1500 kilomètres, il est facile d'imaginer ce que pouvaient être les probabilités d'apercevoir les 23 kilomètres de l'île de Pâques. Aussi est-il peu vraisemblable que le miracle de sa découverte se soit reproduit ; même en imaginant que certains Pascuans aient pu, après leur établissement, retourner à leur point de départ, ou sur quelque autre île polynésienne, il est tout aussi difficile de croire que leurs récits aient pu être à l'origine d'une seconde expédition. L'hypothèse la plus simple est bien celle d'un peuplement unique, à partir duquel un petit groupe de colons a développé, sur un fonds déjà parfaitement polynésien, quelques traits particuliers amplifiés par l'isolement.

De bouche à oreille, des histoires de famille

Les Pascuans, comme ailleurs en Polynésie, se transmettaient lors de cérémonies publiques les histoires concernant l'île ou le clan et, de bouche à oreille, les « histoires de famille ». C'est ainsi que la toute première tradition relative au peuplement de l'île de Pâques fut recueillie en 1868 par le père Hippolyte Roussel, missionnaire de la congrégation de Picpus, qui possédait une connaissance parfaite des langues polynésiennes. Ce récit fondamental raconte l'arrivée des premiers habitants ; sa fonction est de répondre à la question première qui agite tous les hommes : « d'où venons-nous ? », et surtout de légitimer les droits fonciers de l'aristocratie. Le récit recueilli par le père Roussel glorifie le roi Notu Matua et sa femme Avi Rei Pua. Ce récit fait partie de dizaines d'autres construits sur le même modèle. Vous pourriez l'entendre dans chacun des archipels polynésiens : il décrit le microcosme de la flotte d'expédition composée de grands vaisseaux à double coque, aux extrémités élevées très haut au-dessus des flots, comme l'étaient encore les bâtiments de l'imposante armada observée par Cook en 1774 à Tahiti – la pauvre flotte pascuane était réduite alors à quelques pirogues à balancier, en raison du manque de bois d'œuvre. Il énumère également les animaux et les végétaux qui ont accompagné les Océaniens depuis le Sud-Est asiatique, la prise de possession de l'île, enfin son partage entre les membres de l'aristocratie.

En Polynésie, issus d'un chaos pré-existentiel, essence de l'Être, souffle vital, les dieux enfantèrent les rois et créèrent les humains. al, car de son bon vouloir dépend la pluie. Mais, à l'île de Pâques, le dieu principal reste Make Make : il est associé à un culte dans lequel l'homme et l'oiseau ne font qu'un. Le thème de l'oiseau occupe une place essentielle en Polynésie car, dans tous les archipels, les divinités apparaissent sous forme d'oiseaux dans les mythes de création ; aux îles de la Société, ces divinités étaient couvertes de plumes rouges. De son origine divine, le roi a conservé un peu de cette force surnaturelle, le mana, qui rendait sa fréquentation dangereuse pour le commun des mortels. Elle lui donnait des pouvoirs, en particulier, à l'île de Pâques, soumise à de cruelles sécheresses, celui de faire pleuvoir ; le mana bénéfique du roi assurait l'abondance des récoltes et on ne manquait pas de lui en présenter les prémices, ainsi que celles de la pêche, car seul le mana du roi pouvait faire revenir chaque année les poissons et les tortues.

Ahu et moais pour ancêtres divinisés

Une version légèrement différente du peuplement et de l'histoire de Hotu Ma-tua révèle un autre trait polynésien fondamental, celui de la transmission des pouvoirs et des biens au fils aîné. Le roi Hotu Matua avait six enfants, entre lesquels il partagea l'île, confiant à son fils aîné ses fonctions et son territoire ; par la suite, le roi ou ariki mau fut toujours issu du clan des Honga, tribu de Mira, dont les membres descendaient du fils aîné de Hotu Matua.

L'île se trouva donc divisée en districts ou mata – territoire du clan – partagés entre les différents lignages en unités se nommant henua poreko ; ces unités étaient enfin divisées entre les frères en kainga, bandes étroites perpendiculaires à la côte, naissant dans la mer et s'étendant vers l'intérieur ; le droit de propriété s'appliquait également à la partie maritime du kainga. Les terres étaient bornées par des reliefs naturels et, là où ils manquaient, par les pipi hereko, petits cairns constitués de pierres peintes en blanc ; à la côte, les rahui, trois pierres empilées, marquaient la limite des droits de pêche de chacun. En Pascuan, la signification des termes qui désignent le territoire est très profonde ; c'est ainsi que kainga, la terre qui a vu naître un individu, signifie l'utérus, la matrice ; henua poreko est le lieu où naquirent les ancêtres. Les termes ferma, mata, kainga désignent les divisions sociales et territoriales dans toute la Polynésie.

Dès l'arrivée sur un nouveau territoire, après une répartition hiérarchique de l'espace décidée par le roi, chaque groupe familial établissait ses droits sur la terre en y installant ses ancêtres divinisés ; un monument était alors construit pour les accueillir dont la dimension et l'architecture reflétaient autant la compétence du groupe que la capacité de son chef à mobiliser les énergies. À l'île de Pâques, ces monuments se nomment ahu ; ce terme, qui signifie entre autres « entasser de la terre et des pierres », désigne partout en Polynésie la partie la plus sacrée des monuments cultuels. L'ahu était un centre social et religieux comparable aux marae des îles de la Société, aux tohua des îles Marquises et aux heiau des îles Hawaii. Comme ailleurs en Polynésie, les ahu étaient édifiés par des groupes sociaux ayant des ancêtres communs ; ils témoignaient donc des généalogies de leurs bâtisseurs. La plate-forme de l'ahu contenait de multiples chambres où l'on déposait les ossements des morts de la tribu, après une longue exposition des cadavres sur un édifice en bois situé à proximité de l'ahu. Ces rites funéraires se retrouvent à Mangareva aussi bien qu'aux Marquises. Au sommet de la plate-forme se dressaient de grandes statues, les moai, dont le nombre variait en fonction de l'importance du groupe qui avait édifié le monument ; ces statues anthropomorphes comparables aux pierres dressées devant l'ahu des marae des îles de la Société, représentaient les dieux et les ancêtres des clans ; aux îles Marquises les statues dominant les terrasses des sanctuaires figuraient des chefs ou des prêtres renommés passés au rang des divinités tutélaires. Moai et ahu dominaient une vaste esplanade ; périodiquement, on rendait hommage aux ancêtres lors de la cérémonie du paina, pour laquelle on construisait en tapa – une étoffe d'écorce battue – une image haute de quatre mètres dans laquelle s'introduisait un récitant qui vantait les qualités du personnage invoqué.

L'impressionnante dimension des moai et le problème de leur transport éclipsent un peu le génie déployé dans la construction des ahu, ceux-ci représentant parfois le déplacement de trois à cinq cents tonnes de matériaux. Ces grands travaux supposent un travail communautaire bien rôdé, qui est la règle générale en Polynésie. Au milieu du XIXe siècle, à Tahiti, les Européens admirèrent « ce peuple qui, avec la faiblesse de ses moyens, pouvait mouvoir des masses considérables et même les transporter à de grandes distances. Ils tiraient des forêts et amenaient au rivage distant de plus d'une demi-lieue, des morceaux de bois pesant au moins trois tonnes sans autre secours que celui de leviers ou de rouleaux ». On peut citer des réalisations prodigieuses de tous les points de la Polynésie. Il suffit de penser au marae de Mahaiatea à Tahiti construit en 1766-1768, mesurant plus de cent mètres de long, ou aux tohua ou places de réunion des Marquises, longs de 120 mètres, larges de 30 ; aussi étonnants sont les pa de la petite île de Râpa, sites fortifiés édifiés au sommet des montagnes par une communauté très réduite.

Quant au déplacement des lourdes charges, qui nécessite une bonne technique mais surtout une excellente coordination des efforts, les Polynésiens étaient maîtres en la matière. Aux îles Marquises les tu-huna paepae ou « architectes experts » construisaient les plates-formes d'habitat à l'aide de blocs de basalte cyclopéens ; citons à titre d'exemple la plate-forme de danse d'Ua-hake-kua dont chacune des pierres pèse de trois à cinq tonnes. Et s'il fallait encore prouver que les Polynésiens sont bien de remarquables architectes mégalithiques, il suffirait de citer le trilithe des îles Tonga, un des monuments les plus étonnants du Pacifique, avec son linteau et ses piliers de trente et quarante tonnes.

Jadis, la forêt recouvrait l'île

En ce qui concerne la statuaire monumentale, les Pascuans restent inégalés dans l'aire polynésienne ; cependant, les grandes statues ne sont pas leur apanage exclusif. À Raivavae aux îles Australes, Moana Hei Ata, un tiki haut de 2,30 mètres – aujourd'hui au musée Gauguin de Tahiti – ressemble à la statue du Rano Raraku nommée Tukuturi. Aux îles Marquises, à Hiva Oa, une statue massive appelée Takaii, haute de 2,83 mètres, concurrence les plus petits moaï pascuans.

Les moai qui se dressent sur les ahu et dans bien d'autres endroits de l'île de Pâques lui ont fait une renommée parfois un peu tapageuse. Comment ces statues énormes avaient-elles pu être déplacées sur des distances pouvant atteindre plus d'une vingtaine de kilomètres ? La difficulté résidait dans le fait de mouvoir ces sculptures sans les briser ; en effet, le tuf volcanique est bien moins dense qu'on a voulu le laisser croire – l'énorme tête de statue rapportée par l'expédition de La Flore à laquelle participa Loti, exposée dans le hall du Musée de l'Homme à Paris, ne pèse que 1 200 kilos ! –, mais c'est un matériau fragile.

De récentes analyses de pollens et de graines ont prouvé que la forêt couvrait autrefois l'île de Pâques. Le bois d'œuvre ne manquait pas : le Sophora toromiro pouvait fournir de bons leviers, le Jubea Chilensis, un palmier pouvant atteindre vingt-cinq mètres de haut, de robustes rouleaux et le Triumphetta semitriloba de solides cordages. Pour ces habiles constructeurs, transporter sur de longues distances des masses pesant quelques tonnes, ou quelques dizaines de tonnes, représentait un défi dans lequel le groupe plaçait toute sa fierté. L'ostentation ne fut sans doute pas étrangère à la surenchère dans le gigantisme.

Vahu et la place de réunion attenante étaient situés près du rivage, presque à portée des vagues. À la limite de l'esplanade, loin des embruns, mais sous le regard des ancêtres, étaient construites les maisons des membres les plus importants du groupe familial ; puis venaient les maisons plus humbles et les cultures, à l'abri de l'air salin. Plus loin vers l'intérieur de l'île, chaque famille avait ses lieux de retraite, ses souterrains aménagés, ses jardins sous la terre. Le territoire de chaque groupe jouissait ainsi de toutes les possibilités économiques et stratégiques offertes par le territoire : ressources marines, espace souhaitable, aires horticoles, gîtes d'extraction de pierre pour confectionner les outils, cachettes pour fuir et se sauvegarder.

Il ne s'agit pas de comparer les Pascuans aux autres Polynésiens, afin de balayer l'inutile hypothèse du peuplement américain, mais de chercher chez eux ce qui fait l'unité et l'originalité de la diaspora des Océaniens. Il aurait pu être question de leur sens de la famille étendue auquel participe un système très généralisé d'adoption – l'adopté jouit des mêmes prérogatives que les enfants biologiques –, de leur outillage de pierre, des végétaux qu'ils ont apportés avec eux, tous venus de l'Asie du Sud-Est – sauf la patate douce que des ancêtres avaient probablement rapportée d'Amérique – du petit rat polynésien qui les accompagna dans leurs longs voyages, de leur cuisine au four souterrain sur des pierres chaudes, de leurs jeux de toupie confectionnées dans la graine du Thespesia comme à Tahiti, de leurs jeux de ficelle. Mais si vous voulez avoir une ultime preuve de l'origine des Pascuans, écoutez leur musique. Et vous saurez qu'ils sont indéniablement les enfants de Tangaroa.

Catherine Orliac
Juin 1990
 
Bibliographie
Les Derniers Secrets de l'Île de Pâques : des dieux regardent les étoiles Les Derniers Secrets de l'Île de Pâques : des dieux regardent les étoiles
Michel et Catherine Orliac
Découvertes
Gallimard, Paris, 1988
Nouvelle édition 2004
Mémoire de pierre, mémoire d'homme. Tradition et archéologie en Océanie. Hommage à Jose Granger Mémoire de pierre, mémoire d'homme. Tradition et archéologie en Océanie. Hommage à Jose Granger
Michel et Catherine Orliac
PUF, Paris, 1996

Bois sculptés de l'île de Pâques Bois sculptés de l'île de Pâques
Michel et Catherine Orliac
Arts témoins
Parenthèse, Marseille, 1995

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