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Les castes dans l'Inde d'aujourd'hui : évolution et adaptation
Robert Deliège

Professeur d'ethnologie à l'université de Louvain

Contrairement à ce que d'aucuns pourraient croire à la lecture d'une certaine littérature, les castes indiennes ne sont en rien une institution archaïque et millénaire qui aurait survécu intacte jusqu'à nos jours. Loin d'être ainsi fossilisée depuis des temps immémoriaux, la caste est, au contraire, une institution moderne qui s'est remarquablement adaptée aux conditions changeantes que l'Inde a connues au cours du dernier siècle. Robert Deliège auteur de l'ouvrage Le Système des castes (PUF, 1993), nous explique comment l'Inde s'est, notamment, très bien accommodée de la démocratie parlementaire qui caractérise la vie politique du pays depuis son indépendance.

Le fantasme de l'immuable

Ce n'est pas sans mal, cependant, que les chercheurs ont reconnu cette historicité dont nous sommes aujourd'hui contraints d'admettre qu'elle caractérise non seulement la caste mais aussi l'Inde en général. Cette conception était, en effet, bien ancrée dans les mentalités occidentales. Dès la fin du XVIIIe siècle, les chercheurs ont conçu l'Inde comme un monde foncièrement traditionnel, dans lequel la religion envahissait tout et qui différait radicalement du nôtre. Une bonne partie de cette différence tenait précisément dans cette omniprésence de la religion et cette insensibilité au temps ; la caste n'était, en fin de compte, que la matérialisation sociale de ce refus du changement. Cette représentation de l'Inde apparaît désormais, davantage comme un fantasme des voyageurs et des chercheurs que le reflet de la réalité. Certes, la caste, telle qu'on la connaît de nos jours, n'est plus celle que l'on pouvait observer il y a cent ans ; elle n'en reste pas moins une institution vivante et particulièrement bien ancrée dans la vie moderne.

Le XIXe siècle fut celui de l'ordre, de la constitution de catégories dans lesquelles les gens devaient trouver une place. La caste fut alors présentée comme la caractéristique aussi essentielle qu'exclusive de l'organisation sociale qui maintenait sa population dans un cadre rigide et contraignant. Telle est du moins l'image que les analystes donnèrent de cette institution qu'ils se plurent à décrire en termes d'ordres, de « races » différant irrémédiablement les unes des autres. Les différences de castes furent donc valorisées comme immuables, figées. Chacune était conçue comme dotée de caractéristiques propres et l'on érigea ainsi les catégories de « races martiales » ou de « castes criminelles ». En d'autres termes, la population était définie par des caractéristiques ethniques prétendues millénaires. L'« Indien », comme on disait alors, n'existait pas en dehors de sa caste. Celle-ci devint ainsi une espèce d'entité concrète et mesurable dont on pouvait relever les caractéristiques comme, par exemple, l'endogamie, la commensalité ou le métier qui, de la sorte, se voyaient commutés en éléments pouvant être quantifiés dans les rapports et les enquêtes.

Pendant longtemps, l'ethnologie a renforcé cette idée d'une Inde engluée dans la caste qu'elle érigea en système. L'Homo Hierarchicus (1966), l'œuvre magistrale et érudite de Louis Dumont, constitue une sorte d'apothéose en la matière : l'Inde y est assimilée à une tradition immuable et l'idéologie du pur et de l'impur est considérée comme tellement prégnante qu'elle rend quasiment futile tout autre type de relation sociale. Ainsi Dumont reprend-il l'idée d'une continuité parfaite entre la grande tradition sanskrite et la réalité contemporaine. L'étude empirique de celle-ci ne devrait que confirmer l'importance de celle-là. En opposant l'« holisme » des « sociétés traditionnelles » à l'individualisme des « sociétés modernes », Dumont reprenait à son compte, en la réifiant, la coupure entre « eux » et « nous ». Selon Dumont enfin, la sphère politico-économique, normalement génératrice d'histoire, est ici demeurée subordonnée à la religion.


Adaptation et évolution

Nous sommes aujourd'hui particulièrement mal à l'aise face à cette conception de la société et les recherches récentes tendent à montrer que la caste n'a jamais existé dans une telle idéalité. Il n'y a certainement pas « un » système qui soit universel et applicable à toutes les régions. De même, l'évolution de la société indienne, depuis maintenant plus d'un siècle, montre la très grande capacité de cette institution à s'adapter aux circonstances nouvelles, que ce soit le colonialisme, la modernisation de la société et de l'économie ou, bien sûr, la démocratie parlementaire à laquelle elle a non seulement résisté, mais qu'elle a su utiliser à son propre profit. Dès le premier recensement de la population, en 1871, les castes ont adopté diverses stratégies pour améliorer leur statut car, tout d'un coup, on fixait officiellement ce qui n'avait jamais existé que dans la coutume et demeurait toujours négociable. Alors que le recensement décennal entendait rendre compte de normes traditionnelles en les fixant par écrit, il révélait en fait une caractéristique essentielle de la caste, c'est-à-dire sa nature changeante et adaptative. Au lieu de rendre compte, de représenter, le réel, il transformait ce dernier. Les commissaires en chef des opérations de recensement furent ainsi assaillis de demandes, de revendications, de pétitions de toutes sortes. Les uns voulaient changer leur nom de caste, d'autres faisaient valoir leur statut de Brahmane ou de Rajput alors que quelques groupes revendiquaient une autonomie par rapport au reste de la caste et l'on vit ainsi apparaître une caste de chauffeurs d'automobiles. Tout au long des XIXe et XXe siècles, on a vu les castes lutter pour un sort ou un statut plus enviables. Les stratégies se modifièrent au cours des décennies et au gré des circonstances : alors que la vieille génération revendiquait un statut élevé, les jeunes gens, moins soucieux de statut traditionnel, voulaient, au contraire, tirer profit des mesures de protection garanties aux plus démunis par le gouvernement ; ils renièrent donc les prétentions des anciens pour affirmer, à l'inverse, que leur caste avait toujours été pauvre et opprimée. Dans de nombreux cas, la caste a peut-être été davantage un facteur de changement qu'une source de stagnation. Partout en Inde, les différentes castes se sont assemblées en associations afin de défendre les intérêts de leurs membres et elles sont aujourd'hui particulièrement présentes sur la scène politique, si bien qu'il n'est pas impossible d'affirmer que, d'un certain point de vue, la caste occupe aujourd'hui une place aussi importante que dans le passé.


De la spécialisation héréditaire aux nouvelles professions

Dans un ouvrage classique sur l'organisation sociale indienne, le sociologue Célestin Bouglé définissait la caste à partir de trois caractéristiques principales : la spécialisation héréditaire, l'endogamie et la hiérarchie. Les castes seraient donc ces groupes dont les membres pratiquent un même métier, se marient à l'intérieur même du groupe et qui sont en position de supériorité ou d'infériorité relatives les uns par rapport aux autres. Quelle que soit la pertinence de cette définition, les castes qui s'offrent à voir dans l'Inde d'aujourd'hui ne sont plus caractérisées par ces trois critères et seule l'endogamie résiste un peu mieux au temps et à la modernité. La spécialisation héréditaire est, sans doute, le premier critère à avoir été battu en brèche. Les nouvelles professions nées de la vie moderne ont attiré des membres de toutes les castes, y compris ceux des castes très basses. Les médecins ou les ingénieurs, par exemple, ne se recrutent évidemment pas dans l'une ou l'autre caste et il y a, aujourd'hui, une très forte pression pour faciliter l'accès de tous aux professions prestigieuses. Certes, une forte proportion des gens qui travaillent comme barbiers ou blanchisseurs continuent d'appartenir à la caste des barbiers ou des blanchisseurs, mais, dans le même temps, la grande majorité des membres de ces castes n'exercent pas leur profession traditionnelle. De plus, les ouvriers des usines textiles n'appartiennent pas majoritairement aux castes de tisserands et les fabriques de chaussures n'emploient pas que des anciens cordonniers. Cette tendance va encore s'accentuer au fil des années à venir et le lien entre caste et métier continuera de s'atténuer.


De la hiérarchie et de l'endogamie au lobbying politique

La notion de hiérarchie est tout aussi problématique. Dans le passé, l'idée d'une hiérarchie linéaire posait déjà de multiples problèmes, mais aujourd'hui elle est de moins en moins acceptable. Les critères de pureté relative qui fondaient cette hiérarchie ne jouent plus un rôle fondamental dans les relations sociales actuelles et les gens sont bien plus sensibles aux pouvoirs politique et économique. Avec l'évolution de la vie économique, ceux-ci se sont distribués beaucoup plus équitablement et les castes forment, moins que jamais, des groupes politiquement et économiquement homogènes. Autrement dit, de nombreux Brahmanes, particulièrement les prêtres de temple, vivent dans une certaine précarité économique alors qu'il existe une élite assez conséquente parmi les intouchables. De plus, les valeurs d'égalité et de justice sociale se sont largement répandues dans l'ensemble du corps social si bien qu'il devient impossible aujourd'hui d'encore affirmer ouvertement la supériorité des uns sur les autres en termes de pollution rituelle. Il faut rappeler à ce propos que la discrimination basée sur la caste est d'ailleurs devenue illégale et qu'elle se voit donc sanctionnées par la loi.

Le seul critère qui garde quelque pertinence est celui de l'endogamie. L'obligation de se marier à l'intérieur de la caste demeure vivace et continue de caractériser la plupart des unions matrimoniales. Cependant, à ce niveau aussi, des changements importants ont eu lieu au cours des dernières décennies. Autrefois, en effet, chaque caste était divisée en de multiples sous-castes, qui étaient elles-mêmes endogames. Ces sous-castes ont aujourd'hui largement fusionné et les castes sont devenues des groupements beaucoup plus importants. Cette stratégie a été largement motivée par la politisation croissante de la caste qui joue désormais le rôle de lobby politique. On peut ainsi penser que leur nombre a diminué et continue de le faire. Ce phénomène de fusion est, sans aucun doute, caractéristique du processus de ce que l'on pourrait appeler l'ethnicisation de la caste, c'est-à-dire la constitution de blocs importants qui rivalisent les uns avec les autres pour avoir accès aux ressources politiques et économiques qu'offre, avec parcimonie, la société. Ces groupes ne sont plus préoccupés par des questions de pureté rituelle et ne se conçoivent pas nécessairement comme supérieurs ou inférieurs aux autres, pas plus qu'ils ne sont interdépendants les uns des autres. Les castes qui étaient autrefois considérées comme rituellement inférieures revendiquent, de nos jours, l'égalité de statut et exigent leur part de pouvoir et de prestige. À l'interdépendance de jadis se substitue donc la concurrence de ces espèces de blocs ethniques que constituent désormais les castes.


Nouvelles formes d'identité

Il faut dire enfin que si les castes continuent de jouer un rôle important dans la société indienne, elles ne sont pas omniprésentes dans la vie de tous les jours et coexistent avec d'autres formes d'identité, d'affiliation et de valeur. Le nationalisme, par exemple, est certainement un sentiment puissant en Inde qui, précisément, tend à nier la pertinence des différences internes. Les idéologies syndicales ou socialisantes mettent, elles aussi, l'accent sur ce qui rapproche les hommes plutôt que sur ce qui les divise et elles sont également puissantes en Inde. De même, l'idée d'un épanouissement individuel est bien plus présente, et cela depuis plus longtemps que d'aucuns l'ont cru et affirmé. Nous avons d'ailleurs vu que l'idée d'égalité, voire d'égalitarisme, s'était largement répandue en Inde. La caste coexiste avec ces forces qui, de premier abord, peuvent paraître la contredire. On peut penser qu'elle a encore de beaux jours devant elle.

Robert Deliège
Mars 2003
 
Bibliographie
Le système des castes Le système des castes
Robert Deliège
Que sais-je ?
PUF, Paris, 1993

La Solution indienne : essai sur les origines du système des castes La Solution indienne : essai sur les origines du système des castes
Jean Baechler
PUF, Paris, 1988

Les intouchables en Inde : des castes d’exclus Les intouchables en Inde : des castes d’exclus
Robert Deliège
Imago, Paris, 1995

Homo Hierarchicus : essai sur le système de castes Homo Hierarchicus : essai sur le système de castes
Louis Dumont
Gallimard, Paris, 1966

Lorsque le Djinn quitte sa bouteille : le système des castes ou la réappropriation d’une objectivation coloniale Lorsque le Djinn quitte sa bouteille : le système des castes ou la réappropriation d’une objectivation coloniale
David Fajolles
1998

Les Castes Les Castes
Arthur Hocart
Librairie Orientaliste Paul Geuthner, Paris, 1938

Le système social d’un village du Mysore Le système social d’un village du Mysore
M. N. Srinivas
In Miroir de l’Inde : études indiennes en sciences sociales. Edité sous la direction de R. Lardinois. Pages 49 à 90
Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 1988

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