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Les Bogomiles, l'hérésie dualiste au cœur du monde byzantin
Georges Castellan
Professeur émérite de l’université Paris III
Ancien enseignant de l’Inalco
Docteur honoris causa des universités de Poznan et de Humboldt de Berlin († 2014)
Si, partant de Dubrovnik pour aller à Mostar, l'on prend la petite route qui passe par Stolac, on traverse à Radimije une vaste nécropole dont les sarcophages de pierre représentent des personnages et des animaux entourés d'emblèmes paléochrétiens d'inspiration gnostique ou orientale – svastikas, croissants, roues, spirales, rosettes – ou des scènes de guerre, de chasse ou de tournois. On peut aussi y remarquer quelques rares personnages féminins et de très courtes inscriptions en caractères cyrilliques… Ce sont là les seuls vestiges matériels que nous ont laissé les Bogomiles, ces « hérétiques » qui prêchèrent en Bulgarie du Xe au XIIe siècle. Quant à leur doctrine, comme nous le laisse entendre Georges Castellan, combattue par l'Église byzantine, elle n'est plus guère connue que par les écrits de ses adversaires. En revanche, les prédicateurs qui avaient échappé au bûcher émigrèrent en Bosnie, où le bogomilisme joua un rôle politique certain…

Mais qui étaient les Bogomiles ?

Ils faut d'abord se replacer dans le cadre de la Bulgarie de la fin du premier millénaire. Ancienne province byzantine, la Bulgarie devint indépendante lorsque les successeurs du khan Krum se proclamèrent tsars d'un royaume où les conquérants d'origine turque se mêlaient aux populations slaves présentes dans la région depuis plusieurs siècles. En 865, le tsar Boris 1er se convertit au christianisme orthodoxe qui devient religion officielle. La Bulgarie atteint son apogée sous le règne de son successeur, Siméon 1er mais, au siècle suivant, le pays connaît bien des difficultés : assauts des Magyars puis des Russes de Kiev et enfin domination par les Byzantins lorsque les armées bulgares du tsar Samuel furent anéanties par l'empereur Basile II le « bulgarochtone », c'est-à-dire le tueur de Bulgare… Mais à l'intérieur même du pays se multipliaient les dissensions et les affrontements autour d'une nouvelle « hérésie » qui se répandait comme un traînée de poudre : le bogomilisme.

Une hérésie qui s'inscrit dans un courant très ancien

Le terme d'hérésie est le plus juste pour qualifier le bogomilisme. En effet ces adeptes se réclamaient de l'univers chrétien dont ils se voulaient les réformateurs. Mais il faut rechercher plus loin les courants dont ils s'inspiraient, remonter jusqu'au troisième siècle de notre ère, lorsque se répandit aux confins des Balkans la religion fondée en Perse par Mani. Religion qui érigeait en système un dualisme complexe, subtil amalgame d'emprunts au christianisme, au zoroastrisme et même, de très loin, au bouddhisme, le manichéisme connut une progression fulgurante dans l'empire sassanide mais l'église dont Mani lui-même avait jeté les fondements fut très vite l'objet de persécutions au cœur de l'empire perse et ses fidèles trouvèrent refuge dans des régions plus marginales.

C'est au Xe siècle qu'on la vit reparaître dans le royaume bulgare sous le roi Pierre. Elle fut prêchée sous une nouvelle forme dans les années qui vont de 927 à 950 par un curieux personnage qui se faisait appeler le pope Bogomil, en bulgare « ami de dieu » – équivalent du grec Théophile.

Le monde est l'œuvre de Satan

Sa doctrine était dualiste : le monde, disait-il, est régi par deux principes, le Bon (Dieu) et le Mauvais dieu (Satanaël) et la lutte entre ces deux puissances commande tout le cours de l'univers et de l'existence humaine. Le monde visible tout entier, le monde matériel, est l'œuvre de Satan et comme tel voué au mal. Comme leurs devanciers orientaux, les Bogomiles avaient pour idéal une religion purement spirituelle et un régime de vie rigoureusement ascétique. Ils niaient la plus grande partie de la tradition biblique et ne reconnaissaient que les Évangiles et les Épîtres des Apôtres, surtout celles de l'apôtre Paul. Ils rejetaient toute hiérarchie ecclésiastique, ainsi que le rituel de l'Église : tous les sacrements, les pratiques spirituelles, les édifices du culte. À leurs yeux, la Croix n'avait été qu'un instrument de torture de Jésus et ne méritait aucune vénération particulière. Parmi les prières de la pratique chrétienne, ils n'admettaient que le « Notre Père » qu'ils répétaient sans cesse. Dénonçant les richesses et la vie des membres de l'Église, ils leur opposaient une vie d'une simplicité absolue. Opposés à la procréation – œuvre de Satan – ils condamnaient le mariage et, dans la pratique quotidienne, s'abstenaient de viande et de vin. Tout ce corpus de foi et de pratiques les mettait naturellement en conflit avec l'Église qui associait jusqu'en 1054 les chrétientés d'Orient et l'Occident. Il faut toutefois remarquer que si le bogomilisme connut tant de succès en Bulgarie, c'est aussi parce qu'il incarnait un forme de protestation sociale et politique. Protestation sociale quand ses adeptes prêchaient contre les autorités civiles, contre les puissants et contre les riches : ils incitaient les serfs à ne pas travailler pour leurs seigneurs, si bien que le souverain les dénonça comme « révolutionnaires » et les fit poursuivre par sa justice. Protestation politique également lorsque les Bogomiles faisaient figure de seuls défenseurs de l'identité bulgare face à la main-mise byzantine. Mais son emprise s'étendait bien au-delà et l'on retrouve au XIe siècle les traces d'une influence bogomile à Constantinople, en Russie et même jusque dans les monastères du mont Athos.

Les persécutions

Ce succès inquiéta les autorités byzantines, tant civiles que religieuses : partout dans le royaume des bûchers étaient élevés pour consumer les livres hérétiques, mais aussi les propagateurs de la doctrine. Cette répression sans pitié culmina en 1118, lorsque le grand prédicateur bogomile Vasili fut condamné pour hérésie par l'empereur byzantin Alexis Ier Commène et périt sur le bûcher. La répression fut efficace : les écrits bogomiles partirent en fumée et rares sont les traités et recueils de sermons qui nous sont parvenus tandis que les quelques inscriptions des nécropoles bogomiles des pays yougoslaves ne nous éclairent guère plus. En revanche, les œuvres polémiques de leurs adversaires ont été conservées, tel ce Traité contre les Bogomiles de Cosmas le Prêtre – publié aujourd'hui en français par deux grands slavisants ; c'est en les décryptant que l'on put retrouver les éléments essentiels de leur doctrine. Au XIIe siècle, le bogomilisme est moribond dans le royaume bulgare et tout au plus en note-t-on certaines traces dans l'Olténie roumaine.

Un nouveau foyer

Le bogomilisme connut une seconde floraison dans le royaume voisin de Bosnie, de la fin du XIIe au début du XIVe siècle. Le concile de Tarnovo, capitale bulgare à cette époque, l'avait formellement condamné en 1211, ce qui obligea ses fidèles à émigrer dans les pays voisins. Dès 1199, le roi Vukan Nemanja écrivait au pape Innocent III pour lui signaler les progrès de la secte des Bogomiles dans la région. En fait, sous le ban – gouverneur dépendant du roi hongrois – Kulin (1180-1204), on vit apparaître une « église bosniaque » se réclamant du bogomilisme, dirigée par un évêque assisté d'un ordre semi-monastique pour l'organisation du culte et l'envoi de missionnaires dans les autres pays chrétiens. De nombreux paysans, mais aussi des nobles, se rapprochèrent de cette secte et Kulin lui-même se convertit, abandonnant formellement l'Église de Rome. Soumis à des pressions très fortes de la papauté et du roi de Hongrie, il fut obligé de se rétracter en 1203. Le bogomilisme n'en continua pas moins à se répandre dans le royaume et devint un important facteur dans le développement historique de la Bosnie. Alors que la Hongrie multipliait les efforts pour ramener les Bosniaques à la foi romaine en limitant les pouvoirs des bans, en 1322, la famille des titulaires du ban s'éteignit et Stephen Kotromanic, un nouveau venu, également bogomile, eut à lutter contre tous ses voisins. Son successeur et neveu, Stephen Tvrtko, dut faire face à la conquête des Ottomans qui n'étaient pas vus d'un mauvais œil par les Bogomiles. Au point même que certains historiens attribuent à la coopération de la secte la facilité avec laquelle s'effectua la conquête par les armées du Sultan et la propagation de l'Islam en Bosnie. Qu'en est-il vraiment ? Le secret s'en trouve peut-être dans les grandes nécropoles de Radimije, Bojani, Hutovo. Quant au souvenir historique des Bogomiles, nous le saisissons mieux à travers ce que nous savons de leurs cousins lointains, les Albigeois du Midi de la France.
Georges Castellan
Juillet 2002
 
Bibliographie
The Bogomils. A study in Balkan neo-manicheism The Bogomils. A study in Balkan neo-manicheism
O. Bolensky
Cambridge, 1948

Le Traité contre les Bogomiles de Cosmas le Prêtre Le Traité contre les Bogomiles de Cosmas le Prêtre
Traduction et introduction de Charles Puech et A. Vaillant
Paris, 1945

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