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Les Berbères, la mémoire des sables
Bernard Lugan
Maître de conférence à l'université de Lyon III
Directeur-éditeur de la revue L'Afrique réelle
Expert auprès du tribunal pénal international pour le Rwanda (ONU)

Arrivés d'Orient en Afrique du Nord il y a neuf mille ans pour occuper ce territoire dans son intégralité, les Berbères y fondèrent de puissants royaumes, formés de tribus confédérées. Ils connurent ensuite l'occupation romaine, la christianisation, la domination vandale avant d'être convertis par les conquérants arabes à la religion islamique, ceci de façon extrêmement rapide et profonde. Bernard Lugan auteur de L'Atlas historique de l'Afrique des origines à nos jours (Éditions du Rocher, 2001), fait ici le point sur l'histoire de cette population en grande partie méconnue – quoique forte aujourd'hui de quelque seize millions d'individus – exposant notamment les raisons de sa fulgurante assimilation par la civilisation arabo-musulmane.

Les Berbères, qui occupaient jadis toute l'Afrique du Nord, depuis l'ouest de l'Égypte jusqu'à l'Atlantique et la totalité du Sahara, sont entrés dans notre histoire avec la fondation de Carthage, vers 800 avant J.-C. et celle de Cyrène, vers 630 avant J.-C., mais leur propre histoire est bien plus ancienne.

L'étude de la réalité berbère pose un problème immédiat de définition, comme l'a bien remarqué Gabriel Camps : « En fait il n'y a aujourd'hui ni une langue berbère, dans le sens où celle-ci serait le reflet d'une communauté ayant conscience de son unité, ni un peuple berbère et encore moins une race berbère […] et cependant les Berbères existent » (Les Berbères, mémoire et identité, Paris, 1987).

Les Berbères étaient appelés Libyens par les Grecs, qui donnaient d'ailleurs ce nom à tous les peuples blancs vivant au nord de l'Afrique, depuis les franges désertiques de l'Ouest égyptien jusqu'au détroit de Gibraltar – les colonnes d'Hercule. Vers le sud, les Grecs ne connaissaient pas les limites des zones que ces populations occupaient ; pour eux, le monde libyque prenait fin là où débutait le pays des Noirs, ceux qu'ils appelaient les Éthiopiens – de Aethiops, « peau foncée ».

Des Proto-Méditerranéens venus d'Orient

Les ancêtres des actuels Berbères arrivent sans doute en Afrique du Nord il y a environ neuf mille ans. Les anthropologues les identifient comme des Proto-Méditerranéens progressant de l'est vers l'ouest. Cette donnée semble d'ailleurs confirmée par la linguistique puisque, à l'intérieur du groupe « afrasien » – nouvelle appellation de l'ancien « afro-asiatique » de Joseph Greenberg – on classe sous le même ensemble le berbère, l'égyptien et le sémitique, ce qui atteste une origine orientale commune, dont l'émergence aurait pu se faire dans la zone occupée par l'actuelle Érythrée.

L'archéologie constate en outre que les nouveaux venus sont porteurs d'une industrie lithique qui leur est propre et qui, introduite de l'est vers l'ouest et connue sous le nom de capsien – de Capsa, nom antique de Gafsa – se maintient du VIIIe au Ve millénaire.

Ces nouveaux arrivants repoussent, éliminent ou absorbent les populations qui les ont précédés, les Mechtoides – hommes de Mechta el-Arbi – dont l'industrie lithique est l'ibéromaurusien, contemporain du magdalénien et de l'azilien européens.

À l'époque néolithique, la limite sud du peuplement berbère semble être la zone des 25e-27e parallèles, qui sépare le néolithique de tradition capsienne du néolithique saharo-soudanais : en d'autres termes, elle constitue la frontière entre les peuplements blancs et noirs. C'est d'ailleurs à cette époque que la poussée des Blancs méditerranéens se produit au Tassili, jusque-là essentiellement occupé par des populations mélanodermes non-négroïdes, probables ancêtres des Peuls actuels. Le mouvement ne fera que s'amplifier par la suite.

Par-delà ses diversités, le monde libyco-berbère constitue un ensemble ethnique dont l'unité linguistique, culturelle et religieuse transcende les multiples divisions tribales. Malgré cela, dresser la carte d'établissement de ces peuples est une tâche impossible, en raison de leur nomadisme, d'une part, et des lacunes dans les sources, d'autre part.

L'apogée des Berbères en Afrique du Nord : la période maurétanienne

En Afrique du Nord, l'apogée des Berbères est la période dite « maurétanienne », qui précède les temps romains et voit se constituer, probablement dès le IVe siècle avant J.-C., trois principaux royaumes.

Dans le nord-ouest de la région, c'est-à-dire dans l'actuel Maroc, se forme une fédération de peuples et de tribus berbères qui donne naissance au royaume de Maurétanie – ou royaume des Maures – qui s'étend de l'Atlantique au fleuve Mulucha (Moulouya). Entre le Mulucha et la rivière Amsaga – l'actuel Oued el-Kébir – s'établit le royaume des Masaesyles. Enfin, entre la rivière Ampsaga et les territoires de Carthage prend place celui des Massyles. Au IIIe siècle avant J.-C., ces deux derniers sont réunis dans le royaume de Numidie.

Ces trois royaumes sont dirigés par des souverains qui portent le titre d'Aguellid : le pouvoir de ces chefs de confédération, qui sont aussi des chefs de guerre disposant d'armées nombreuses, se voit généralement remis en cause après leur mort, faute de règles de transmission clairement définies. Parmi les tribus, jalouses de leur autonomie, qui composent ces royaumes, la fin de chaque règne est donc l'occasion de mouvements de contestation politique, qui dégénèrent souvent en guerre civile.

La romanisation de l'Afrique berbère

Avant 148 avant J.-C., Masinissa, le chef des Massyles, devient l'allié de Rome, ce qui lui permet d'unifier la Numidie par l'annexion du royaume des Masaesyles. Plus à l'est, la Maurétanie demeure un moment encore indépendante.

En 113 avant J.-C., Rome s'engage dans une guerre totale contre le roi numide Jugurtha, à la faveur de laquelle elle assure son pouvoir sur une grande partie de l'actuel Maghreb.

Sous le règne de Juba II (25 avant J.-C.-23 après J.-C.) et sous celui de son fils Ptolémée (23-40 après J.-C.), la Maurétanie connaît un brillant essor. La capitale du royaume est alors Caesarea – l'actuelle Cherchell – tandis que Volubilis est élevée au rang de résidence royale. En 40 après J.-C., des révoltes éclatent ; en 44, l'empereur Claude, les ayant écrasées, scinde le territoire en deux, créant la Maurétanie Césarienne – partie occidentale de l'actuelle Algérie, Algérois et Oranais, c'est-à-dire l'ancien royaume masaesyle – et la Maurétanie Tingitane, correspondant au Maroc actuel, avec Tanger comme chef-lieu.

Cette Afrique berbère, en partie romanisée et en partie christianisée, va bientôt subir la conquête arabo-musulmane. La question se pose de savoir comment elle est « devenue en quelques siècles un ensemble de pays entièrement musulmans et très largement arabisés, au point que la majeure partie de la population se dit et se croit d'origine arabe » (Gabriel Camps).

La conquête arabo-musulmane

Peu de Berbères ont échappé à l'arabisation, à l'exception de ceux de la Kabylie algérienne et de l'Atlas marocain, deux régions montagneuses. En définitive, en dépit de résistances souvent acharnées – dont celle de la Kahina, héroïne berbère des Aurès – la conquête arabo-musulmane semble avoir été facile.

La raison principale en est peut-être que les Berbères sédentaires ne sont plus, alors, les maîtres de leur propre destin et cela depuis déjà des siècles. En effet, leur monde est en proie à l'anarchie, amplifiée par les conquérants vandales et à partir de 520, par les dévastations des chameliers nomades, que chasse du Sahara la dégradation climatique. Il ne faut pas oublier non plus les querelles théologiques qui divisent profondément la chrétienté berbère, ni l'opposition aux Byzantins, lesquels, rejetés par les Berbères ruraux, n'exercent leur autorité que dans les villes.

À cause de tout cela, les « cavaliers d'Allah », animés par une puissante volonté de conquête, ne trouvent pas en face d'eux un front uni, mais des résistants successifs, qu'ils réduisent les uns après les autres : troupes byzantines, tribus ou confédérations berbères, villes fortifiées.

Conquise, l'Afrique du Nord berbère est rapidement islamisée ; l'arabisation, en revanche, est plus tardive et plus lente, à telle enseigne que la « berbérité » demeure encore vive dans certaines régions. Ethniquement parlant, l'apport arabe est en effet une goutte d'eau dans l'océan berbère : les invasions ultérieures des Beni Hillal, Beni Solaim et Beni Mâqil (XIe-XIIIe siècles) ne sont fortes, au total, que de deux à trois cent mille personnes, ce qui est peu, comparé aux millions d'indigènes berbères.

Pourtant, au lieu de se « berbériser » eux-mêmes, les nouveaux venus arabisent les Berbères – arabisation culturelle et cultuelle avant d'être ethnique, dans la mesure où le fidèle musulman a pour obligation de prononcer en langue arabe les phrases fondamentales qui consacrent son adhésion à l'islam.

Les Berbères aujourd'hui

L'ancienne aire de répartition des Berbères s'étendait sur toute l'Afrique du Nord, depuis les oasis situées à l'ouest de la vallée du Nil jusqu'aux îles Canaries et, du nord au sud, depuis la Méditerranée jusqu'au « pays des Noirs ». Par rapport à ces immensités passées, l'actuelle zone « berbérophone » est aujourd'hui considérablement réduite. Éclatée, inégalement répartie depuis certaines oasis de l'Est saharien jusqu'à l'océan Atlantique, elle connaît cependant des zones de forte concentration : ainsi, dans les massifs montagneux de Kabylie en Algérie, ou du Rif et de l'Atlas, au Maroc.

En dépit du recul de leur aire historique d'occupation, on estime que les berbérophones sont aujourd'hui environ seize millions, dont neuf millions au Maroc, cinq millions en Algérie, quatre cent mille en Mauritanie, deux cent cinquante mille en Tunisie et deux cent mille en Libye.

Bernard Lugan
Septembre 2000
 
Bibliographie
Les Berbères Les Berbères
Gabriel Camps
Edisud, Aix-en-Provence, 1996

Encyclopédie berbère ( 24 fascicules parus à ce jour ) Encyclopédie berbère ( 24 fascicules parus à ce jour )
Sous la direction de Gabriel Camps
Edisud, 2001

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