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L'Egypte et son désert oriental
Françoise Dunand
Professeur émérite de l'université de Strasbourg 
Directrice des fouilles d'El-Deir (oasis de Kharga)
S'il est une région d'Égypte qui peut satisfaire le goût de l'aventure de voyageurs désireux d'éviter les sentiers battus, c'est bien cette région montagneuse qui s'étend de la vallée du Nil à la mer Rouge. Parcourir ces pistes du désert arabique permet de retrouver des inscriptions inscrites sur des parois de rochers ou sur des monuments et de mieux comprendre l'attrait que cette région a exercé sur les Anciens. Grâce à elles, on peut voir vivre fonctionnaires, marchands, voyageurs, soldats ou travailleurs qui ont séjourné en ces lieux. L'été y est redoutable, mais le passage d'une gazelle, un vol d'aigle, un coucher de soleil procurent un intense plaisir dans ce désert où il ne faut pas se perdre. 


Le désert de l'Est...


Il existe en effet une Égypte montagneuse que les Anciens appelaient « l'Isthme ». De Coptos, sur la rive droite du Nil, il fallait compter de cinq ou six journées de marche pour gagner le port de Leukos Limen, « le rivage blanc », aujourd'hui Kosseir, sur la mer Rouge. Plusieurs routes permettaient de traverser le désert de l'Est. La route la plus septentrionale partait de Caenopolis – aujourd'hui Qenah – en direction du Mons Porphyrites, qui culmine à 1700 m, et aboutissait à Myos Hormos, le « port de la souris », sur la mer Rouge. Une autre route, partant du même endroit, passait au pied du Mons Claudianus, haut de 1433 m, et gagnait le même port. Des pistes permettaient d'aller d'une route à l'autre et une route transversale se dirigeait de Coptos vers Bérénice, le port le plus méridional. À partir de Phoenikon – l'actuelle Lakeita – cette route traversait un certain nombre de stations situées à des points d'eau. Sur la carte de David Meredith, dans la collection Tabula Imperii Romani, sous le titre Coptos, publiée à Oxford en 1958 par The Society of Antiquaries of London, je remarquai l'indication d'une grotte consacrée au dieu Pan. Je décidai de m'y rendre, guidé par un vieux bédouin à moitié aveugle qui venait d'être abandonné par sa jeune femme.


...et ses dangers


Ce détour anodin faillit me coûter la vie et d'un de mes anciens étudiants qui faisait office d'interprète. En effet, je n'avais pas signalé mon passage au soldat qui gardait cette route en dormant à poings fermés. Je n'avais pas non plus vérifié si le chauffeur de la vieille voiture qui nous transportait avait bien placé dans le coffre de la voiture pelles, planches et toiles indispensables en cas d'ensablement. Cet excellent homme s'était présenté comme chauffeur du désert, alors qu'il n'avait jamais conduit que dans la ville de Qéneh. Tombant dans un trou du désert mou, il s'enlisa jusqu'aux portières. Il n'avait emporté qu'un seul jerrican d'eau, qui se révéla non potable car le récipient avait contenu des produits toxiques, et il trompa sa faim en lubrifiant ses galettes de pain avec l'huile qui dégoulinait du moteur. C'est à la main que nous avons dû désensabler la voiture, pendant que mon interprète pleurait en me disant : « Vous avez de la chance de ne pas avoir d'enfant. Moi, je vais laisser deux orphelins ! » Ses craintes n'étaient pas vaines : dans le désert de l'Est, au mois d'août, l'autonomie de marche est d'environ une heure. La nuit, des hyènes guettent le voyageur attardé. En outre des mirages font apparaître des oasis et des palmiers qui déroutent tout à fait...


Cartes modernes et textes anciens


C'est grâce à l'indication de la carte de Meredith, au 1/1 000 000, que j'ai pu relever dans cette grotte de Pan des inscriptions grecques inédites signalant Pan comme « donneur d'or ».


Outre la carte de Meredith, dont l'ai conservé l'orthographe anglaise des toponymes, nous disposons maintenant du monumental ouvrage intitulé Barrington Atlas of the Greek and Roman World, édité par Richard J. A. Talbert dans Princeton University Press, Princeton and Oxford, en l'an 2000. Les cartes au 1/1 500 000 n° 78 – Porphyrites and Claudianus Mons – et n° 80 – Coptos- Berenice – indiquent les noms grecs ou latins des différents sites.


Une route partant d'Apollonopolis – aujourd'hui El Kab – sur la rive droite du Nil rejoint la route de Bérénice en passant par El-Kanaïs, où nous avons relevé des inscriptions grecques.


Sur les habitants de cette côte aride qui s'étend de Leucos Limen à Bérénice, nous disposons de renseignements dus à des auteurs antiques, notamment à Strabon, écrivain de l'époque d'Auguste et à Diodore, qui lui est antérieur de trente-cinq ans.


Un texte tiré de la Géographie de Strabon explique comment Ptolémée Philadelphe organisa les stations à partir de Coptos jusqu'à Bérénice. Il indique notamment : « D'abord les marchands, montés sur des chameaux, voyageaient la nuit, portant de l'eau avec eux et se dirigeant sur les astres, comme les navigateurs : maintenant on a creusé des puits à une grande profondeur ; on a même formé des citernes pour y rassembler l'eau des pluies, quoiqu'elles soient rares dans ces lieux. La route est de six ou sept jours ».


Ichthyophages, Troglodytes et Chélonophages


On ne peut que donner un résumé du témoignage de Diodore sur les Ichthyophagoi, « mangeurs de poissons », les Troglodutoi, « habitants des grottes » et les Chélonophagoi, « mangeurs de tortues », vivant près des côtes de la mer Rouge.


Diodore rapporte que les Ichthyophagoi, ces barbares, vivent nus, mettant en commun femmes et enfants. Ils habitent dans des trous de la frange rocheuse. Ils se nourrissent des poissons rejetés par les vagues qu'ils pêchent avec des cornes de chèvres, quand il s'agit de murènes, de chiens de mer ou de phoques. Ils dessèchent ces poissons, les piétinent et en font des sortes de briques oblongues. Ils vivent de préférence dans les cavernes exposées au nord, se fabriquent des tentes avec des côtes de baleines ou des abris de feuillage, ou encore creusent des abris dans des amoncellements d'algues. Ils n'enterrent pas leurs morts, mais les laissent emporter par la mer. Certains habitent dans des anfractuosités de rochers, d'où leur nom de Troglodutoi.


En bon ethnologue, Diodore examine l'alimentation et l'habitation qui caractérisent cette population et expliquent leurs mœurs. Quant aux « mangeurs de tortues », les Cholénophagoi, ils vont chercher cette nourriture dans les îles voisines de la côte. Ces tortues géantes, ils les mettent sur le dos et les entraînent vers le rivage. La carapace de ces animaux leur sert soit de bateau, soit d'habitat. Diodore est plus prolixe sur les conditions de vie de ces barbares que sur leurs modes de pensée ou de raisonnement.


Porphyre, or et albâtre


Sous Hadrien, une grande route rectiligne mettait en communication Klysm – Suez – au Nord et Bérénice au Sud, ouvrage considérable par son extension et d'utilisation surtout militaire.


Les carrières représentaient la vraie richesse du désert de l'Est. Dans le voisinage de Syène et de Philae, on exploitait le granit rouge ou gris ; dans le Gebel Fatireh – le Mons Claudianus – le granit clair et gris ; dans le Gebel Duchan voisin, on trouvait du porphyre, pierre recherchée par les empereurs – le tombeau de Napoléon est en porphyre. La main d'œuvre était fournie en partie par les damnati in metallum. On a retrouvé des villages de carriers qui ont laissé là des quantités de tessons, étudiés aujourd'hui. Il n'y a qu'à se baisser pour en ramasser. Les blocs extraits étaient conduits par des chariots traînés par des bœufs jusqu'à Qeneh et, embarqués sur le Nil, gagnaient Alexandrie d'où on pouvait les expédier à Rome. Cette exploitation commença sous Claude, d'où le nom de Mons Claudianus donné à la région. Au sud du pays des Troglodytes, dans le Mons Berenicides, on exploitait des carrières d'albâtre, pierre servant à la fabrication des vases à parfums, des amphores, des verres à boire...


Il existait aussi des mines d'or ou d'émeraude. Diodore a décrit la condition effroyable des travailleurs dans ces mines, aussi inhumaine que celle des orpailleurs de l'Amazonie brésilienne ou que celle des chercheurs de tanzanite en Afrique du Sud.


Beaucoup d'inscriptions grecques et parfois latines, gravées sur pierre, témoignent de cette exploitation. Si on les classe chronologiquement, on constate que les richesses minières ont été exploitées sous les Grecs comme sous les Romains et que la situation privilégiée de cette région en facilitait le commerce.


Dédicaces et tarifs


Sous les Ptolémées les inscriptions parlent surtout des routes du Sud, celles qui vont d'Apollonopolis Magna – l'actuelle Edfou – ou de Coptos à Bérénice. Une des inscriptions d'El-Kanaïs, remontant à Ptolémée II Philadelphe (285-246 av. J.-C.) fait connaître un certain Dorion, charpentier parti à la chasse aux éléphants et revenu sain et sauf. À Coptos, un officier rend grâce à Castor et Pollux de l'avoir sauvé lors de sa traversée de la mer Rouge. Datée du 2 octobre 130 av. J.-C., une dédicace à Pan évoque le commerce dans le désert.


À ce texte fait écho, sous Domitien, en 90 ap. J.-C., le célèbre tarif de Coptos qui indique la liste des taxes à payer : pour un pilote de la mer Rouge, huit drachmes, pour un chef d'avant, dix drachmes, pour un gardien, cinq drachmes... et pour des filles de joie, cent huit drachmes ! Pour des femmes venant par bateau ou pour des femmes de soldats, vingt drachmes. On paie pour un mât vingt drachmes, pour un âne deux oboles, pour faire monter et faire descendre un cercueil une drachme quatre oboles. On peut ainsi imaginer les gens qui traversaient ce désert, apprendre leur langage et les rouages de leur administration.


La chasse à l'éléphant


Trois inscriptions datant de Ptolémée IV Philopator (221-205 av. J.-C) sont des témoignages sur la chasse aux éléphants. L'une dit qu'un certain Alexandros, militaire, a fait une offrande « à Arès qui apporte la victoire et qui favorise la chasse ». Deux autres textes venant d'Apollonopolis Magna sont des dédicaces faites aux souverains Philopators et aux dieux Sérapis, Isis, Dionysos et Pan, par Lichas, stratège préposé à la chasse aux éléphants.


Une centaine d'inscriptions se répartissent entre la haute et la basse époque ptolémaïque. La plupart proviennent du Paneion d'El-Kanaïs. Ces textes humbles, mais souvent touchants, montrent que ce désert était fréquenté par des chasseurs, des militaires ou des marchands. Dans l'ouadi Bir el-Aïn, à l'ouest de Panopolis – aujourd'hui Akhmîm –, on a rencontré et relevé une dédicace à « Pan qui marche dans la montagne », où sont cités vingt-cinq chasseurs.


Les inscriptions gravées sur les parois des rochers de l'Ouadi Hammamat, à mi-route de Coptos et de Leukos limen, nous éclairent sur le dieu Pan ithyphallique, coiffé de la double couronne de la Haute et de la Basse Égypte. Il tient parfois un fouet à la main ou fait des offrandes. À la vérité, c'est le dieu égyptien Min bien décrit par Serge Sauneron. Dans ces solitudes arides, ce dieu de la fécondité était un réconfort et un espoir.


Les inscriptions d'époque romaine se situent sur les routes du Nord, là où les Romains recherchèrent activement de l'or et des matériaux de construction comme le porphyre ou la brèche verte. Ils eurent le souci de construire un limes capable de décourager les invasions. Dans l'ouadi Semna, une pierre indique l'activité du tribun de légion qui veillait sur l'exploitation des pierres précieuses. Enfin, deux tablettes de bronze, datées du 9 juin 83 ap. J.-C., sous l'empereur Domitien, trouvées à Koptos, donnent en latin de précieux renseignements sur l'attention que l'empereur portait à ses soldats.

Françoise Dunand
Octobre 2009
 
Bibliographie
De Koptos à Kosseir De Koptos à Kosseir
André Bernand
Brill, Leyde, 1972

Le Paneion d’El-Kanaïs Le Paneion d’El-Kanaïs
André Bernand
Brill, Leyde, 1972

Pan du désert Pan du désert
André Bernand
Brill, Leyde, 1972

Les portes du désert Les portes du désert
André Bernand
CNRS, Paris, 1984

Bibliothèque Historique Bibliothèque Historique
Diodore de Sicile (Trad.de Bibiane Bommelaer)
Editions Guillaume Budé, Paris, 1989

Étude sur l'administration et l'exploitation des carrières dans le monde romain Étude sur l'administration et l'exploitation des carrières dans le monde romain
Charles Dubois
Section IV (Égypte), Paris, 1904

Géographie Géographie
Strabon


Dictionnaire de la civilisation égyptienne Dictionnaire de la civilisation égyptienne
Georges Posener
Hazan, Paris, 1998

De Thèbes à Syène De Thèbes à Syène
André Bernand
Editions du CNRS, Paris, 1998

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