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Le Vietnam : des dragons et des hommes …
Didier Trock
Agrégé de géographie

« Je suis de la race des dragons, tu es de la race des immortels. L'eau et le feu se détruisent : nous vivrons difficilement d'accord. Il nous faut maintenant nous séparer ». Tels étaient les propos que le roi légendaire « Seigneur – Dragon – Lac », descendant du mythique empereur chinois Shen Nong, tenait à sa femme Au Co, princesse des montagnes. Des cent œufs issus de leur union naquirent cent enfants : la moitié d'entre eux rejoignit leur mère dans la montagne et les cinquante autres suivirent leur père au bord de la mer orientale pour fonder la dynastie des Hung. La légende consacre le divorce entre les peuples fidèles à l'agriculture de montagne et ceux qui s'adonnèrent à la conquête du delta du fleuve Rouge.

Les civilisations qui firent l'originalité de l'Asie du Sud-Est sont nées de cette étroite association des domaines terrestres et aquatiques : les eaux bienfaitrices et fécondantes peuvent également se révéler dévastatrices. La lutte de l'homme contre la nature paraît si démesurée que le mythe fait appel à l'intervention des dieux ou des esprits. Ne retrouve-t-on pas la même démarche en Occident où les grandes victoires de l'homme sur un environnement hostile sont attribuées au demi-dieu Hercule ? La fille du roi Hung était courtisée par Son Tinh, l'esprit des Monts, et par Thuy Tinh, l'esprit des Eaux. Ce fut Son Tinh qui obtint les faveurs de la belle, mais son rival déchaîna alors les eaux et les vents. Son Tinh lui lança la foudre et fit rentrer les eaux dans leur lit. Depuis ce temps, chaque année, le combat reprend à la septième lune. Le dragon, seigneur des eaux célestes et fécondantes dans la tradition chinoise, est souvent investi de la puissance océanique dans les traditions de l'Asie du Sud-Est. Symbole de la mousson, le dragon qui occupe le ciel à la fin du printemps regagne les profondeurs de la mer à l'automne. Il ne pouvait choisir de meilleur refuge que cette baie au dédale inextricable de pointements calcaires qui frange le nord du Vietnam. Il soumit à sa volonté les courants marins en ce lieu désormais connu sous le nom de « la descente du Dragon » : Ha Long. Depuis, la baie d'Along est devenue le refuge des navires qui trouvent abri dans ses eaux calmes, même au sein des plus fortes tempêtes.

Mais si le dragon fut l'emblème des rois, celui du peuple vietnamien est un jeune enfant juché sur le dos d'un buffle dans une rizière : cette fois, ce sont les hommes qui ont su célébrer les noces de la terre et de l'eau quand ils conquirent les régions amphibies du Song Caï, le delta du fleuve Rouge. Plus de mille ans avant notre ère, ils sont descendus des collines au son des tambours de bronze et sous l'autorité de ces rois Hung que l'on veut croire tout à la fois terribles et bienveillants, ils accomplirent le miracle par la peine et le labeur : avec la rizière féconde un peuple allait naître à l'histoire. Dès lors le Vietnam devait occuper une place originale au sein de l'Asie du Sud-Est.

L'identité du Vietnam d'aujourd'hui s'est forgée au cours de plus de trois mille ans d'histoire, trois mille ans marqués autant par les luttes intestines que par la résistance face aux convoitises de ses puissants voisins, trois mille ans au cours desquels le peuple vietnamien a affirmé sans trêve son identité, en particulier au nord du pays, c'est-à-dire au Tonkin et en Annam. La péninsule indochinoise, par sa position géographique, se situe au point de rencontre des grands courants de civilisation issus de la Chine et de l'Inde.

Du modèle chinois…

La Chine allait dominer le nord du pays durant plus de mille ans, de 111 avant J.-C. à 938. Naturellement, la civilisation chinoise allait marquer profondément le Vietnam : l'ordre confucéen imprima sa marque indélébile sur le système administratif et politique. Les féodaux durent se soumettre ; le peuple vietnamien se rallia à un système qui, grâce aux concours mandarinaux, le laissait accroire à la possibilité d'une ascension sociale ; mais jamais il n'abandonna ses traditions familiales, sa langue, ni le culte des ancêtres, même si le bouddhisme devenait aussi une composante importante de l'univers mental des Vietnamiens. La domination était acceptée si elle était juste et profitable, mais dès qu'un gouverneur abusait de son pouvoir, l'insurrection éclatait, brutale et sanglante : jamais le Vietnam ne fut une province chinoise… Malgré les dissensions internes, les dynasties nationales finirent par s'imposer au Xe siècle. Même si la Chine gardait une suzeraineté théorique, même si elle tenta de rétablir sa domination à l'époque de la dynastie mongole, le « Daï Co Viet » allait dès lors affirmer son identité et ses desseins conquérants.

… à celui de l'Inde

Mais il est vrai que le regard de l'histoire se porte toujours vers les vainqueurs ! Le Vietnam ne se résumait pas à l'État issu de cette longue et tumultueuse union avec la Chine. Au sud de la porte d'Annam fleurissait le Champa, second héritier de la brillante culture ancestrale locale. Mais ici, ce ne fut pas par la force des armes que l'influence extérieure marqua son empreinte. Dès le début de notre ère, marchands et brahmanes venus d'Inde apportèrent, avec l'usage du sanskrit, l'hindouisme qui allait dominer tous les aspects de la vie matérielle et spirituelle. Les cultes cosmiques et les rites de fécondité associés à Shiva et à la grande déesse féminine de Po Nagar furent traduits symboliquement dans l'architecture et la statuaire des Chams. Le site de My Son devint le centre spirituel du Champa. Ceint d'une double couronne de collines, enserré par la végétation, ce site se présente comme un semis de temples et de kalan, ces tours qui semblent, par un effet de perspective, se multiplier à l'infini vers le ciel. My Son est l'un de ces quelques rares lieux du monde qui gardent encore aujourd'hui un charme et un mystère hors du commun. État puissant et structuré, le Champa allait rapidement entrer en conflit avec le puissant empire indonésien de Vijaya, puis lutter contre les ambitions des rois khmers d'Angkor, pourtant leurs frères en civilisation. Mais la défaite puis la disparition du Champa seront le fait du Daï Co Viet. Progressivement, de bataille en bataille, de dynastie en dynastie, des Lê antérieurs aux Ly puis aux Trân, le nord réussit à imposer sa loi au Champa qui disparut progressivement dans les brumes de l'histoire, ne nous laissant que ses merveilleux trésors artistiques.


… et à l'identité vietnamienne

Il reviendra au grand roi Lê Loï d'assurer au XVe siècle l'identité définitive du Vietnam. Bien sûr, la vieille rivalité entre le nord et le sud, entre le delta du fleuve Rouge et le delta du Mékong, se concrétisera encore dans l'opposition entre Nguyen et Trinh, au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, favorisant progressivement la pénétration de l'influence occidentale apportée par les Portugais de Macao, puis par les commerçants hollandais. Les missionnaires franciscains et jésuites français prendront sous leur protection le fondateur de la dernière dynastie Nguyen, Gia Long, qui régnera depuis sa capitale Hué sur un pays aux frontières comparables à celles que nous connaissons actuellement. Enfin l'intervention de la France, de plus en plus pressante face à l'expansion coloniale de l'Empire britannique en Asie du Sud-Est, aboutit au protectorat français sur le Tonkin, l'Annam et la Cochinchine. Encore une fois, le Vietnam fit montre de sa remarquable capacité à assimiler une culture étrangère sans rien renier de son originalité et de sa personnalité. Finalement, le grand mouvement d'émancipation qui suivit la seconde guerre mondiale se traduisit par les guerres d'Indochine et du Vietnam, dont les traumatismes s'effacent maintenant dans un pays en pleine expansion, fort de la vitalité et de la jeunesse de sa population.

« Dragon d'hier et d'aujourd'hui
Altier dans les nuages flotte un drapeau déployé.
Les bruits de la capitale d'antan nous parviennent à l'heure présente.
Les encens de la statue de bronze de Trân Vô répandent encore leurs lourds effluves.
Les inscriptions des stèles en marbre ne sont pas encore effacées.
La tour du Joyau bouddhique est clairsemée de nouvelles herbes, le fleuve Tô coule ses eaux abondantes sur le reflet de l'ancienne lune.
Si l'on rencontre un très vénérable vieillard, on lui demande : « Ne sont-ce pas là les richesses éclatantes de ce lieu antique ? »

Hö Xuan Huong

Puisant dans l'imagerie du passé, les chroniqueurs économiques contemporains nous parlent des « dragons de l'Asie du Sud-Est ». Le Vietnam, avec une croissance annuelle de plus de dix pour cent, en fait sans conteste partie. Cependant, malgré la rapidité de son évolution, ce pays offre toujours une vie traditionnelle d'une incomparable richesse : les rizières soignées et tirées au cordeau sont encore cultivées à la manière ancestrale ; mille fois s'offre à nos yeux l'image symbolique de l'enfant juché sur le dos d'un buffle puissant. Les briqueteries artisanales qui émaillent de rouge le vert du paysage, les scieurs de long, les femmes protégées des ardeurs du soleil par leur chapeau conique, la palanche reposant sur l'épaule, le flot des bicyclettes innombrables portant les charges les plus hétéroclites, les frêles embarcations de bambous qui s'aventurent même en mer, la pêche au carrelet dans les canaux d'irrigation sont autant d'images issues du passé qui représentent encore la vie quotidienne d'aujourd'hui.

Découvrir le Vietnam

Un ravissement de l'esprit et des sens, des images de rêve, un sentiment de sérénité et d'émerveillement, et surtout un enrichissement culturel intense… le voyage au Vietnam permet, à celui qui connaît déjà le Sud-Est asiatique aussi bien qu'à celui qui le découvre, de plonger dans le creuset où se fondirent les grands courants de la civilisation orientale, générant une entité attachante, riche de nuances et de subtilités. En contrepoint de la bruissante ville d'Hanoï, la sérénité de la pagode de l'Empreinte parfumée, les paysages uniques de la baie d'Along, l'éclat de la cité impériale d'Hué, le charme subtil de My Son, les merveilles du musée Cham de Danang sont autant de souvenirs inoubliables.

Didier Trock
Janvier 1998
 
Bibliographie
La Nuit du dragon, voyages en Indochine La Nuit du dragon, voyages en Indochine
Norman Lewis
Objectif Terre
Olizane, 1993

Histoire du Vietnam des origines à 1858 Histoire du Vietnam des origines à 1858
Lê Thành Khôi
Sudestasie, Paris, 2000

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