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Le néolithique anatolien
Olivier Pelon
Professeur émerite à l'université Lumière-Lyon II

Le Néolithique anatolien est de découverte récente. Alors que, dans les régions voisines, cette période de l'évolution humaine a été décelée très tôt, les grands sites d'Asie Mineure n'ont été reconnus et fouillés qu'à partir de 1950. Le plus important d'entre eux, celui de Çatal Hüyük (prononcer : Tchatal) ou « tell du confluent », repéré par l'archéologue anglais James Mellaart en 1952 dans la plaine de Konya, a été exploré par le même archéologue de 1961 à 1965. De nouvelles fouilles sont faites depuis quelques années sous la direction de l'Anglais Ian Hodder, et nous avons demandé à Olivier Pelon, professeur d'archéologie du Proche-Orient ancien à l'université de Lyon II, de nous en révéler les derniers résultats.

L'Anatolie fait partie du Croissant fertile, cette région du monde proche-oriental où les conditions naturelles ont permis le passage de l'économie paléolithique à l'économie néolithique avec le développement de l'agriculture et de l'élevage, deux activités qui attestent la prise de contrôle par l'homme de son environnement naturel. Occupant à peu près l'étendue de la Turquie actuelle, elle est connue dès le Xe siècle après J.-C. comme le « Pays du soleil levant », en grec Anatolai. Région de hauts plateaux – altitude moyenne : 1 132 m –, elle est bordée au nord comme au sud par deux chaînes continues : la chaîne Pontique au nord en bordure de la mer Noire et le Taurus au sud le long de la Méditerranée, et ponctuée de volcans, éteints aujourd'hui mais en activité encore au VIe millénaire avant J.-C.

À l'époque actuelle, la végétation du plateau est de caractère steppique, mais il est probable que le manteau boisé qui recouvre encore la chaîne Pontique s'étendait plus loin vers le sud, autorisant le développement d'espèces animales aujourd'hui disparues telles que l'aurochs, le cerf et le léopard. On peut attribuer la situation actuelle au déboisement systématique pratiqué depuis l'époque néolithique en vue de l'extension de la superficie cultivable.

Une expression de l'archéologue J. Mellaart définissait assez bien en 1965 l'importance du site de Çatal Hüyük, comparable, selon lui, à une supernova dans la galaxie assez terne des cultures paysannes contemporaines, même si, depuis cette date, d'autres sites remarquables ont été découverts dans le sud-est de l'Anatolie, tels que Çayönü ou Nevali Çori. Quelques chiffres en souligneront l'ampleur : le tell néolithique mesure quatre cent cinquante mètres de long sur deux cent soixante de large, et sa superficie atteint près de treize hectares ; bien que ne formant qu'une ondulation peu marquée à la surface de la plaine, sa hauteur totale, entièrement constituée de couches artificielles, est de dix-sept mètres cinquante et il s'enfonce encore de quatre mètres au-dessous du niveau du sol actuel. Par comparaison, le site néolithique de Jéricho en Cisjordanie, le plus grand connu jusqu'alors, n'a que treize mètres soixante-dix de haut. Les analyses par le carbone radioactif (C14) ont permis de dater les douze niveaux d'occupation superposés entre 6500 et 5700 avant J.-C.

Un habitat de type troglodytique

L'agglomération de Çatal Hüyük offre la particularité d'être un habitat de type agglutiné sans rue intermédiaire ; seules des cours divisent le tissu urbain, mais elles ne servaient qu'à l'entassement des ordures.

Tout montre que les habitants se déplaçaient par les toits en terrasse et pénétraient dans les bâtiments par une ouverture à la verticale, à l'aide d'une échelle placée contre le mur sud. Les maisons reproduisent dans leur plan et leur dispositif intérieur les particularités d'un habitat troglodytique, laissant supposer que les habitants venaient d'une région montagneuse peuplée de grottes.

Tous les bâtiments ne sont cependant pas des maisons, selon Mellaart qui a voulu voir des « sanctuaires » dans beaucoup d'entre eux. Rien dans l'architecture ne permet de faire la distinction : même plan avec une unique grande salle entourée de petites pièces annexes, même système de plates-formes en légère surélévation sous lesquelles sont creusées les tombes des habitants, même présence dans la partie sud d'un four, d'un foyer et de l'échelle d'accès depuis la terrasse.

La différence se situe ailleurs, dans la décoration des murs et dans l'équipement du sol. À la pauvreté ou à l'absence de décor des maisons s'oppose la richesse de l'ornementation des « sanctuaires », peinte, modelée en relief ou découpée en creux sur un enduit d'argile claire.

En outre, face au dénuement du sol des maisons, les « sanctuaires » présentent une profusion de petits socles d'argile ornés d'une paire de cornes de taureaux, modelées ou naturelles, et de banquettes à cornes multiples.

La peinture est utilisée dans les emplois les plus variés. Rouge, noire ou blanche, issue du concassage de matériaux naturels mêlés à un liant, blanc d'œuf ou graisse animale, elle revêt de façon uniforme certains éléments de l'architecture – encadrements de portes, fonds de niches… – ou se combine en motifs géométriques qui couvrent les murs d'un simulacre de tapisseries, prototype de l'artisanat turc actuel des kilims. La valeur symbolique des couleurs et des motifs n'est pas aisée à démontrer bien qu'elle soit probable. Ainsi le motif des mains, alternativement rouges et blanches, s'inscrit dans la tradition du Paléolithique des grottes d'Europe occidentale.

Des peintures et reliefs à portée symbolique

Autre prolongement de l'art paléolithique, l'apparition, dans les niveaux les plus récents, de scènes à personnages, où l'on croit reconnaître le thème de la chasse au taureau, au cerf ou au sanglier : autour d'un animal de taille imposante évoluent des nuées de petits hommes stylisés, vêtus d'un simple pagne triangulaire en peau de léopard et brandissant une arme.

Une analyse plus poussée cependant complique l'interprétation. L'attitude des petits personnages est plus souvent celle de la danse que celle de la chasse ; l'un d'entre eux effectue un saut périlleux sur l'échine d'un taureau ; un autre se suspend curieusement à la langue pendante d'un cerf. En outre, quelques-uns, au lieu d'être peints d'une couleur brun rouge uniforme, apparaissent mi-blancs mi-roses, ce qui leur confère une étrangeté certaine. On a en fait l'impression d'être en présence de quelque cérémonie rituelle, construite à l'image d'une joute tauromachique, antécédent probable des jeux familiers à la Crète minoenne des IIIe et IIe millénaires avant J.-C.

Un autre symbolisme se développe autour de peintures en noir ou en rouge figurant de grands vautours, au bec acéré et aux larges ailes étendues, se jetant sur des petits personnages sans tête ; détail curieux, certains de ces rapaces sont dotés de jambes humaines. De telles scènes ne s'expliquent bien que dans un contexte funéraire : à l'instar de rites encore en usage au Tibet, les rapaces pratiquent ici le décharnement des morts, figurés symboliquement sans leur tête. Mellaart propose même de reconnaître sur un mur la représentation de l'enclos funéraire, fermé par une palissade de roseaux tressés, où les morts étaient exposés, et de voir dans les rapaces à jambes humaines des prêtres travestis pour accomplir les rites. Dans quelques cas, des crânes ont été retrouvés sur le sol des bâtiments, au pied même des vautours dont ils éclairent la fonction dans le contexte d'un culte des crânes.

Plus encore que par la peinture, la religion de Çatal Hüyük nous est révélée par le relief. Sur les murs se détachent des mufles de taureaux et de béliers et une étrange figure féminine, bras et jambes écartés et dressés vers le haut. Celle-ci est modelée en argile sur une botte de branchages et parfois peinte. Son sexe pourrait être ambigu en l'absence de seins, mais le nombril est apparent et parfois cerné de cercles concentriques mettant en valeur le ventre.

On reconnaîtra en revanche des seins féminins dans des rangées de protubérances au bout peint en rouge, façonnées autour d'ossements d'animaux prédateurs, belettes, renards ou même sangliers.

Enfin une quantité de petites figurines, pour la plupart en terre cuite, mettent en valeur un corps féminin aux formes stéatopyges. L'une, plus particulièrement remarquable, a été trouvée dans un silo à grains. Elle trône avec majesté sur un siège formé par deux léopards dont les queues lui remontent familièrement dans le dos ; entre ses cuisses écartées apparaît la tête d'un enfant qui donne tout son sens à cette scène inhabituelle d'accouchement.

L'ensemble de ces représentations souligne clairement l'importance de la femme d'un côté, du taureau de l'autre, l'un et l'autre conçus comme des symboles de fécondité. Cette même dualité se retrouve dans les têtes de béliers et dans les seins, dont la signification est éclairée en outre par leur constitution : ils réunissent en effet en eux force de vie et force de mort, deux faces d'une même réalité conçues à Çatal Hüyük comme étroitement solidaires.

La culture néolithique de Çatal Hüyük s'éteint soudainement vers 5 700 avant J.-C., et l'habitat se déplace sur le tell ouest, resté peu fouillé jusqu'ici. Le plateau connaîtra cependant peu après un développement nouveau avec le site d'Hacilar (prononcer : Hadjilar) dans la région de Burdur, à deux cents kilomètres plus à l'ouest. Ce site a livré, pour l'époque néolithique, une série unique de figurines féminines nues de terre cuite, et pour l'époque suivante, dite « chalcolithique » – entre 5400 et 5000 avant J.-C. –, une céramique peinte dont les motifs brun rouge sur fond clair dénotent une étonnante fantaisie d'inspiration.

 

Olivier Pelon
Février 2001
 
Bibliographie
Naissance des divinités, naissance de l’agriculture. La révolution des symboles au néolithique Naissance des divinités, naissance de l’agriculture. La révolution des symboles au néolithique
Jacques Cauvin
CNRS, Paris, 1994

Les Hittites Les Hittites
Kurt Bittel
Univers des Formes
Gallimard, Paris, 1976

Çatal Hüyük. A Neolithic Town in Anatolia Çatal Hüyük. A Neolithic Town in Anatolia
J. Mellaart


Earliest Civilizations in the Near East Earliest Civilizations in the Near East
J. Mellaart
Thames and Hudson, Londres, 1965

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