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Le lettré chinois et ses potions
Frédéric Obringer
Chargé de recherche au CNRS

Nous autres Occidentaux, que savons-nous de l'art chinois de soigner ? Notre expérience de malade nous a peut-être fait rencontrer un acupuncteur armé de ses aiguilles et de son discours aimablement ésotérique ; ou encore, lors d'un voyage, avons-nous flâné dans un marché de simples où l'on vend animaux séchés et herbes odoriférantes. Voilà qui est peu pour la situation actuelle, convenons-en, mais qui suffit à nourrir la curiosité : qu'en est-il exactement de ces conceptions et de ces techniques, quel est leur statut dans leur pays d'origine par rapport à la biomédecine, quelle pourrait être enfin leur place dans les sociétés occidentales ? Frédéric Obringer nous permet de découvrir l'histoire de la médecine en Chine.

La question des sources

Sans aborder des questions d'historiographie trop spécialisées, il faut en premier lieu signaler que notre connaissance de l'histoire de la médecine chinoise n'est encore qu'assez parcellaire. On aimerait pouvoir donner un tableau qui ne soit pas seulement le reflet un peu pâle et désincarné que se contente de nous tendre le miroir des écrits anciens ou, désormais, celui des découvertes archéologiques. Non que les documents fussent rares : quelque dix mille ouvrages médicaux en langue classique nous sont parvenus, et les chantiers de fouille creusent partout aujourd'hui la terre chinoise. Mais ces sources n'évoquent la plupart du temps qu'une certaine forme de médecine, celle de l'élite lettrée ; de plus, pour saisir les aspects sociaux et anthropologiques du rôle et de la place des médecins, les attentes et les attitudes des malades, ou encore le niveau et l'efficacité des interventions de l'État et de la société civile concernant la santé, les informations doivent être traquées au milieu d'une infinité d'écrits plus généraux, et beaucoup reste à faire. Tentons cependant de cerner quelques traits majeurs d'une histoire qui s'étend sur plus de trois mille ans.

Le père Louis Le Comte – ou Lecomte – l'un des six jésuites mathématiciens envoyés en Chine par Louis XIV en 1685 – notait dans ses Nouveaux mémoires sur l'état présent de la Chine, publiés à Paris en 1696 – et réédités en 1990 sous le titre Un jésuite à Pékin par les éditions Phébus – : « La médecine n'a pas été négligée ; mais comme la physique et l'anatomie, qui en font les principes, leur ont toujours manqué, ils n'y ont jamais fait de grands progrès. Il faut pourtant avouer qu'ils ont acquis une connaissance particulière du pouls, qui les a rendus célèbres dans le monde ». Après avoir souligné l'importance de la prise des pouls comme moyen de diagnostic – et de pronostic – il abordait la conception des maladies et leur traitement : les médecins chinois « sont presque persuadés que la plupart des maladies sont causées par des vents malins et corrompus qui se glissent dans les chairs et qui affectent mal toutes les parties du corps. Le moyen le plus sûr de les dissiper, c'est d'appliquer en différents endroits des aiguilles rouges ou des boutons de feu : c'est leur remède ordinaire ». Il poursuivait en évoquant le ginseng, qui allait devenir pour les Européens la plante la plus symbolique des richesses « mystérieuses » de la matière médicale chinoise : « Les médecins ne finissent point quand ils parlent de ses vertus ; et ils ont des volumes entiers sur ses différents usages ».

Ces quelques remarques nous intéressent à plusieurs titres : elles sont un témoignage de première main sur la médecine chinoise du XVIIe siècle, mais elles montrent aussi qu'on ne voit que ce que sa propre culture prédispose à voir. Pour les médecins français du Grand Siècle, tâter le pouls était une pratique très importante, et ils furent très intrigués en apprenant que leurs lointains collègues y excellaient également. Mais Le Comte fut étonné aussi par certaines différences, comme la question de l'anatomie ou l'existence de la moxibustion et de l'acupuncture. En cela, il préparait ce qui devait devenir – et durer jusqu'à aujourd'hui – la vulgate occidentale au sujet de la médecine chinoise : celle-ci se résumerait à quelques conceptions mystico-farfelues concernant le corps et la maladie, sans lien avec la réalité anatomique, mais ferait preuve d'une indéniable et « douce » efficacité grâce à quelques plantes et à cette fameuse acupuncture, qui a désormais conquis l'Occident. Ajoutons à cela quelques considérations bien senties sur l'« immobilité » de l'Empire chinois, qui serait presque sans « histoire » et nous avons une vision caricaturale, pour le moins simpliste, d'une perspective temporelle autrement plus complexe. Puisque je ne saurais en quelques pages dresser un tableau complet d'une telle profondeur historique, je me contenterai de revenir sur les quelques points remarqués par Le Comte.

Une médecine des correspondances

Après la haute antiquité, que nous connaissons principalement par des inscriptions oraculaires trouvées sur des os de bovidés ou des carapaces de tortue datant des Shang, à la fin du IIe millénaire avant notre ère – laquelle attribuait à l'action des ancêtres l'origine principale des maladies – la première grande période d'élaboration du savoir médical correspond au début de l'Empire chinois des dynasties des Qin et des Han (du IIIe siècle avant J.-C. au IIIe siècle après J.-C.). C'est à ce moment en effet que s'est mis en place un système cosmologique et philosophique de représentation du monde dont les principales caractéristiques sont les suivantes : les composants du ciel et de la terre, dans leur ensemble, se trouvent en relations mutuelles de correspondances et d'interactions continues, tout en étant soumis à un déroulement cyclique de domination de certains éléments, sur le modèle du calendrier. Un certain nombre de notions se sont peu à peu imposées à ce moment, qui ont gardé leur vertu ordonnatrice et opérationnelle jusqu'à nos jours : ainsi du Yin et du Yang, qui expriment le principe d'alternance dynamique de deux entités constitutives de tout phénomène naturel – comme le féminin et le masculin – ou encore des cinq agents – le bois, le feu, la terre, le métal et l'eau – et du qi – les vapeurs, ou le souffle, que les acupuncteurs occidentaux traduisent par énergie – c'est-à-dire le substrat physique et vital du monde.

La victoire de cette pensée corrélative eut des conséquences importantes pour la médecine savante, telle qu'elle est exposée dans le grand classique de cette époque, datant principalement du premier siècle avant notre ère,le Canon interne de l'Empereur Jaune ou Huangdi neijing. Dès lors, en effet, le corps était senti comme intégré dans un réseau de correspondances : aux différents viscères, aux différentes parties anatomiques étaient accordés les cinq agents, les points cardinaux, les saisons, les saveurs…, et cela d'une façon dynamique et cyclique. Prenons un exemple : les poumons, en correspondance avec l'automne, étaient considérés comme plus exposés aux maladies lors de cette saison. Par ailleurs, comme ils étaient associés aussi à la couleur blanche et à la saveur âcre, on conçoit qu'un médicament doué de ces deux qualités ait pu être paré de vertus curatives contre les maladies des poumons. De plus, les divers éléments du cosmos, dont bien sûr le corps humain, étant soumis aux relations de domination ou de production des cinq agents – l'eau produit le bois et domine le feu… – un modèle assez simple d'analyse du réel était à la disposition des médecins. Celui-ci les poussait à intégrer leurs observations cliniques dans un cadre intellectuel qui avait tendance à privilégier les rapports entre les choses au détriment de la nature propre de chacune d'entre elles – et donc les phénomènes de flux vitaux ou les fonctions des organes plutôt que les structures anatomiques – d'où les remarques péjoratives des Occidentaux. Cette dernière ne fut cependant pas totalement ignorée, mais le monde médical chinois ne construisit pas un corps anatomique et physiologique identique à celui élaboré par la médecine hippocratique et galénique : aucune notion de nerf ne peut être repérée par exemple, alors que fut imaginé un réseau de « canaux » à la surface du corps – les « méridiens » des acupuncteurs –sans substrat physique clairement défini. Dans ces canaux se trouve le qi, « le souffle » qui s'y propage harmonieusement, véritable fluide vital dont l'absence de blocage ou de faiblesse signe l'état de santé. En revanche, un déséquilibre de cette circulation entraîne une vulnérabilité de l'organisme vis-à-vis des agressions extérieures – le froid, le vent, la chaleur… – ou intérieures – les émotions – à l'origine des maladies. Pour le médecin de l'antiquité chinoise, ces troubles sont repérables et évaluables par la prise des pouls, moyen de diagnostic qui demeurera le principal jusqu'à aujourd'hui.

Le corps, l'empire, l'irrigation et l'acupuncture

Pourquoi cette vision du corps et de la maladie a-t-elle pu s'imposer à ce moment de l'histoire chinoise ? Depuis plusieurs siècles, c'était à l'influence malfaisante de démons, qui prenaient possession du corps, que l'on imputait les troubles morbides, et non plus à celle des ancêtres, comme dans la plus haute antiquité. Ce modèle de possession, s'il ne disparut jamais totalement du monde chinois, fut peu à peu supplanté par une conception où les démons furent remplacés par les conditions naturelles – la chaleur, le vent...– et le corps intégré dans le réseau de correspondances que j'ai évoqué plus haut. Le contexte historique, économique et politique nouveau fournit bien sûr quelques bribes d'explications au sujet de cette évolution. Ainsi, les composants du corps s'organisèrent, d'après la théorie médicale qui s'élaborait alors, sur le modèle administratif du jeune empire chinois – dont la fondation date de 213 avant notre ère – on attribuait à certains organes, par exemple, la même fonction d'accumulation et de distribution que les greniers publics à céréales, et le caractère zhi signifiait à la fois soigner et gouverner. Pour ce qui est de la moxibustion – geste thérapeutique consistant à faire brûler de petits cônes d'armoise en certains points précis de la peau – et de l'acupuncture – on enfonce de fines aiguilles en ces mêmes endroits –, ou encore de la prise des pouls, l'importance technique de l'irrigation et de la maîtrise des eaux dans l'économie chinoise du jeune empire centralisé joua certainement un rôle majeur. On peut penser en effet que le savoir-faire des spécialistes de l'hydraulique a influencé par analogie la vision du corps humain que construisaient peu à peu les médecins. En particulier, l'idée très forte de maîtrise possible des flux du qi et des autres fluides organiques grâce à la pose d'aiguilles ou de moxas – les boutons de feu du père. Le Comte – en certains points pour agir à distance, par exemple sur des organes internes, évoque les techniques de régulation des cours d'eau. Notons au passage que, malgré ce qui est dit souvent, aucune mention de l'acupuncture n'est attestée avant le premier siècle avant J.-C.. Des manuscrits médicaux ont été excavés au début des années 1970, dans une tombe située à Mawangdui dans la province du Hunan. Or ces documents, antérieurs à 168 avant notre ère – date de la fermeture de la tombe –, s'ils décrivent les trajets des conduits à la surface de la peau, ne mentionnent que la moxibustion comme thérapie, et non l'acupuncture. Cette dernière apparaît en revanche dans l'arsenal des médecins quelque temps après, sans que l'on sache exactement quel fut son rôle au quotidien à partir de ce moment. Si l'on suit les préceptes contenus dans les écrits médicaux, l'acupuncteur devait plutôt, d'une façon idéale, agir avant la maladie, en quelque sorte en prévention ; un peu comme le bon général des traités chinois de stratégie, qui doit l'emporter sans avoir à mener la bataille. Quoi qu'il en soit, le mode thérapeutique prépondérant était déjà fondé sur une très riche matière médicale.

Les potions du lettré

Le médecin et le patient eurent en effet à leur disposition, dès l'antiquité, une large gamme de produits médicinaux appartenant aux règnes végétal, animal et minéral, produits venant du territoire chinois comme des pays étrangers, puisque l'Empire du milieu ne fut jamais isolé du reste du monde. Un important traité de la fin du XVIe siècle, le Bencao gangmu, « La matière médicale classifiée », propose une vaste recension de médicaments – près de deux mille – allant des eaux jusqu'aux substances d'origine humaine, que l'on prescrivait sous forme de poudres, de décoctions ou de pilules contenant le plus souvent de cinq à dix ingrédients. Parmi ces produits, certains jouissaient d'une extraordinaire réputation car on leur prêtait, non pas tant une action curative contre les maladies, mais la propriété, décrétée par les alchimistes, de mener à l'immortalité, ou du moins à une très grande longévité. C'était le cas par exemple du cinabre – sulfure rouge de mercure –, mais aussi du ginseng, dont la racine prend souvent une forme humaine.

Dans leur continuelle et parfois hypocondriaque attention portée à leur propre santé, les lettrés chinois, très férus de médecine, valorisaient au plus haut point de telles substances, qui étaient proposées à des prix très élevés. C'est peut-être cet attachement plein de précaution pour l'observation d'un régime alimentaire harmonieux et cette écoute du corps qui nous rapprochent aujourd'hui de la médecine chinoise savante, malgré tous les obstacles culturels qui pourraient nous en éloigner. Cette médecine, il faut le souligner, s'est transformée au fil des siècles, et ce que l'on désigne de nos jours en Chine par « médecine traditionnelle chinoise » diffère profondément des pratiques anciennes. Depuis quelques décennies, après une période où elle fut même interdite – dans les années 1930 – elle a fait l'objet d'une sorte de redéfinition afin d'être enseignée dans des facultés ; on a soigneusement éliminé ce qui paraissait être des « superstitions » et les étudiants reçoivent aussi une formation en biologie. Cela dit, la place de la médecine traditionnelle tend aujourd'hui à diminuer par rapport à celle de la biomédecine, en particulier dans les grandes villes. Il n'en demeure pas moins que la plupart des Chinois lui font encore, d'une certaine façon, confiance, ne serait-ce qu'en complément de la médecine dite scientifique. De plus, le succès incontestable en Europe et en Amérique du Nord de l'acupuncture et, dans une moindre mesure, de la pharmacopée chinoise, fait de la médecine de l'Empire du milieu une activité économique exportatrice dont l'importance est loin d'être négligeable.

Frédéric Obringer
Juillet 2002
 
Bibliographie
Le corps, champ spatio-temporel, souche d'identité Le corps, champ spatio-temporel, souche d'identité
Catherine Despeux
L'Homme, 1996

La maladie dans la Chine médiévale: La toux La maladie dans la Chine médiévale: La toux
Catherine Despeux et Frédéric Obringer
L'Harmattan, Paris, 2000

L'aconit et l'orpiment L'aconit et l'orpiment
Frédéric Obringer
Fayard, Paris, 1997

Médecines chinoises Médecines chinoises
Sous la direction de Paul Unschuld
Indigène, Montpellier, 2001

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