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Le djebel Barkal et le temple à Amon
Brigitte Gratien
Directeur de recherche au CNRS
Institut de papyrologie et d'égyptologie à l'université de Lille III

Que l'on arrive de Khartoum par la piste ou par avion, le djebel Barkal, la montagne sacrée, domine le paysage. C'est déjà ce que ressentirent Frédéric Cailliaud en 1821 ou Lepsius en 1844, lorsqu'ils s'approchèrent du site. Cailliaud écrit : « Quelle fut ma joie, lorsque je découvris des pyramides dans le nord, et bientôt une grande étendue de ruines au pied du mont Barkal ! Impatient d'arriver, je pressais mon dromadaire… Je m'avançai à pied au milieu de ces immenses ruines : ici, s'offraient à mes regards les restes d'un beau temple ; là, entassés confusément, des débris de pylônes, de temples, de pyramides ? Où diriger mes pas ? à quel objet donner la préférence ? ». À son retour, Cailliaud restera plusieurs jours pour relever et dessiner les ruines qu'il avait vues trop rapidement lors de son premier passage.

En demande de classement sur la liste des sites du patrimoine mondial de l'Unesco, le site de Barkal est, sans conteste, l'un des sites majeurs du Soudan et l'un des plus spectaculaires avec celui des pyramides de Méroé.

Un site grandiose, une montagne sacrée…

La montagne de Barkal se situe à environ deux kilomètres sur la rive droite du fleuve, à une quinzaine de kilomètres en aval de la quatrième cataracte dans la large boucle que le Nil effectue alors qu'il coule « du nord vers le sud », et face à la ville moderne de Marawi. L'occupation humaine est ancienne : sans mentionner les vestiges préhistoriques et protohistoriques, rappelons que de récentes prospections ont mis au jour des vestiges Kerma de la première moitié du IIe millénaire av. J.-C.

Le djebel lui-même est un site impressionnant, une table de grès ferrugineux d'une centaine de mètres de hauteur, d'environ 300 mètres par 250 ; une très belle dune s'y accole. L'impression de solennité est renforcée par la présence d'une aiguille, sorte de pilier au flanc de la façade, dans laquelle le chercheur américain Timothy Kendall reconnaît les restes d'un uraeus colossal ; une inscription de Taharqa (-690/-664) y fut d'ailleurs découverte ainsi que les trous d'un échafaudage, et une autre inscription du roi Nastasen qui le restaure à la fin du IVe siècle av. J.-C. La montagne se présente comme une façade majestueuse, le pendant méridional d'Abou Simbel, la « Thèbes méridionale ». Le lieu fut d'ailleurs baptisé dw w'b, « la montagne pure, la montagne sainte » par les anciens Égyptiens. C'est là que réside Amon de Napata auquel fut dédié un temple dès le début du Nouvel Empire ; d'autres sanctuaires furent édifiés à proximité.

… et une capitale royale

C'est là aussi que Taharqa installa sa capitale ; il se fit enterrer dans le voisinage, suivi en cela par d'autres rois et leurs familles, d'où la très belle série de pyramides qui se dressent encore à l'ouest du site sacré. De nombreuses fouilles ont permis de mettre au jour plusieurs temples, palais et bâtiments administratifs au pied de la montagne ; au-delà, vers le désert, s'étendent les nécropoles. Barkal est à la fois un centre religieux et administratif, la résidence d'Amon, le siège de la ville de Napata depuis la XVIIIe dynastie, Napata qui devint la capitale du royaume renaissant de Kouch avec le roi Piyé (-751/-716). Une stèle de Piyé, conservée au Musée du Caire, relate les étapes de la conquête de l'Égypte par ce roi. Le royaume de Napata perdurera de -900 à -270 avant que le transfert de la capitale vers le sud, à Méroé, n'eût lieu pour des raisons encore mal élucidées.

Ce n'est qu'à la toute fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle que furent menés les premiers travaux. G.A. Reisner, sous le patronage d'Harvard et du Museum of Fine Arts de Boston, fouilla partiellement les vestiges de 1916 à 1920. En quatre saisons, il dégagea sept temples, un palais et trois cimetières royaux – Barkal, Kourrou et Nouri. D'autres édifices furent dégagés plus récemment par des chercheurs soudanais, européens et américains.

Le nom de Napata est attesté pour la première fois sous Aménophis II. Reisner découvrit une stèle de Thoutmosis III dans le temple d'Amon : en l'an 47 du règne, le roi célèbre les campagnes d'Asie et d'Afrique, des chasses à l'éléphant et la fondation d'un premier établissement au djebel Barkal ; il déclare avoir poussé la frontière jusqu'à la « corne de la terre ». Rappelons que Thoutmosis Ier puis Thoutmosis III avaient fait graver une stèle frontière encore plus à l'est, à Kourgous, sur le rocher isolé de Haggar el-Mérowé. Amon se révèle comme l'occupant de « la montagne pure », appelée « les trônes des deux pays… avant qu'elle ne fût connue ». Selon T. Kendall, Thoutmosis III décide que la montagne est la source première de la royauté égyptienne, la résidence originelle du dieu. Une forme primitive du dieu Amon y résidait, une créature humaine à tête de bélier couronnée du disque solaire, « Amon de Napata, qui-vit-dans-la-Montagne-sacrée », peut-être une forme primitive du dieu anthropomorphe selon le chercheur. Barkal devient donc l'un des centres religieux les plus importants de Nubie, et ceci jusqu'aux Ramessides. Le grand sanctuaire, en ruine sous Piyé (vers -747-716), est alors restauré et les parois décorées. Des statues de Soleb sont déplacées et les merveilleux béliers placés devant le temple. Piyé aménage une nouvelle cour devant le sanctuaire où il fait ériger des stèles et restaurer celle de Thoutmosis III. C'est ainsi que, sur une stèle de l'an III, il est roi d'Égypte et de tous pays et attribue son élection à Amon de Thèbes et de Napata qui lui tend les couronnes et fait adopter sa sœur comme épouse divine.

Les temples, architecture et sculpture

Car les sanctuaires sont nombreux au pied de la montagne, que l'on peut comparer à Abou Simbel ; deux d'entre eux sont d'ailleurs en partie creusés dans le rocher. Le temple B 200 est partiellement rupestre et antérieur au règne de Taharqa. Le pylône a aujourd'hui disparu ; l'autel triple est taillé dans la montagne ; on peut y voir un roi face à plusieurs divinités. Bien que le dieu qui y fut révéré n'ait pu être identifié, Reisner y a vu un sanctuaire à Amon.

Le temple B 300 fut dégagé par Reisner en 1919 ; c'est un sanctuaire relativement bien conservé, dédié à la déesse Mout, par Taharqa. Il est reconnaissable par les quatre colonnes hathoriques qui précèdent le pylône et les deux salles hypostyles, le vestibule et le triple sanctuaire. L'arrière du temple, à partir de la deuxième salle hypostyle, est creusé dans le djebel tandis que les salles qui précèdent sont simplement édifiées en maçonnerie de grès. Des blocs portant le cartouche de Ramsès II ont été remployés dans la maçonnerie. Il comporte de très fins reliefs : dans le vestibule, le roi offre l'encens à Onouris et Tefnout, plus loin, suivi de sa mère Abar, il présente l'image de Maât à Amon de Karnak et à Mout, et du vin à Amon de Barkal « qui réside dans la montagne pure » et à Mout, suivi de la reine Tekahatamani. D'autres scènes montrent le roi avec Hathor et Mout de Napata. Sur les parois du sanctuaire central, on reconnaît les images d'Onouris et Nefertoum, ainsi que Taharqa qui présente un collier à la triade de Thèbes, à Amon de Louxor et à Horus, le maître de la Nubie ; ailleurs, il offre l'image de Maât à Amon de Napata, Mout, Khonsou, Montou, Thot ; Amon de Pnoubs (Kerma ?) sous forme de sphinx est présent à l'arrière de la scène… Les deux salles voisines sont également décorées de scènes représentant le roi et diverses divinités, dont Amon de Gematon (Kawa).

Plus loin, un autre petit temple, B 600, de 20 mètres sur 10, est bâti en grès : il comprend un portique, une salle hypostyle, un sanctuaire et date de l'époque méroïtique bien que des traces remontant à Thoutmosis III et à Thoutmosis IV aient été retrouvées à proximité. Le temple napatéen B 700 fut édifié sous le règne du roi Atlanersa (653-643 av. J.-C.) et dédié au dieu Amon-Rê ; il est orné (prisonniers, prêtres, la reine, le « harem »…) et fut restauré à l'époque méroïtique après l'effondrement d'une partie de la falaise ; il était dédié à Amon-Rê comme le signale une inscription copiée par Cailliaud ; d'autres sanctuaires, B 400 (Nouvel Empire et méroïtique), B 800-900 (en briques crues, aux multiples reconstructions de grès), B 1300 en briques cuites du règne de Natakamani (0-50) et B 1400 complètent l'ensemble, ainsi que les palais napatéen (B 1200) et méroïtiques (B 100, B 1500 en cours de fouille).

Le sanctuaire d'Amon

Mais le monument le plus connu, dans lequel on peut reconnaître le pendant du temple d'Abou Simbel, est le temple B 500, dédié à Amon et qui demeure le plus grand sanctuaire soudanais (160 mètres sur 46 environ) ; il fut fondé, en blocs de grès, dans la première moitié de la XVIIIe dynastie et agrandi par Ramsès II, puis reconstruit par Piyé et Natakamani. Il semble être resté en usage jusqu'à la fin de l'empire méroïtique. La plus belle vue qu'on en ait est celle du haut de la montagne d'où le plan se détache parfaitement. Le temple est précédé d'un dromos de six béliers et d'un pylône avec entrée centrale ; celui-ci porte l'image du roi qui reçoit la vie d'un dieu. La cour de 42 mètres sur 35 fut ajoutée par Piyé ; les bases de vingt-huit colonnes y sont encore visibles ; à l'arrière quatre socles disposés sur deux rangées supportaient les statues de béliers protégeant une image du pharaon Aménophis III : ce sont ceux que le roi fit déplacer de Soleb ! Le décor représentait la famille royale, les dieux Horus et Thot, des personnages menant les chevaux de Piyé alors qu'il reçoit les tributs de l'Égypte. Après avoir franchi le deuxième pylône, gravé d'un massacre de prisonniers par le roi, on pénètre dans une cour de 42 mètres sur 18, ornée de quarante-six colonnes, dans laquelle le roi Tanoutamon (-664-656) fit par la suite dresser un kiosque rectangulaire. Les reliefs sont variés : le roi traînant des prisonniers derrière un char, des scènes de guerre, un prêtre précédant le roi et la reine Pakarsaraye ainsi que les intendants devant la barque – et la statue d'Amon –, portée par les prêtres. Sur le troisième pylône est représenté le roi devant une divinité. Au-delà, la salle hypostyle (16 mètres sur 14) est plus modeste avec seulement dix colonnes et huit piliers ornés de figures de Bès : les images de deux femmes et d'un harpiste accompagnent celles de cinq prêtresses aux bras levés ; plus loin, quatre prêtres apportent des offrandes devant des figures et des cartouches de Piyé. Dans la pièce suivante subsiste un très bel autel quadrangulaire, finement gravé des dieux du Nil et de quatre figures de Taharqa supportant le ciel ; dans cette partie du temple, très détruite, subsistent les pieds de quatre personnages et une procession de cinq dieux. Le sanctuaire dédié à Amon-Rê est triple et comporte, perpendiculairement, une chapelle construite par Ramsès II.

D'une cachette au nord du premier pylône du temple B 500, on exhuma des statues qui avaient probablement servi à orner le temple : celles du vice-roi de Kouch Djehouty-Mose et des rois Taharqa, Senkamanisken, Anlamani, Aspelta, de la reine Amanimalel, de Tanoutamon et un obélisque d'Atlanersa.

Ainsi s'achève la visite du secteur religieux du djebel Barkal ; mais le séjour ne saurait être complet sans un circuit au milieu des élégantes pyramides qui surmontent les tombes royales voisines, disposées en deux groupes, et dont les chapelles sont ornées de scènes funéraires et religieuses. Plus fines et plus élancées que les pyramides égyptiennes, elles sont aussi beaucoup plus petites et ne dépassent pas une trentaine de mètres de haut. Les pyramides de Barkal sont très bien conservées, bien que les chambres funéraires aient déjà été pillées dans l'Antiquité. Une chapelle avec pylônes les précédait à l'est, ainsi qu'une cour et parfois un mur d'enceinte : scènes funéraires, offrandes aux divinités, jugement des morts, représentations de barques… se déploient sur les murs, dans le style nubien si particulier.

Presque tous les rois kouchites ont laissé inscriptions ou monuments au djebel Barkal, la montagne sacrée d'Amon. Fasse que la construction prochaine du barrage sur la quatrième cataracte ne vienne pas bouleverser les vestiges de l'ancienne Napata.

Brigitte Gratien
Septembre 2003
 
Bibliographie
Soudan : royaumes sur le Nil. Catalogue de l'exposition tenue à l'IMA en 1997 Soudan : royaumes sur le Nil. Catalogue de l'exposition tenue à l'IMA en 1997
Collectif

Flammarion, Paris, 1997

The Birth of an Ancient African Kingdom. Kush and her Myth of the State in the First Millenium BC The Birth of an Ancient African Kingdom. Kush and her Myth of the State in the First Millenium BC
Laszlo Török
In Cripel supplément n°4
Villeneuve d'Ascq, 1995

The Barkal Temples The Barkal Temples
Dows Dunham
Boston, 1970

The Royal Cemeteries of Kush, vol. IV. Royal Tombs at Meroe and Barkal The Royal Cemeteries of Kush, vol. IV. Royal Tombs at Meroe and Barkal
Dows Dunham
Boston, 1957

The Kingdom of Kush. The Napatam and Meroitic Empires The Kingdom of Kush. The Napatam and Meroitic Empires
Derek A. Welsby
Londres, 1996

Voyage à Méroé, au fleuve blanc, au delà du Fazoql..., vol. 2 et 3 Voyage à Méroé, au fleuve blanc, au delà du Fazoql..., vol. 2 et 3
Frédéric Cailliaud
Paris, 1926

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