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Le Danemark : une question de dimensions
Marc Auchet

Professeur au département d'Études nordiques de l'université Paris-Sorbonne (Paris IV) 

Marc Auchet est l'auteur d'un grand nombre de publications sur la littérature et la civilisation de ces pays. Nous lui avons demandé de nous présenter le Danemark, qui séduit autant par la richesse de son histoire et ses trésors culturels que par le charme de ses paysages et la mentalité de ses habitants.

Un pays aux dimensions modestes

Si l'on fait abstraction du Groenland – plus de 2 000 000 km2 – et des îles Féroé, deux territoires autonomes rattachés à la couronne danoise, ce sont sans doute ses dimensions modestes qui, de prime abord, différencient le Danemark des quatre autres pays nordiques.

Alors que la Norvège, la Suède et la Finlande ont des superficies assez comparables (approximativement, 323 000 km2, 449 000 km2 et 338 000 km2), et que l'Islande compte tout de même plus de 100 000 km2, le territoire danois se limite à un peu plus de 43 000 km2. Pour ce qui est de la population, il occupe néanmoins, avec ses quelque 5,3 millions d'habitants, la deuxième place. Il se situe après la Suède, nettement plus peuplée (8,8 millions), suivi de très près par la Finlande (5,1 millions), puis par la Norvège (4,4 millions) et l'Islande, dont la population n'excède pas 272 000 habitants. La patrie d'Andersen est donc le pays nordique qui a, et de loin, la plus forte densité de population : environ cent vingt-trois habitants au kilomètre carré, pour quatorze en Norvège, vingt-deux en Suède, dix-sept en Finlande et trois seulement en Islande.

On traverse le pays en quelques heures du nord au sud et d'ouest en est. C'est surtout le paysage riant d'une paisible idylle champêtre qui s'offre alors aux regards du voyageur pressé. Seule la côte ouest du Jutland, de la pointe de Skagen jusqu'au sud de Ringkøbing, fait exception. Les jours de grands vents, on peut se laisser fasciner par le spectacle saisissant des vagues houleuses de la mer du Nord. Mais c'est pratiquement le seul endroit du Danemark où l'on peut avoir le sentiment d'être en contact avec une nature non domestiquée. Quand on aura expliqué que le plus haut sommet du pays culmine à 173 mètres au-dessus du niveau de la mer, il n'y aura pas besoin de s'étendre davantage à propos du relief, souvent plat, mais tout de même agrémenté de nombreuses collines.

Le grand écrivain danois, N.F.S. Grundtvig (1783-1872), a su parfaitement exprimer l'influence que la géographie physique a pu exercer sur le tempérament des habitants : « Il existe dans le vaste monde des montagnes bien plus hautes/que là où la montagne n'est que colline,/mais nous, les Danois, dans notre nord,/nous nous contentons volontiers de plaines et de verts coteaux,/nous ne sommes pas faits pour les hauteurs et les vents violents,/ce qui nous va le mieux, c'est de rester près du sol. »

Il est indispensable de noter que le Danemark a pourtant de multiples charmes. Mais ceux-ci sont d'une autre nature. Pour apprécier ce pays peu étendu, il faut avoir le sens du détail. Il cache de véritables joyaux que l'on découvre brusquement à l'orée d'une forêt, près d'un petit lac, au sortir d'un virage, ou au bout d'un chemin à l'aspect banal à première vue. Ici apparaît un superbe château qui date de la Renaissance, là quelques hectares de lande restés intacts depuis cent cinquante ans, plus loin une réserve d'oiseaux, des vestiges de fresques médiévales dans une église romane, une demeure entourée d'un parc superbe, un musée de plein air… Le touriste qui prend le temps de quitter les routes principales pour s'intéresser aux mille et une facettes séduisantes du pays ramène avec lui une quantité d'impressions inoubliables.

Le « complexe de la peau de chagrin »

Après avoir ainsi planté le décor, il nous faut préciser que, petit par ses dimensions, le Danemark n'en oublie pas moins les époques où il était beaucoup plus étendu. « Tu fus jadis maître de tout le Nord,/tu dominais sur l'Angleterre,/maintenant, on te dit faible,/un petit pays, et pourtant de par le monde entier,/on entend le chant du Danois et son coup de burin », s'écrie le conteur Andersen dans une poésie célèbre consacrée à l'amour de son pays natal. On comprend mieux la grande réticence des Danois à faire partie de l'Europe communautaire, dès le référendum de 1972. En effet, au fil des siècles, ils ont vu sans cesse leur territoire se rétrécir. On peut parler à leur égard d'une sorte de « complexe de la peau de chagrin ».

On sait que dès le IXe siècle, les Vikings danois – la population du Danemark était à l'époque la plus nombreuse de Scandinavie – déployèrent une grande activité. Ils organisèrent de nombreux raids dans de grandes parties de l'Europe. Ils s'établirent dans l'actuelle Normandie, qui devint un duché indépendant, ils s'installèrent surtout en Angleterre, où une vaste région du Sud-Est fut d'abord soumise à leur loi, le Danelaw, avant qu'un des leurs, Knud le Grand (1018-1035), ne devînt l'un des rois les plus prestigieux de cette époque. C'est la période à laquelle les Danois « dominèrent sur l'Angleterre ». Au cours des dernières années de son règne, Knud ajouta d'ailleurs la Norvège à son vaste royaume. Comme ses successeurs étaient loin d'avoir la même envergure que lui, cet empire n'eut qu'une existence éphémère. La période qui suivit fut marquée par un net affaiblissement du pouvoir royal.

L'ère des Valdemar, qui s'étend de 1157 à 1241, est la période la plus brillante de l'histoire médiévale danoise. Elle correspond à une nouvelle expansion. Grâce à une politique de conquête systématique, le Danemark put régner, pendant les deux premières décennies du XIIIe siècle, sur un empire baltique qui s'étendait jusqu'en Estonie. Il englobait déjà, notamment, les trois provinces du sud de la Suède.

La mort du roi Valdemar II, dit le Victorieux, fut suivie par une longue période de querelles dynastiques. La couronne ayant contracté de lourdes dettes auprès de seigneurs allemands qui exigeaient qu'on leur remît des terres danoises en gage, la totalité du royaume passa finalement entre les mains d'étrangers. De 1332 à 1340, le trône danois resta même inoccupé. Grâce à Valdemar Atterdag, le Restaurateur, le royaume se redressa petit à petit. À partir de 1360, le nouveau roi se sentit assez fort pour se lancer à la conquête de nouvelles terres. Il réussit à arracher l'île de Gotland aux Suédois, en 1361, mais la puissante ligue hanséatique l'empêcha d'aller plus loin.

L'Union de Kalmar (1397-1523) fut créée à l'instigation de la reine Margrethe, fille de Valdemar Atterdag, et regroupa les trois royaumes scandinaves pendant près d'un siècle. À cette époque, le Danemark joua encore un rôle prépondérant, difficile à supporter pour les Suédois qui finirent par s'émanciper à la suite de la révolte menée par Gustave Vasa, en 1523.

Les deux siècles qui suivirent furent marqués par de fréquents affrontements sanglants entre Danois et Suédois. Les deux peuples luttaient pour avoir la première place dans la Baltique. L'échec de Christian IV, lorsqu'il se mêla à la guerre de Trente Ans aux côtés des princes protestants (1625-1629), sonna la fin de la prédominance danoise. Les troupes suédoises, menées par Gustave II, imposèrent la présence de la Suède dans la partie nord de l'Allemagne et firent d'elle la première puissance scandinave. Elle garda cette position pendant une cinquantaine d'années, jusqu'au début du XVIIIe siècle. Entre 1645 et 1658, le Danemark dut lui rétrocéder toutes les provinces situées sur le sol suédois. Malgré des efforts réitérés, les Danois ne parviendront plus à les reconquérir.

L'amputation suivante que subit le territoire danois date de 1814. Le traité de Kiel vint punir les Danois de s'être alliés à Napoléon. La Norvège, immense province, partie intégrante du royaume danois depuis 1380, leur fut enlevée et donnée à la couronne suédoise, dans le cadre d'une union qui se prolongea jusqu'en 1905.

Cinquante ans plus tard, le pays passait à nouveau par une période de profonde humiliation. Les troupes austro-prussiennes occupèrent en effet le Jutland en 1864. Les Danois durent alors accepter la dure perte des duchés de Slesvig et de Holstein, qui représentaient un cinquième de la population du royaume et un tiers du territoire.

Le Danemark recouvra toutefois une partie de cette région, à la faveur d'un référendum organisé selon le principe de la liberté des peuples à disposer d'eux-mêmes, en 1920, deux ans après la défaite allemande.

En 1917, les îles Vierges, danoises depuis 1618, furent achetées par les Américains. En 1944, c'est l'Islande – danoise depuis 1380, comme la Norvège – qui s'émancipa définitivement. À la suite d'une crise politico-économique qui dure depuis plusieurs années et empoisonne leurs rapports avec le Danemark, il est fort probable que les îles Féroé obtiennent elles aussi leur indépendance dans un proche avenir. Mis à part le Groenland, ce sera pratiquement la dernière étape dans la longue histoire d'un pays qui n'a cessé de perdre du territoire.

Le tempérament danois

En centrant ses observations sur les dimensions du Danemark au travers des siècles, on peut ainsi remarquer que c'est un petit pays qui se souvient parfois qu'il a été grand, mais qui en a pris son parti et a totalement abandonné les rêves de grandeur à la française. Rien n'est moins danois que les envolées lyriques et le pathos. Ce genre d'attitude prête même à rire. L'histoire du pays permet de mieux comprendre pourquoi la bonhomie, le refus du tragique, une certaine négligence sous-tendue par un optimisme foncier ou une bonne dose d'indolence, un doux laisser-aller, sont des traits de caractère spécifiques du tempérament danois. On a parfois le sentiment que les Danois croient en quelque bonne étoile : malgré des catastrophes nationales retentissantes, le pays a toujours survécu, et il n'y a pas de raison de craindre que les choses puissent mal finir. On trouvera bien toujours une solution… C'est sans doute aussi dans l'histoire du pays qu'il faut chercher l'explication à un paradoxe tout aussi typique : la fierté d'être petit. « Nous sommes très fiers de notre modestie. C'est de la folie des grandeurs renversée. C'est très raffiné. » Cet aveu de la reine Margrethe II n'est pas exempt d'ironie.

Il ne serait pas avisé de conclure un essai sur le pays d'Andersen et de Kierkegaard sans signaler que l'humour – parfois un peu grinçant – est un des signes distinctifs de la mentalité danoise. Les compatriotes du conteur mondialement connu sont, en quelque sorte, les Méridionaux du monde nordique.

 

Marc Auchet
Juin 2000
 
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