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Le Centre franco-russe en sciences sociales et humaines de Moscou
Marie-Éve Rakuzin
Directrice-adjointe du Centre franco-russe en sciences sociales et humaines de Moscou

C'est en 1717 que Pierre Ier signa les lettres de créance du premier ambassadeur de Russie en France : cette date marque ainsi le point de départ des relations diplomatiques entre les deux pays. La France est invariablement restée, depuis cette époque, l'un des principaux partenaires européens de la Russie. Le point culminant de la coopération fut l'alliance militaire et politique franco-russe qui prit forme à la fin du XIXe siècle. Si des canaux d'échanges intellectuels et culturels ont existé durant ces trois derniers siècles, ils ont été fortement limités pendant la période soviétique au cours de laquelle l'Union soviétique et en son sein la Russie soviétique ont été coupés plus ou moins radicalement selon les moments du reste du monde. La recherche en sciences sociales et humaines a ainsi vécu quasiment en vase clos pendant des décennies. Il est donc aujourd'hui très important pour la Russie post-soviétique de s'intégrer dans la communauté scientifique internationale et, réciproquement, pour cette dernière de renouer les liens avec les chercheurs russes et de les réinsérer dans les réseaux de recherche internationaux. Ce sont ces buts qui ont été assignés au Centre franco-russe en sciences sociales et humaines de Moscou.

La création du Centre

Les prémisses du Centre remontent au milieu des années 1990. L'initiative de sa création revient à des chercheurs français travaillant sur la Russie qui ont avancé l'idée de la création d'un centre en Russie sur le modèle de ceux qui existaient déjà, comme l'IFEAC à Tachkent, le Centre Marc Bloch à Berlin ou le CEFRES à Prague.

Ainsi, le Centre franco-russe en sciences sociales et humaines est le dernier-né des centres de recherches français à l'étranger créés et financés par le ministère des Affaires étrangères ; outre ce dernier, ont présidé à sa création en 2001 le ministère de la Recherche et de l'Éducation nationale, le CNRS et l'ambassade de France à Moscou, du côté français ; l'Académie des sciences de Russie et sa bibliothèque scientifique, l'INION – l'Institut d'information scientifique en sciences sociales de l'Académie des sciences de Russie –, où est situé le Centre, du côté russe. Institutionnellement, il est doté d'un Conseil scientifique français qui se réunit une fois par an à Paris et d'un Comité de tutelle russe qui se réunit une fois par an à Moscou. Ce comité de suivi local russe est composé de chercheurs russes réellement impliqués dans des programmes de coopération et exerçant des responsabilités dans les universités et organismes de recherche, et aptes à formuler des avis scientifiques autorisés. Le suivi administratif est assuré par le service de coopération et d'action culturelle de l'ambassade de France à Moscou.

Peu après son ouverture officielle, les 23 et 24 avril 2001, le Centre organisa plusieurs manifestations scientifiques associant des chercheurs français et russes, dont deux journées d'étude ayant pour thème « Histoire des sciences et relations internationales. Les relations entre la Russie et l'Europe occidentale, en particulier la France, du XVIIIe au XXsiècle ». L'idée de cette rencontre était d'étudier, à partir d'une série de cas, l'histoire des relations franco-russes ou russo-européennes dans le domaine des sciences sociales et humaines. Nous pourrions dire que ces deux journées d'étude, dans leur perspective historique, ont servi de parfaite introduction aux diverses missions fixées au Centre franco-russe en sciences sociales et humaines.


Coopération et partenariat de recherche

En effet, l'idée fondatrice du Centre franco-russe en sciences sociales et humaines est de proposer un projet de coopération entre les parties française et russe dans un esprit de partenariat entre chercheurs français et russes, ce qu'on a souhaité inclure dans le nom même du Centre : « franco-russe ». Le choix d'installer le Centre au sein de la bibliothèque de l'Académie des sciences de Russie marque cette même volonté de coopération, donnant une plus grande visibilité au Centre dans le paysage scientifique russe. Certes, il existait déjà diverses structures de coopération avec la Russie, avec la signature d'accords inter-universitaires, des créations de mastères – comme celui de journalisme à l'université de Moscou –, du Collège universitaire français, mais il s'agissait essentiellement d'établissements orientés vers l'enseignement alors que le Centre s'oriente vers la recherche, ce qui implique, d'ailleurs, une coopération constante avec les structures françaises existantes.

Le Centre assure une activité multiforme dont le but général est de renforcer les liens entre les chercheurs russes et français dans le domaine des sciences sociales et humaines. Il a été pensé comme un « bureau de liaison » et couvre des disciplines comme l'archéologie, l'histoire, la géographie, la sociologie, les sciences politiques, l'anthropologie, la philosophie, la linguistique, les sciences de la littérature, l'économie, le droit… Les activités du Centre se caractérisent par leur grande diversité, depuis l'organisation de colloques internationaux jusqu'au conseil individualisé pour l'obtention de bourses ou la recherche d'un ouvrage.

À l'écoute des doctorants

Une des principales activités du Centre est menée en direction des doctorants. Le point d'ancrage est constitué par un séminaire pluridisciplinaire bi-mensuel qui s'adresse aux doctorants russes et français qui travaillent sur la Russie et la France ; il se fixe pour but de les mettre en réseau et de permettre à l'un d'eux de présenter son travail. Outre les possibilités de contacts et d'échange d'informations qu'offre ce séminaire, il permet au doctorant de faire le point sur son travail et de réfléchir en commun sur les méthodes et les approches de la recherche en sciences humaines et sociales. Depuis cette année, pour attirer en plus grand nombre les doctorants russes et dans le but de permettre la rencontre entre ces jeunes chercheurs, les séminaires se déroulent en russe ou en français. Les doctorants sont dans leur grande majorité des historiens, sociologues, politistes, littéraires ou juristes. Nous avons remarqué que les doctorants français étudient majoritairement la période soviétique ou la Russie contemporaine, tandis que les étudiants russes s'intéressent à la France moderne ou contemporaine, jusqu'au début du XXe siècle. Une aide matérielle est fournie aux doctorants, que ce soit sous la forme d'invitations ou dans l'assistance dans la recherche de logement pour les doctorants français, ou bien dans une aide matérielle et logistique pour les doctorants russes se rendant en France. Enfin, le Centre assure une aide scientifique en demandant à des instituts russes et français d'accueillir ces jeunes chercheurs, en aidant les Français à accéder aux archives et en mettant les doctorants en contact avec les chercheurs compétents en France et en Russie. Depuis cette année, le Centre invite quelques doctorants par an soit en France, soit en Russie, pour des séjours de courte durée, de deux à six semaines. En septembre 2004 est prévue une rencontre de jeunes historiens russes et français à Moscou, doctorants et post-doctorants, pour donner plus de résonance aux nouvelles orientations scientifiques dans les deux pays et permettre à ces jeunes chercheurs de se faire connaître et de s'insérer dans une communauté scientifique plus large. Une école d'été est prévue pour l'année 2005.

Parallèlement, le Centre renforce ses synergies avec les autres structures d'enseignement et de recherche françaises présentes à Moscou, en organisant des conférences conjointes avec le Collège universitaire de Moscou, le Centre culturel français, le mastère franco-russe en sciences politiques. Le Centre collabore étroitement avec le Centre d'anthropologie Marc Bloch de l'université en sciences humaines de Moscou, en contribuant par exemple à l'organisation de la venue des professeurs invités. Par l'ambassade, le Centre est associé aux prises de décisions dans l'attribution de bourses, la sélection des traductions pour le Programme Pouchkine, qui finance partiellement la publication d'ouvrages français en russe. Il est bien sûr en contact avec les principales structures universitaires françaises, dont l'IEP ou l'EHESS, et avec le CNRS, tout particulièrement avec les centres travaillant sur la Russie et avec des Russes. À cet égard, les liens avec la Maison des sciences de l'Homme de Paris sont particulièrement étroits et fructueux.

Pour ce qui est de la coopération avec les structures scientifiques russes, le Centre est étroitement associé à l'Institut d'information scientifique en sciences sociales de l'Académie des sciences de Russie (INION RAN), qui l'abrite, mais aussi avec de nombreux instituts de l'Académie des Sciences, parmi lesquels l'Institut d'histoire universelle, l'Institut d'histoire russe, l'Institut d'ethnographie et d'anthropologie, l'Institut de sociologie, l'Institut de l'histoire des sciences et des techniques, l'Institut d'archéologie, l'Institut de la littérature mondiale, l'Institut des prévisions économiques, l'Institut de l'économie mondiale et des relations internationales (IMEMO). Ces partenariats nous ont permis à de nombreuses reprises d'organiser des colloques et des conférences franco-russes chez eux ou bien de coopérer à des manifestations initiées par les chercheurs des laboratoires de ces Instituts et ceux des institutions françaises.

Conférences, colloques et publications

Par ailleurs, le Centre organise fréquemment les conférences dans les murs de ces Instituts en fonction des sujets proposés, exportant ainsi le Centre dans d'autres cœurs scientifiques et offrant ainsi une plus grande visibilité et plus de résonance au Centre et à ses activités. Outre ces collaborations, nous organisons tous les mois un « Séminaire français » avec l'Institut des hautes études en sciences sociales du RGGU (université d'État en sciences sociales), séminaire consacré aux problèmes d'histoire culturelle française ou franco-russe. En novembre 2003, nous avons conjointement organisé une journée consacrée à la biographie, avec la présence de Philippe Lejeune. En 2004, nous avons co-organisé une table ronde consacrée à l'œuvre de Maurice Blanchot, avec la présence de Jean-Luc Nancy, qui a aussi rencontré les membres de l'Institut de philosophie de l'Académie des sciences.

Le Centre collabore par ailleurs activement avec l'université de Moscou, l'université européenne de Saint-Pétersbourg, le Centre Carnegie, la Fondation Naumann, la Fondation Mémorial, le WCIOM-A (Centre d'étude de l'opinion publique en Russie de Levada). Nous essayons d'étendre nos collaborations à d'autres institutions, comme l'Institut Goethe, ou à des acteurs de la vie publique russe, comme le site Polit. ru, l'agence de presse Ria-Novosti, la revue de débats intellectuels Nerpikosnovennyj Zapas.

Une des activités principales du Centre consiste à organiser des colloques autour d'un thème de recherche, réunissant des chercheurs russes et français. Ils permettent d'initier, de marquer une étape ou de conclure un programme de recherche. Au total, cela représente une dizaine de rencontres par an, d'un format plus ou moins important, de dix à vingt intervenants. On peut citer : « Identités religieuses et politiques : le cas de l'islam » (septembre 2003) marquant le point de départ pour des réunions franco-russes sur l'islam en Russie et en France ; un séminaire conjoint sur les élections et les comportements électoraux, organisé par l'IEP-CERI, IEP-Bordeaux, IEP-Grenoble et l'Association des politologues russes (octobre 2003) ; les statuts de migrants (novembre 2003). Sont, entre autres, prévus pour 2004 des colloques sur la sociologie de Bourdieu, les transferts culturels en Europe sous Catherine II, un colloque sur les politiques comparées de santé publique en France et en Russie, ou bien une conférence sur les archives du Komintern.

À partir de 2004, le Centre a initié un programme de recherche de plusieurs années sur les nationalismes en Russie, réflexions qui donneront naissance à des publications que le Centre soutiendra. D'autres programmes pluriannuels sont soutenus par le Centre : histoire des idées économiques, les hiérarchies symboliques en France et Russie, le « cabinet » de Pierre le Grand… Tous les projets et colloques se font à l'initiative des chercheurs, sollicitant l'aide du Centre et non par des programmes que le Centre souhaiterait voir. Il s'agit là d'une condition sine qua non pour que les projets soient perçus par les chercheurs comme de réels partenariats et non comme un « colonialisme » intellectuel d'un pays plus riche en direction d'un pays plus pauvre – et d'une recherche en déshérence. C'est aussi une condition pour que les projets soient menés à bien.

Généralement, les conférences et rencontres-débats sont organisées autour de chercheurs français de passage à Moscou, venus dans le cadre d'un colloque ou bien sur l'invitation du Centre, par exemple à l'occasion de la sortie d'un ouvrage russe ou français, pour permettre le développement de contacts scientifiques. Toutes ces manifestations sont accompagnées d'une traduction, s'adressant à une communauté scientifique la plus vaste possible. Ainsi, nous avons eu récemment la présence de l'historienne Michelle Perrot et de Michel Aucouturier ; Patrice Guennifey est venu présenter et discuter, sur la demande de son traducteur, son dernier ouvrage traduit en russe, La politique de la Terreur. Essai sur la violence révolutionnaire 1789-1794.

Toutes ces activités ont pour but de stimuler la recherche sur la Russie en France, en permettant un contact plus intense entre les scientifiques des deux pays et facilitant le travail sur le terrain pour ceux qui s'intéressent à la Russie. À l'aide des services de l'ambassade de France, nous nous chargeons des invitations pour les chercheurs français en vue de l'obtention d'un visa pour la Russie. Parallèlement, nous essayons de faciliter l'intégration des chercheurs russes dans les réseaux de recherche internationaux par l'intermédiaire de la France, en contribuant à la promotion des échanges franco-russes et au développement des programmes et projets de recherche conjoints. Il est en effet décisif que les contacts franco-russes échappent au simple rapport réciproque entre spécialistes de la France en Russie et spécialistes de la Russie en France et permettent de mettre en réseau des chercheurs de diverses disciplines mus par des intérêts scientifiques communs.

Ainsi, nous publions, dans la mesure de nos possibilités, les actes des colloques organisés avec notre collaboration. À ce jour, il y a trois ouvrages : l'un est dirigé par D. Eckert et V. Kolossov sur les grandes métropoles régionales ; un autre par E. Dmitrieva et M. Delon, sur les questions de textologie et les pratiques éditoriales ; le troisième enfin est un numéro des Études robespierristes dirigé par V. Smirnov avec le concours de Marcel Dorigny qui présente les nouvelles orientations des historiens russes sur l'étude de la Révolution française. Nous finançons aussi la traduction d'articles des scientifiques des deux pays, faisant ainsi connaître leurs travaux.

www.obsmoscou.net

D'autre part, le Centre entend concourir à une meilleure diffusion de l'information sur les recherches en cours en France et en Russie. Pour ce faire, le Centre diffuse tous les mois, par la poste électronique, une lettre mensuelle en russe et en français, adressée à tous les chercheurs associés de près au de loin à notre Centre – soit, aujourd'hui, plus de quinze cents personnes. Cette lettre annonce les manifestations du Centre, celles qui se passent en Russie, en France et ailleurs, signalant les colloques ou conférences pouvant intéresser les chercheurs des deux pays. Par ailleurs, nous essayons d'informer nos lecteurs sur les différentes possibilités de financements de séjours de recherche et de colloques, dont nous avons connaissance. De plus, nous repérons sur Internet des sites susceptibles d'aider les chercheurs russes ou français dans leur travail, en leur indiquant des adresses de sites à caractère scientifique : fonds d'archives, de bibliothèque, sites où l'on trouve des matériaux à caractère sociologique, économique, historique, moteurs de recherches spécialisés… Par ailleurs, nous essayons de tenir nos lecteurs informés des dernières parutions en Russie et en France dans une des disciplines des sciences sociales et humaines. Nous avons aussi ouvert un site Internet, www.obsmoscou.net, sur lequel on peut trouver de plus amples informations sur les activités du Centre, être mis au courant de manifestations « de dernière minute » qui se déroulent dans l'un des deux pays, des précisions complémentaires sur les moyens de financement. Nous souhaitons aussi archiver nos activités et rendre compte de l'actualité de nos chercheurs.

Une bibliothèque de travail

Si une des missions du Centre est de diffuser l'information, il est chargé aussi de proposer aux chercheurs un matériau de travail susceptible de l'aider dans ses recherches, et avant tout des ouvrages récents qui, au vu de la situation économique des bibliothèques russes, se font malheureusement de plus en plus rares. Les locaux du Centre abritent donc une bibliothèque composée, d'une part, d'un fonds composé de publications russes en sciences sociales et humaines à faible tirage, éditées par les instituts de recherche eux-mêmes et faiblement diffusés. D'autre part, d'un fonds de traductions du russe, adressé aux chercheurs français non-russophones et souhaitant travailler en Russie, pouvant ainsi trouver au Centre les références des articles et des ouvrages de chercheurs russes publiés en français, anglais, allemand… Enfin, un fonds de nouveautés françaises : il s'agit à la fois de revues et de livres récents qui rendent compte des travaux français en sciences humaines et sociales et qui sont indisponibles dans les bibliothèques moscovites. Tous ces ouvrages se trouvent physiquement au Centre franco-russe, mais appartiennent à la bibliothèque de l'INION et sont fichés dans son catalogue général. Cette disposition, qui assure aux ouvrages une meilleure visibilité, est incluse dans les clauses du contrat conclu entre les parties française et russe.

Le Centre franco-russe en sciences sociales et humaines est encore très jeune, n'ayant que trois ans d'activité. Néanmoins, avec ses modestes moyens, il devient un élément actif de la vie scientifique entre la France et la Russie.

Marie-Éve Rakuzin
Avril 2004
 
Bibliographie
Contacts intellectuels, réseaux, relations internationales, Russie, France, Europe, 18-20e siècle Contacts intellectuels, réseaux, relations internationales, Russie, France, Europe, 18-20e siècle

In Cahiers du monde russe, n°43(2-3)avril-septembre 2002


Textologie et pratiques éditoriales. Rencontre entre chercheurs français et chercheurs russes Textologie et pratiques éditoriales. Rencontre entre chercheurs français et chercheurs russes
Sius la direction de Michel Delon et de Katia Dimitrieva
In Actes du colloque du 22 mars 2002
OGI, Moscou, 2003

Les historiens russes et la Révolution française après le communisme Les historiens russes et la Révolution française après le communisme
Sous la direction de Vladislas Smirnov
Etudes révolutionnaires n°5
Société des études robespierristes, Paris

Krupnye goroda i vyzovy globalizacii Krupnye goroda i vyzovy globalizacii
V.A. Kolossov et D. Eckart
Ojkumena, Smolensk, 2003

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