Logo Clio
Service voyages
Service voyages
Page précédenteImprimer cet articleRecommander à un ami

Le Brésil portugais de Cabral à Don Pedro
Philippe Conrad
Historien, rédacteur en chef de la Nouvelle Revue d'Histoire
Dès la seconde moitié du XVe siècle, la côte brésilienne atlantique semble avoir été visitée par plusieurs navigateurs occidentaux, mais la « découverte » de ce qui constitue aujourd'hui le plus vaste des États de l'Amérique du Sud revient au Portugais Pedro Alvarès Cabral en 1500. En 1825, le Portugal reconnaissait l'indépendance du Brésil... Afin de mieux comprendre les grandes étapes et les enjeux de ces trois siècles de colonisation portugaise, nous nous sommes adressés à Philippe Conrad.


Un immense territoire, paradisiaque... et redoutable


« Terre délicieuse et fraîche, couverte d'arbres très hauts et de toute sorte, arrosée de rivières nombreuses et très belles, demeurant toujours verte, avec cette température printanière dont nous jouissons au Portugal en avril et en mai. » C'est en ces termes que Pero de Magalhaes Gandavo présente en 1576 – dans son Historia da provincia de Santa Cruz – le Brésil découvert par Pedro Alvarès Cabral. Dès 1560, le jésuite Rui Pereira signalait pour sa part que « celui qui voudrait vivre au paradis ne pourrait vivre qu'au Brésil... »


La douceur du climat littoral, la fertilité des sols, la luxuriance de la végétation et l'abondance du gibier sont avancées pour justifier cette assimilation à un Éden tropical. Il est cependant une autre image du « pays des perroquets » visité par le Normand Paulmier de Gonneville et longtemps confondu avec la Terra Australis Incognita vainement recherchée dans les mers du sud. La nature est certes attirante, mais les habitants ont de quoi rebuter leurs découvreurs européens. « Nus, féroces et anthropophages », c'est ainsi que l'Allemand Hans Staden retenu prisonnier pendant plusieurs années chez les Tupinambas les présente dans son ouvrage paru à Marburg en 1557. Pero Vaz de Caminha dénonce un « peuple bestial et de peu de science », pratiquant l'inceste et le cannibalisme.


Si l'on admet que les Amérindiens installés au début du XVIe siècle sur les huit millions de kilomètres carrés de l'actuel Brésil n'étaient qu'un peu plus de deux millions, on mesure l'immensité des espaces vides qui s'ouvrirent alors aux Européens, dont les maladies importées allaient de plus être fatales à une part importante des populations indigènes. En fixant à trois cent soixante-dix lieues à l'ouest des îles du cap Vert la limite des possessions accordées à la Castille et au Portugal, le traité de Tordesillas conclu en 1494 réservait le futur Brésil aux sujets du roi Manuel Ier, et c'est le 22 avril 1500 que la flotte de Cabral aborda, par 17° de latitude sud, la terre dite alors de Santa Cruz. Dès l'année suivante, l'expédition de Gonçalo Coelho, à laquelle participait le Florentin Amerigo Vespucci, longea la côte du Nouveau Monde entre 5 et 26° de latitude sud et constata l'existence d'une « terre ferme » de dimensions imposantes. En 1514, toute la côte sera reconnue, depuis les bouches de l'Amazone jusqu'à l'estuaire de La Plata, et le bois de brasil propre à fournir des colorants à l'industrie lainière donne bientôt son nom à la terre de Santa Cruz.


La lente mise en place de l'organisation coloniale aux XVIe et XVIIe siècles


Les Portugais implantent leurs premiers comptoirs à Bahia, Pernambouc, Porto Seguro et Sao Vicente – à hauteur de l'actuelle Santos – où un premier moulin à sucre est installé dès 1532. Le roi Jean III divise la côte brésilienne en quinze secteurs correspondant chacun à une bande littorale à partir de laquelle un « capitaine-donataire » aura tout pouvoir pour aller coloniser l'intérieur. Faute de moyens – ils sont alors rassemblés au profit du commerce des épices des Indes orientales – les volontaires ne se pressent guère. L'un d'eux est même dévoré par les Indiens et, en 1540, les Portugais ont déjà abandonné Bahia, Porto Seguro et Espiritu Santo.


À ce moment, l'activité économique du Brésil ne pèse pas plus que celle des Açores ou de Madère. Donnée par Jean III à Duarte Coelho en 1534, Pernambouc fait figure d'exception. La ville d'Olinda est édifiée à partir de 1537 et la culture du coton, du manioc et de la canne à sucre, la pêche et l'élevage bovin y prospèrent rapidement. La région profite de la proximité relative du Portugal et de la possibilité d'importer aisément des esclaves africains. Avec Sao Vicente où une petite communauté de six cents âmes existe dès 1548, Pernambouc apparaît comme la seule réussite du système des capitaines-donataires. Jean III décide donc en 1549 de nommer un gouverneur et capitaine général. Il promulgue un règlement qui doit encadrer la colonisation et établit la capitale dans la « baie de Tous les Saints », à Salvador, où un premier diocèse est établi en 1551. Alors que la colonisation de l'Amérique espagnole a progressé très vite, les Portugais ne pénètrent à l'intérieur du Brésil que dans la seconde moitié du siècle. En 1560, Bras de Cubas va ainsi de Sao Vicente jusqu'aux sources du rio Sao Francisco sans trouver ni or ni émeraudes. Dès 1554, les jésuites ont fondé Sao Paulo et entamé l'évangélisation des Indiens. Une première économie coloniale se met alors en place, fondée sur l'exploitation du bois (le brasil pour la teinture, le jacaranda ou palissandre pour l'ébénisterie) et la culture de la canne qui connaît un rapide essor autour de Pernambouc, de Bahia et de Rio. L'élevage bovin se développe dans le sertao, l'arrière-pays du Nordeste, les champs de blé s'étendent sur les plateaux proches de Sao Paulo, et la culture du tabac procure bientôt une nouvelle ressource à la colonie. Cet essor économique exige toujours plus de main-d'œuvre, et des bandeiras (groupes de cavaliers réunis pour une expédition) pénètrent dans l'intérieur pour aller razzier les Indiens, negros da terra promis à l'esclavage malgré les interdictions royales et pontificales. Le peuplement européen demeure très faible, le petit Portugal (1 200 000 habitants en 1580) ne pouvant fournir un nombre important de colons. Ils sont 20 000 au Brésil en 1550, un peu moins de 30 000 en 1585, surtout rassemblés sur la zone littorale à Salvador de Bahia, Pernambouc (20 000 pour ces deux seules régions), à Rio, Sao Vicente, Porto Seguro, Spiritu Santo et Ilheus. À la fin du XVIIe siècle, cent mille Portugais constituent tout de même le tiers de la population de la colonie, alors que les effectifs de la population noire issue de la traite africaine n'ont cessé de progresser.


Le Brésil portugais doit compter, au cours des deux premiers siècles de son existence, avec diverses menaces extérieures. La « France antarctique » établie par Villegagnon dans l'île Coligny, à hauteur de la baie de Rio, ne dure que de 1555 à 1560 mais entraîne la fondation de Sao Sebastiao do Rio de Janeiro. Les tentatives des Dieppois dans le Maranhao ne rencontreront pas davantage de succès et encourageront les Portugais à fonder Belem. Les Hollandais constituent un danger plus sérieux. Profitant de l'annexion du Portugal par l'Espagne, ils s'emparent de Bahia en 1624, mais la ville est reprise l'année suivante par une expédition luso-espagnole. Les Bataves prennent bientôt leur revanche en s'installant à Olinda et à Recife. Sous l'impulsion de Jean-Maurice de Nassau, Pernambouc connaît une belle prospérité mais, si les années 1640 voient l'apogée du Brésil hollandais, les bourgeois des Provinces-Unies doivent finalement renoncer et, en 1654, la chute de Recife marque la fin de la présence néerlandaise, contre laquelle se sont unis les colons portugais, les Indiens et même les Noirs, première étape d'une « unité brésilienne » encore bien peu évidente du fait de l'extrême inégalité qui caractérise alors cette société coloniale et esclavagiste.


Le XVIIIe siècle : croissance économique et mutations sociales


En 1698, la découverte de l'or dans la Serra de Mantiqueira ouvre une nouvelle époque de l'histoire brésilienne. L'essor rapide de la province de Minas Gerais, la découverte de nouveaux gisements dans les régions du Mato Grosso et du Goias, le pic de production des années 1740-1760 font que l'or brésilien – recyclé dans l'économie européenne par l'Angleterre, liée au Portugal par le traité de Methuen de 1703 – joue un rôle décisif dans le démarrage de la révolution industrielle. Au Brésil, il pousse la population vers l'intérieur et entraîne l'ouverture de la route entre Rio et Ouro Preto, la capitale du Minas Gerais. À partir de 1720, la découverte et l'exploitation des sites diamantifères viennent accélérer la croissance et les mutations sociales qu'elle entraîne. Alors que le Portugal « éclairé » du marquis de Pombal profite pleinement des richesses brésiliennes, le pays lui-même voit affluer les immigrants depuis une métropole qui compte deux millions d'habitants au début du XVIIIe. Le Minas, qui était un désert en 1700, compte 300 000 habitants lors du recensement réalisé en 1776. Celui-ci donne à l'ensemble de la colonie entre 1 500 000 et 1 900 000 habitants, dont un tiers – contre 75 % en 1700 – à Bahia et Pernambouc. Les régions du Sud ont vu leur population augmenter, notamment Rio et les provinces de Santa Catarina et du Rio Grande do Sul, alors que les plateaux paulistes perdent des habitants attirés par le boom minier. Alors que coexistaient jusque-là des régions isolées les unes des autres et vouées à une activité dominante, la mise en valeur de l'intérieur et l'essor général de la production qu'elle entraîne contribuent à la formation d'un espace économique mieux intégré. Riche de contrastes, la société brésilienne, fondée à l'origine sur l'esclavage des Indiens et des Noirs, ne va trouver que très lentement les voies d'une identité propre. L'Église y contribue, davantage du fait des confréries, issues pour une part de l'héritage africain, et du clergé régulier (franciscains, capucins et jésuites jusqu'à leur expulsion de 1759) que d'un clergé séculier d'une qualité fort médiocre, dans un pays où les diocèses ne sont que très lentement établis, et les séminaires longtemps trop rares. Les jésuites sont ainsi d'actifs protecteurs des Indiens, en particulier le père Antonio Vieira dont l'action a pu être comparée à celle d'un Bartolomé de Las Casas dans l'Amérique espagnole. Une culture brésilienne originale se constitue progressivement au cours de la période coloniale qui voit la construction de plus de trois cents édifices ou chapelles baroques, de l'église du Senhor do Bonfim à Salvador à celle du tiers ordre franciscain d'Ouro Preto et au sanctuaire du Bom Jesus de Matasinhos à Congonhas, célèbre pour les sculptures qu'y a réalisées le fameux Antonio Francisco Lisboa – artiste mulâtre connu sous le nom de Aleijadinho.


Vers l'indépendance


Les quelques révoltes et conjurations, inspirées des révolutions américaine et française, qui marquent la fin du XVIIIe siècle n'entament pas sérieusement l'autorité du monarque de Lisbonne. C'est l'invasion napoléonienne de 1807 qui oblige à s'exiler à Rio – devenue capitale en 1763 – le souverain portugais. Ce dernier est contraint d'ouvrir largement les ports brésiliens au commerce britannique et met fin au pacte colonial en autorisant le développement industriel. Désormais « roi du Portugal et du Brésil », Jean VI est bientôt confronté à la révolution libérale qui éclate à Porto et Lisbonne à l'été 1820 et rentre en métropole l'année suivante. Quand le roi exige de son fils Don Pedro qu'il regagne à son tour le Portugal, celui-ci décide de rester et se fait, le 7 septembre 1822, le champion de l'indépendance du Brésil dont il devient empereur le 1er  décembre suivant.

Philippe Conrad
Janvier 2008
 
Bibliographie
Histoire du Brésil Histoire du Brésil
Frédéric Mauro
Michel Chandeigne, Paris, 1994

Histoire du Brésil, 1500-2000 Histoire du Brésil, 1500-2000
Bartolomé Benassar et Richard Marin
Fayard, Paris, 2000

Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter