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La Thrace, barbare, grecque et romaine
Yann Le Bohec
Professeur d’histoire romaine à l’université Paris IV-Sorbonne

La province romaine de Thrace correspond de manière approximative à la Bulgarie actuelle. Dans l'imaginaire des Anciens, elle représentait souvent un modèle de pays peuplé de barbares. En réalité, comme l'explique Yann Le Bohec , elle avait subi de nombreuses influences culturelles grecques avant que l'annexion par Rome ne vînt modifier la nature des peuples qui y vivaient.


Du protectorat à l'annexion

L'empereur Auguste (27 avant J.-C. – 14 après J.-C.) voulait protéger l'empire contre les Germains qui vivaient au-delà du Rhin et du Danube. Il annexa donc tous les territoires situés sur la rive droite du Danube et créa une province de Mésie sur son cours inférieur. Au sud de la Mésie, se trouvait un royaume qu'il jugea prudent de ne pas annexer, la Thrace ; elle était alors gouvernée par le roi Kotys auquel succéda Rhoimetalkès. Pour des raisons de sécurité faciles à comprendre, il lui imposa son protectorat. En outre, il pouvait déléguer à un allié le soin de contrôler des peuples turbulents, les Besses à l'ouest, les Bastarnes, des Germains vivant au nord-est, et les Scordisques, des Celtes de la région de la Morava.

Dès 45, l'empereur Claude décida d'annexer la Thrace. Il en fit une province procuratorienne, c'est-à-dire gouvernée par un chevalier appelé procurateur, désigné par le prince et responsable seulement devant lui. Il ne disposait, pour garde d'honneur et pour force de l'ordre, que de soldats auxiliaires. On ne connaît pas bien cette garnison ; on pense qu'elle devait être composée de quelques cohortes, unités de quatre à huit cents fantassins. Le meilleur moyen de maintenir l'ordre en Thrace fut sans doute d'envoyer à l'extérieur les jeunes gens les plus turbulents ; la province fournit à l'armée romaine des unités de cavaliers et d'archers réputés. Le roi reçut la citoyenneté romaine en échange de sa passivité et prit les noms de Tiberius Claudius Rhoimetalkès. Le statut provincial fut modifié par Trajan (98-117) qui remplaça le procurateur par un légat impérial propréteur, un sénateur ancien préteur, mais qui dépendait toujours de l'empereur et pas du Sénat de Rome. Ce gouverneur ne reçut aucune légion et, comme son homologue de Gaule Lyonnaise, n'eut à sa disposition que peu de troupes. En réalité, la sécurité de la Thrace restait confiée à l'armée de Mésie.

Malgré la présence de ces forces militaires, la Thrace dut subir les raids de quelques peuples barbares. Dès l'époque de Trajan, les Roxolans causèrent des troubles. Vers 170, les Costoboques traversèrent le Danube, ravagèrent les Balkans et repartirent sans avoir subi beaucoup de dommages ; quelques historiens voient dans ce raid une préfiguration de la « crise du IIIe siècle ». Enfin, en 193 et 194, la Thrace servit de terrain de parcours à des armées qui participaient à une guerre civile opposant Septime Sévère, gouverneur de Pannonie supérieure, à Pescennius Niger, gouverneur de Syrie.

La question des limites de la province reste ouverte sur les détails, les historiens étant partagés, comme il arrive souvent. Mais les grandes lignes sont assez bien connues. Point de difficultés au sud et à l'est : la Thrace donnait sur la mer Égée, la mer de Marmara et la mer Noire. À l'ouest, le Nestos servait de frontière et laissait le mont Pangée des Grecs à la province de Macédoine. Au nord, la ligne de séparation avec la Mésie présentait plus de fluctuations. Elle laissait à l'extérieur Naissus, Sostra et Odessus, intégrait Marcianopolis et Apollonia sur le littoral.


Des bourgs ruraux prospères

La Thrace bénéficiait d'une richesse tout à fait réelle. Sa prospérité était fondée d'abord, comme partout, sur l'agriculture. Le blé poussait en abondance, mais ce qui faisait l'originalité de cette région, c'était l'élevage de chevaux dont la célébrité dépassait les limites de la province. Autres spécificités, l'exploitation de mines d'or et la production de céramique ajoutaient aux produits de la terre ceux du sous-sol et de l'artisanat.

Dans ces conditions, l'urbanisation ne fut pas le caractère dominant au début de l'histoire d'une province où abondaient les bourgs ruraux. La vie urbaine n'en présentait pas moins une forte originalité, et n'a cessé de se développer. Jusqu'à Trajan ou Hadrien, les cités, désignées par le nom grec de poleis, étaient regroupées en districts appelés stratégies. Par la suite, elles suivirent le modèle général de l'empire, celui de cités isolées les unes des autres. On ne connaît pas beaucoup de villes de droit romain, de colonies, à l'exception d'Apros – aujourd'hui Germeyan –, de Deultum et de Coela, au nord d'Eçeabat. Le gouverneur résidait à Périnthe, qui devint donc la capitale. Les Thraces, comme s'ils étaient un peuple grec, créèrent un koinon, assemblée qui célébrait le culte impérial au nom de la province ; les participants se réunissaient à Philippopolis.


Des élites urbaines gréco-romaines

Deux villes sont mieux connues, Philippopolis et Serdica. Philippopolis a été fondée en 341 avant J.-C. À l'époque romaine, elle avait encore conservé ses institutions grecques ; elle était administrée par une boulè et un démos et possédait une caisse municipale. C'est dans cette ville que se réunissait le koinon de Thrace ; ce dévouement au culte impérial lui valut une distinction honorifique sous Caracalla, le droit de porter le titre de néocore. Apollon et Artémis, divinités poliades, protégeaient tout particulièrement les habitants de Philippopolis. Ceux de Serdica étaient également dirigés par une boulè et un démos, et aussi par des magistrats appelés sitarque pour l'approvisionnement en blé et irénarque pour la police, placés sous l'autorité d'un prôtos archôn. Cette cité stipendiaire – qui payait le stipendium, le tribut – possédait un forum où pouvaient se réunir les citoyens et un bouleuterion, local réservé aux membres du sénat local. Elle était placée elle aussi sous la protection d'Apollon, mais d'un Apollon qui portait divers surnoms thraces.

Du point de vue culturel, les élites de la province appartenaient au monde grec, mais des îlots de latinité existaient. En témoigne la présence de nombreux Flavii, habitants qui avaient obtenu la citoyenneté romaine d'un empereur flavien, de nombreux vétérans et de plusieurs cultes très italiens. Dans le domaine religieux, précisément, l'apport gréco-romain est important, même s'il est difficile de distinguer ce qui appartient à l'hellénisme de ce qui vient d'Italie. Outre le culte impérial, déjà mentionné, les principales divinités honorées étaient Apollon dans le Nord-Est et Asklepios dans l'Ouest. Les Nymphes recevaient des hommages à peu près partout. Un dieu régional et original est appelé le « cavalier thrace ». Il est toujours représenté « à droite », c'est-à-dire se déplaçant vers la droite. Il peut être gravé dans trois attitudes différentes : marchant, au galop ou en retour de chasse. C'était un dieu votif dans les campagnes et funéraire partout.


Raids et  incursions barbares

Au milieu du IIIe siècle, la crise militaire frappa durement la Thrace. Entre 242 et 245, les raids des Sarmates, des Goths et des Carpes la ravagèrent. En 248, les Vandales la désolaient. Deux ans plus tard, les Goths pillaient Philippopolis et Augusta Traiana. Enfin, c'est dans cette région qu'eut lieu le désastre d'Abrittos en juin 251 ; l'armée romainefut écrasée et l'empereur Dèce mourut au combat. En 254/255, les Goths atteignirent Thessalonique après avoir traversé la Thrace. Mais, en 269, à Naissus (Nish), l'empereur Claude vainquit une grande armée de barbares où figuraient, à côté des Goths, des Bastarnes, des Gépides et des Hérules ; il y gagna le titre de « Gothique », qui signifie « vainqueur des Goths ». Le calme revint peu à peu. Mais les difficultés économiques et sociales et le trouble des esprits avaient atteint une grande intensité.

Au début du IVe siècle, la Thrace fut divisée en quatre nouvelles provinces par la volonté de Dioclétien : Thrace, Rhodopè, Europe et Hémus, qui étaient soumises chacune à l'autorité d'un praeses, lui-même subordonné au vicaire de Thrace. Sous Constantin, elle devint le diocèse le plus occidental de la nouvelle préfecture du prétoire d'Orient. La transformation de Byzance en Constantinople, en 324, donna un nouvel essor à la province qui reçut ainsi une nouvelle capitale. À partir de ce règne, la christianisation tira profit de la politique impériale.

L'apparition de nouveaux assaillants derrière le Danube, vers le milieu du IVe siècle, amena une nouvelle phase de difficultés, aggravée par la multiplication des usurpations et des guerres civiles dans lesquelles les barbares étaient priés d'intervenir. Dès 348, Constance II laissait les Goths d'Ulfila s'installer en Mésie inférieure. Derrière ce peuple, derrière les Quades, les Sarmates et les Vandales, se pressaient les Burgondes et surtout les Huns. En 364/365, les Goths menaient une première incursion. En 378, à Andrinople, ils firent subir un nouveau désastre à l'armée romaine ; non seulement les forces engagées furent anéanties, mais encore l'empereur Valens y perdit la vie. En 379, puis en 382, Théodose guerroya contre les Goths. Vers 395, les Huns s'attaquèrent aux Goths de Thrace. Alaric, roi de ces derniers, en profita pour mettre la Grèce à feu et à sang. Mais, par des négociations, et en leur montrant qu'ils auraient moins de difficultés en Occident, le pouvoir impérial, représenté en réalité par le célèbre Stilicon, obtint leur départ pour l'Italie d'abord et pour le sud-ouest de la Gaule ensuite.

Au cours du Ve siècle, la Thrace retrouva petit à petit sa prospérité et sa civilisation traditionnelle. Dans le même temps et tout aussi progressivement une nouvelle civilisation, la civilisation byzantine se mettait en place.

Yann Le Bohec
Février 2003
 
Bibliographie
L’Orient romain. Provinces et sociétés provinciales en Méditerranée orientale d’Auguste aux Sévères (31 avant J.C. – 235 après J.C.) L’Orient romain. Provinces et sociétés provinciales en Méditerranée orientale d’Auguste aux Sévères (31 avant J.C. – 235 après J.C.)
Maurice Sartre
Seuil, Paris, 1991

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