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La Syrie byzantine, entre monde antique et christianisme
Georges Tate
Professeur à l’université de Versailles-Saint-Quentin en Yvelines
Directeur de la Mission archéologique franco-syrienne de Syrie du Nord † 2009

Par Syrie byzantine, on entend la période de l'histoire de la Syrie – c'est-à-dire de la région comprise entre l'Amanus et le Sinaï, l'Euphrate et la Méditerranée – entre la fondation de Constantinople par Constantin, le 11 mai 330, comme seconde capitale de l'Empire et la conquête arabo-islamique. Tout en s'inscrivant dans la suite et dans la continuité de la civilisation d'époque romaine, la période byzantine se traduit en Syrie par plusieurs changements en profondeur.

Comme à l'époque romaine, la Syrie byzantine est marquée par l'importance et le nombre de ses villes, la prédominance de l'hellénisme et une expansion démographique et économique qui se développe à la faveur de la paix. Comme à l'époque romaine enfin, elle connaît une longue période de paix, entre 298 et 527, soit plus de deux siècles, suivie d'une période de guerres quasi permanentes entre 527 et la conquête arabo-islamique.

Une urbanisation importante

Pays urbanisé, la Syrie l'est depuis que la ville existe, avec des agglomérations comme Habiba Kabira et Gebel Aruda, dès 3200 avant J.-C., Ebla, Alep et probablement Ugarit au IIIe millénaire, et un grand nombre d'autres fondées en même temps ou plus tard. La période hellénistique qui suit la mort d'Alexandre est marquée par le surgissement d'un grand nombre de villes nouvelles. Certaines sont de véritables créations, soit ex nihilo, soit à partir d'un modeste village ; d'autres sont des « refondations », c'est-à-dire des villes anciennes transformées en cités grecques après qu'elles ont changé de nom et qu'un quartier de colons macédoniens ou grecs est venu les renforcer. Au départ, la plupart sont de simples forteresses, mais même les plus modestes d'entre elles grossissent et deviennent de véritables villes dès le IIe siècle avant J.-C. Leur véritable essor se situe toutefois à l'époque romaine. Il se poursuit sous Byzance.

Du point de vue morphologique, les villes d'époque hellénistique ont conservé une organisation géométrique de l'espace, le réseau de leurs rues formant une sorte de damier évoquant le plan hippodamien. Les plus importantes ou celles qui, comme Gerasa, connaissent le début de leur développement à l'époque romaine s'ordonnent autour d'un cardo axial, grande voie orientée nord-sud, bordée de portiques et de boutiques où se concentre la vie économique, où se déroulent les grandes processions festives et à proximité de laquelle se trouvent les sanctuaires et les monuments publics. À l'époque byzantine, l'essentiel de ce cadre urbain est conservé, mais il est enrichi par la construction de nouveaux bâtiments, en particulier des églises, et par la destruction d'autres, notamment des sanctuaires païens, sans compter les inévitables destructions et reconstructions dues aux tremblements de terre. Ces changements, qui ne touchent pas à l'essentiel dans l'apparence, en entraînent cependant d'autres dans la vie des villes : les lieux importants ou qu'il importe de fréquenter ne sont plus les mêmes, le rapport au cadre urbain est devenu différent et les trajectoires des déplacements sont également nouvelles : c'est ainsi que la grande rue d'Apamée, qui est à l'époque romaine l'axe principal de la circulation, devient une voie piétonnière à l'époque byzantine, et que les déplacements de sens est-ouest tendent à prendre le pas sur les mouvements nord-sud. De tels changements ne revêtent toutefois pas une telle importance dans toutes les grandes villes.

Antioche, la plus importante des villes par ses dimensions, sa population et son rôle politique et administratif

Riche d'un passé prestigieux comme capitale des Séleucides, elle devient la résidence du gouverneur de la province de Syrie puis, à l'époque byzantine, celle du comte d'Orient, vicaire du diocèse d'Orient qui s'étend à toute la Syrie. Les divisions des anciennes provinces romaines et la disparition des diocèses réduisent sans doute, à l'époque byzantine, la prédominance du gouverneur d'Antioche mais il conserve, de fait, le titre de comte d'Orient et continue à exercer, dans tout l'Orient, une autorité qui l'emporte sur celle de ses collègues. Antioche est aussi le siège du « maître des milices d'Orient » qui est le plus important des généraux chargés de veiller à la sécurité de la frontière orientale. Mais elle est surtout une grande capitale économique et la résidence de l'élite sociale – qui est à la fois une élite de richesse et de culture. Indépendamment de l'activité de ses artisans, qui ne représente pas peu, elle est animée par celle des commerçants : ceux qui, en relation avec le golfe Persique, acheminent à Antioche des denrées de haut prix – soie, pierres précieuses, aromates – qui viennent d'Extrême-Orient et dont une partie est réexpédiée dans le reste de l'empire par Séleucie de Piérie, son port dont la population elle-même est considérable ; ceux qui expédient les denrées produites en Syrie par le même port ; ceux enfin qui veillent au ravitaillement de la ville en blé et autres denrées alimentaires à partir de la production de leurs grands domaines ou en achetant celle des paysans indépendants. Ces notables vivent dans de grandes maisons urbaines dont les dimensions, la qualité de la décoration, les mosaïques revêtant les sols indiquent l'opulence des propriétaires – qu'ils doivent à leur richesse foncière ; ils ne semblent pas posséder de résidence à la campagne ni de domaine d'un seul tenant, mais des propriétés dispersées en Syrie, et parfois en dehors, dont ils perçoivent des revenus. Certains possèdent même toutes les terres d'un même village et s'en proclament maîtres. Les plus riches de ces notables sont membres de la boulè ou curies, sortes de parlements ou de conseils municipaux chargés de l'administration de la cité. Ils exercent des liturgies coûteuses, qui consistent à prendre à leur compte des charges utiles à la communauté des citoyens ; il leur incombe aussi de percevoir les impôts au nom de l'empereur et de dépenser, sur leurs propres fonds, les sommes qu'ils n'ont pas su percevoir. Si puissants et si riches qu'ils soient, les bouleutes ou curiales sont surveillés de près par les fonctionnaires impériaux et exposés à des inculpations et des interrogatoires menés sous la torture lorsqu'ils manquent à l'un de leurs devoirs, qu'il s'agisse du maintien de l'ordre ou de l'exacte rentrée des impôts.

La prédominance de l'hellénisme

Les progrès de l'hellénisme ont commencé avant la conquête d'Alexandre, mais l'installation d'un pouvoir grec durable donne une impulsion décisive à sa diffusion : sa prédominance s'établit à l'époque romaine ; au début de l'époque byzantine, il paraît l'avoir définitivement emporté sur les cultures orientales anciennes, bien que l'araméen, sous ses différentes formes, tienne des positions solides dans l'est de la Syrie, en Mésopotamie, en Palestine et en Transjordanie, et soit connu sur l'ensemble du territoire. Le grec, qui domine dans les villes mais aussi dans les villages situés à l'ouest de l'Euphrate, est le support d'une culture savante partagée, à l'exclusion de toute autre, par les élites de la Syrie. Par hellénisme, on désigne une manière de vivre qui inclut une éducation accordant autant d'importance au corps qu'à l'esprit, et un genre de vie oisif marqué par la fréquentation des lieux de sociabilité comme la palestre et les thermes – ce qui caractérise une élite orgueilleuse et fière, qui rivalise d'ambition ostentatoire et regarde de haut les autres classes de la société.

Une expansion démographique et économique favorisée par la paix

À l'époque romaine, la Syrie a connu une forte croissance qui s'est traduite par l'augmentation de la population, la mise en valeur des terres vacantes et la sédentarisation des nomades infiltrés à l'intérieur du territoire. Cet essor s'interrompt en 250 mais reprend avec une vigueur nouvelle dès 330, et ce jusqu'au milieu du VIe siècle. Le grand commerce avec l'Extrême-Orient contribue à la prospérité d'Antioche et de la Syrie du Nord, depuis que les commerçants ont abandonné la route de Palmyre pour suivre celle de l'Euphrate et gagner ensuite la Méditerranée par Batnae, Alep et enfin Antioche et Séleucie de Piérie. Une autre route de moindre importance traverse le désert arabique et atteint Bosra par le wadi Sirhan, puis le port de Tyr, fréquentée par des marchands dont les profits irriguent les villes de Syrie méridionale. À cette époque, le rôle des marchands syriens établis en Occident devient si grand qu'ils forment de véritables colonies. Si la croissance démographique concerne les villes, ses effets sont encore plus visibles encore dans les campagnes, qui sont le théâtre d'une double expansion, quantitative et qualitative : quantitative parce que les villages deviennent plus nombreux, davantage peuplés ou parcourus par des nomades, mais qualitative aussi car, dans des régions telles que le massif Calcaire de la Syrie du Nord, on rencontre des villageois de plus en plus riches alors qu'ils disposent de moins de terres ; ce changement est dû à l'orientation nouvelle de l'économie, qui accorde une place de plus en plus importante à des activités destinées à la vente : oléiculture et fabrication de l'huile, viniculture et fabrication du vin, arbres fruitiers, sans que, pour autant, les cultures vivrières soient totalement abandonnées. Il n'est pas possible de savoir si ce changement s'est produit ailleurs : il traduit, en tout état de cause, un essor de type nouveau.

Le triomphe du christianisme, aux dépens de l'hellénisme

Deux autres changements caractérisent la Syrie byzantine. Le premier est la diffusion du christianisme après la reconnaissance officielle puis le soutien déterminé qu'il reçoit d'une part en 313, d'autre part sous le règne de Théodose (378-395). Déjà implanté dans certaines agglomérations, il se répand dans les campagnes sous l'effet de l'action évangélique d'évêques et de moines. Dans de nombreuses villes, la persuasion de propagateurs éloquents suffit, les conversions étant en outre aidées par les faveurs accordées aux chrétiens et par les exclusions dont les païens sont l'objet de la part des empereurs dès Théodose Ier. Dans certains cas, évêques et moines lancent des expéditions punitives et destructrices contre les repères des démons, c'est-à-dire les sanctuaires païens. C'est à la fin du IVe siècle et durant tout le Ve siècle aussi que se développe le monachisme qui revêt, en Syrie, des formes tout à fait particulières. Les moines sont tout d'abord des ermites qui s'obligent à des privations, à des pratiques d'ascétisme et vivent dans la solitude ; dans les campagnes, ils acquièrent un grand prestige et exercent souvent un rôle de protecteurs des villageois contre les abus, notamment en matière fiscale, des autorités. Dans un second stade, ils se regroupent dans des monastères, pratiquant le cénobitisme, la vie en commun, sous l'autorité d'un higoumène qui veille à empêcher les excès qui exposeraient les novices aux tentations du diable. Un genre particulier d'ascétisme pratiqué en Syrie, mais qui fit de nombreux émules ailleurs, et pendant longtemps, est celui des stylites : installés sur de hautes colonnes, ils s'imposent des privations tout en prononçant des prières et des sermons. Le plus célèbre d'entre eux, saint Syméon, passe trente-six ans au sommet d'une colonne d'une vingtaine de mètres de hauteur, sur un éperon rocheux à proximité d'Alep ; après sa mort, l'empereur Zénon fait construire en son honneur un très vaste martyrion autour de la colonne qui l'a rendu célèbre.

Le second changement tient au fait que l'hellénisme, tout en gardant sa prééminence, revêt des aspects nouveaux. Les chrétiens reconnaissent l'apport positif de l'hellénisme mais tentent de le christianiser, en donnant aux représentations païennes un sens symbolique et en s'efforçant de replacer la philosophie païenne dans une perspective chrétienne. Une conséquence imprévue du triomphe du christianisme, toutefois, est la résurrection des anciennes cultures orientales. Le christianisme, en effet, n'accorde pas de valeur particulière au latin ni au grec, ni d'ailleurs à aucune autre langue ; sans disputer sa prédominance au grec, le syriaque connaît ainsi un renouveau comme langue de culture : conséquence grave, car le grec cesse, de ce fait même, de représenter le véhicule indispensable de la culture des élites.

À partir du milieu du VIe siècle, tous les malheurs semblent s'abattre sur la Syrie. Dès 527, les guerres des Perses contre l'empire reprennent. Bien qu'elles soient séparées par des trêves, elles constituent un danger constant et donnent lieu à des invasions accompagnées de prises de villes, de pillages et même de déportations : en 573, la prise d'Apamée est suivie de la déportation de 292 000 hommes en territoire perse. Au début du VIIe siècle, la Syrie est occupée par les Perses durant vingt-cinq ans ; s'accentuent alors les divergences qui opposent l'Église jacobite, fondée par Jacques Baradée sous Justinien, qui suit le credo monophysite, et l'Église chalcédonnienne. À la guerre et aux dissensions internes s'ajoutent les catastrophes naturelles, comme les tremblements de terre, les épidémies, avec la peste de 540, et les disettes consécutives à de mauvaises récoltes, dans un nouveau contexte économique marqué par la récession. C'est une Syrie épuisée et exsangue qui succombe devant les conquérants arabo-musulmans…

Georges Tate
Janvier 2002
 
Bibliographie
Byzance. L'Empire romain d'Orient Byzance. L'Empire romain d'Orient
Jean-Claude Cheynet
Armand Colin, Paris, 2001

La Syrie La Syrie
Philippe Rondot
Que sais-je ?
PUF, Paris, 3e édition 1998

Les campagnes de Syrie du Nord du IIe au VIIe siècles. Un exemple d'expansion démographique et économique à la fin de l'Antiquité Les campagnes de Syrie du Nord du IIe au VIIe siècles. Un exemple d'expansion démographique et économique à la fin de l'Antiquité
Georges Tate
Un exemple d'expansion démographique et économique à la fin de l'Antiquité
Geuthner, Paris, 1992

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