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La principauté de Novgorod et Alexandre Nevski
Kristjan Toomaspoeg
Maître de conférence aux universités de Palerme et de Lecce

Le voyageur qui se rend à Novgorod de nos jours pourrait bien s'étonner de trouver des témoignages d'un passé riche et glorieux dans cette petite ville située aux confins de la région de Saint-Pétersbourg, dans un endroit marécageux, régulièrement inondé par le fleuve et entouré de terres peu habitées et inhospitalières. Et pourtant, c'est ici qu'il trouvera les plus beaux monuments de la Russie ancienne, antérieurs à l'unification moscovite des XVe et XVIe siècles. Nous avons demandé à Kristjan Toomaspoeg de nous faire découvrir les grandes heures de cette ville marchande, « république princière » qui s'enorgueillit d'être la patrie d'Alexandre Nevski.

Un carrefour culturel et commercial

L'histoire écrite de la Russie commence à Novgorod : d'après la Chronique de Nestor, en 862, les habitants du lieu, soucieux de maintenir l'ordre sur leurs terres, transmirent celles-ci à un groupe de Scandinaves, une de ces bandes de fils cadets, de bannis, d'aventuriers et de chercheurs de fortune qui, dans l'Europe occidentale, furent connues sous le nom de Normands et, dans l'Europe orientale, d'abord comme les Rus puis comme les Variags ou Varègues. Le chef de ces Rus, Riurik, sera connu comme le premier prince de Novgorod et le premier représentant de la dynastie qui règnera pendant plusieurs siècles sur tous les territoires de l'actuelle Russie occidentale.

Les Scandinaves de Riurik ne firent que s'arrêter au bord d'une route empruntée depuis longtemps. En effet, Novgorod jouissait au Moyen Âge d'une excellente position géopolitique au carrefour d'une grande voie qui venait de l'Europe occidentale et de la Scandinavie et se continuait vers la route de la Soie et l'Orient – par la Volga – et d'une autre qui allait vers la mer Noire et l'Empire byzantin – par le Dniepr. Le site de Novgorod, sur le Volchov, près de la rive septentrionale du lac Ilmen, fut un lieu de rencontres pour les voyageurs provenant de l'ouest, du sud et de l'est.

Le « désordre » qui motivait l'offre du pouvoir à Riurik est facile à expliquer à la lumière de la composition ethnique de l'actuelle Russie nord-occidentale. Pendant tout le Moyen Âge, cette zone n'eut pas un peuplement homogène et fut divisée entre divers groupes de Finno-ougriens, de Slaves orientaux et de Baltes. La tâche de Riurik fut de permettre à ces cultures de coexister le plus pacifiquement possible.

L'expansion territoriale

Novgorod était le premier noyau d'une nouvelle civilisation dont l'expansion allait être rapide au cours des IXe et Xe siècles. Les Rus, qui finirent par donner leur nom au peuple entier qu'ils dominaient, se déplacèrent vers l'est et vers le sud, en créant de nouvelles principautés et en fixant les bases d'une dynastie solide. Au Xe siècle, ils parvinrent à regrouper les nombreuses principautés – il y en aura une douzaine au début du XIIIe siècle – dans un État dont la capitale était Kiev, autre carrefour commercial sur le Dniepr. Dans ce cadre, le prince Vladimir Ier accepta en 988 la religion chrétienne et les polythéismes païens furent remplacés dans la Grande Principauté de Kiev par l'orthodoxie byzantine.

La ville de Novgorod fut l'une des parties les plus évoluées de la Russie et seule Kiev lui fut supérieure tant en nombre d'habitants, qu'en monuments et en créations artistiques et artisanales. Les fouilles archéologiques démontrent que la ville fut, en substance, une création du Xe siècle, lorsque cinq villages au nord du lac Ilmen – ceux qui s'étaient soumis à Riurik – furent réunis à l'intérieur d'une enceinte fortifiée. Novgorod continua à jouer un rôle politique essentiel après la création de la Grande Principauté de Kiev et, lorsque les autres principautés furent confiées à des branches indépendantes de la dynastie des Riurikides, les princes de Kiev déléguèrent le plus souvent à Novgorod leurs propres fils : cela à partir de Vladimir Ier de Kiev (980-1015) dont les fils Vycheslav et Jaroslav le Sage furent successivement princes de Novgorod.

En raison des nécessités du commerce extérieur et de la croissance démographique de la ville, Novgorod mena durant le XIe siècle une intense politique de colonisation et d'élargissement de son arrière-pays. Cette politique concerna, au début surtout, les terres situées au nord et à l'est de la ville, dans une région qui allait jusqu'aux rivages du lac Onega et de la mer Blanche et, à l'est, jusqu'à l'Oural. Ces zones, habitées par des Finno-ougriens, furent alors soumises au tribut par Novgorod, non sans difficultés : en 1079, le prince Gleb Sviatoslavich fut ainsi massacré par les tribus du Nord.

Un riche centre d'affaires

Dans le même temps, Novgorod restait le noyau du commerce russe. Il va de soi que cela favorisa le développement structurel de la ville et l'installation de nombreux marchands étrangers. Jusqu'au XIIe siècle, le « monopole » du commerce européen avec Novgorod appartint aux Scandinaves qui possédaient dans la ville un entrepôt avec l'église de Saint-Olaf, avant de céder la place aux Allemands qui résidaient dans l'entrepôt de Peterhof. Cette présence est un prélude au développement qui voit, à partir de la fin du XIIIe siècle au moins, l'installation dans la ville d'un comptoir de la puissante ligue commerciale de la Hanse. Le commerce de Novgorod ne consistait pas uniquement dans le transit mais aussi dans la vente d'une production propre : d'une part, les produits qu'offraient les forêts marécageuses de l'arrière-pays et, de l'autre, les objets d'art fabriqués par l'artisanat local dont on peut souligner l'intensité, la perfection et l'originalité. On importait de l'Occident des tissus, des produits artisanaux et, surtout, de l'argent, métal qui faisait défaut à Novgorod.

La ville se divisait en deux parties, séparées par le Volchov. D'une part, la citadelle ou kremlin, avec la cathédrale de Sainte-Sophie et toutes les principales institutions locales. La cathédrale, qui était au début un édifice en bois, fut réédifiée en pierres entre 1045 et 1050 ; elle présente des caractéristiques originales d'une architecture qui mélange le nordique au byzantin, avec ses coupoles ornées qui surmontent d'austères murs blancs. D'autre part, la ville commerciale, avec la place du marché et les entrepôts des marchands. Comme le démontrent bien les fouilles archéologiques, la vie des habitants de Novgorod se déroula sous le signe d'une lutte permanente contre l'eau : les rues étaient couvertes de planches en bois, les maisons, qui se trouvaient à l'intérieur de cours closes, quelquefois rehaussées.

La « république princière »

À partir du début du XIIe siècle au moins, les cinq quartiers de Novgorod – qui rappellent les cinq villages primitifs – sont gérés par des assemblées et possèdent, outre leur territoire, une partie du territoire extra-urbain. À la tête de la ville se trouve le veče de Novgorod, l'assemblée de tous les pères de famille libres, convoquée par la fameuse « cloche de veče », symbole de l'autonomie urbaine. Un officier exécutif, le posadnik, et ses assistants prennent leurs ordres de l'assemblée. En outre, un rôle très important est joué par l'évêque de Novgorod, surtout à partir de 1165 lorsque la ville devient le siège d'un archevêché. Il est évident que cette forme du gouvernement autonome pouvait difficilement se soumettre à l'autorité d'un prince.

En effet, en 1136 un conflit éclata et « les hommes de Novgorod montrèrent au prince Vsevolod la route [en disant] : nous ne te voulons pas, va où tu veux. Et il alla auprès de son père en Russie ». À partir de cette date, Novgorod eut le droit de choisir son prince et le pouvoir de celui-ci fut sévèrement limité : il lui fut même interdit de posséder des terres et des immeubles dans la principauté et de participer au commerce de la ville. Ainsi se forma définitivement le cadre d'un gouvernement fondé sur le veče et sur un « conseil des notables » où participent, outre l'archevêque, le posadnik, les autres fonctionnaires et des nobles propriétaires de terres, les boiars. Le prince n'avait en réalité que deux fonctions : celle du représentant diplomatique de la ville et du chef de l'armée pendant les expéditions militaires, l'armée régulière étant dirigée par le posadnik. En réalité, le pouvoir du prince dépendait de ses qualités personnelles et de ses capacités d'homme d'État.

Alexandre Nevski : de la réalité historique…

Au XIIIe siècle, Novgorod était devenue une principauté territoriale puissante, alors que le pouvoir central du Kiev n'était plus que symbolique. Son expansion commençait à se heurter aux intérêts de ses voisins : d'abord les principautés russes dans l'est, puis ses voisins occidentaux. Les Suédois tout comme les Novgorodiens cherchaient à dominer les terres finno-ougriennes au nord-est du golfe de Finlande. En juillet 1240, le jeune prince Alexandre Jaroslavich emporta contre les Suédois la bataille de la Néva, d'où lui vint son surnom de « Nevski ». Ce conflit interrompit un lien politique traditionnel entre les Scandinaves et les Russes : au siècle précédent, de nombreux princes et princesses de Novgorod et de Kiev avaient conclu des mariages avec des membres de familles royales de Suède, Norvège et Danemark.

Dans le même temps, les terres situées entre la Baltique et la Russie nord-occidentale virent au XIIIe siècle la naissance de nouveaux États. Le premier d'entre eux, le Grand Duché de Lituanie, dont le territoire, à l'époque du prince Mindaugas (1238-1263) allait jusqu'à la mer Noire, fut quelquefois pour Novgorod un ennemi à combattre – en 1245, Nevski participe à cette lutte –, mais souvent aussi un allié contre un second ennemi, l'Ordre Teutonique. Les chevaliers Teutoniques ne s'installèrent dans la région qu'en 1237 lorsqu'ils reprirent les structures du petit ordre des Porte-Glaives, détruit par les Lituaniens. Toutefois, dès 1240, ils effectuèrent une expédition dans les marges de la principauté de Novgorod, en occupant la ville de Pskov et en fortifiant quelques sites, au sud et au nord du lac Peipus. Le grand prince de Kiev, Jaroslav, envoya sur place ses fils Andrei et Alexandre – Nevski – qui reprirent Pskov. En avril 1242, Nevski, en conclusion d'une expédition de pillage dans l'Estonie actuelle, battit les Teutoniques dans la fameuse « Bataille de la Glace » sur la rive du lac Peipus.

Au moment où le prince Alexandre Nevski entre en scène à la frontière occidentale de Novgorod, le destin de la Russie est déjà joué sur les champs de bataille de l'est : entre 1237 et 1240, les Mongols du khan Batu ont envahi le pays et Kiev est tombée dans leurs mains en décembre 1240. Après la conquête, les territoires de la Russie firent partie d'un grand empire, dit de la Horde d'or, dont la capitale était Saraï, sur le cours inférieur de Volga. Les envahisseurs ne s'intéressèrent à la Russie qu'en fonction des impôts et redevances qu'elle pouvait leur verser et établirent dans ce but une fiscalité très rigide, accompagnée d'un recensement de la population. Les historiens, qui pendant longtemps virent dans la domination mongole – qui ne sera brisée qu'en 1380 dans les champs de Kulikovo – un cumul d'horreur et de violence, soulignent aujourd'hui le caractère unificateur de cette domination qui permit de mettre fin à l'éparpillement étatique de la Russie médiévale et prépara le terrain pour l'expansion de l'État moscovite. En particulier, l'Église orthodoxe russe put, grâce à l'unification du pays et à la tolérance religieuse des Mongols, étendre librement son influence dans toute la Russie et en Orient. Cette situation générait de la part des orthodoxes une attitude favorable aux Mongols qui est caractéristique de l'œuvre du métropolite Cyril II.

…à l'hagiographie et à la légende

Cyril, homme de l'alliance mongole, fut aussi le biographe d'Alexandre Nevski : en effet, cette biographie fut rédigée au début des années 1280 sur la base des informations fournies par le métropolite ; si, aujourd'hui, Alexandre est devenu une légende, c'est en grande partie en raison des éloges qu'exprima Cyril à propos d'un prince avec qui il partageait l'idée d'un rapprochement avec la Horde d'or. Alexandre était né en 1219, fils de ce Jaroslav Vsevolodich à qui les Mongols concéderont en 1243 le titre de grand-prince de Kiev – le siège du grand-prince se déplaça bientôt à Vladimir – et le pouvoir sur toute la Russie. Longtemps dans l'ombre de son père et de son frère Andrei, le jeune homme ne trouva une marge d'activité qu'en se faisant élire, plusieurs fois, prince de Novgorod : il était en fait un prince-mercenaire, vite élu et vite chassé de la ville. Il faut redonner leur exacte mesure à ses premiers faits d'armes, relatés par la biographie de Cyril : lorsque le jeune homme bat les Suédois en 1240, il ne s'agit que d'une escarmouche parmi tant d'autres et la bataille de Glace de 1242 est depuis longtemps considérée par les historiens comme un petit conflit armé, exalté jusqu'à l'exagération par ses successeurs.

Alexandre Nevski reçut en 1252, après la mort de son père, le titre de grand-prince de Vladimir. Cette position était due à la faveur du khan avec qui Nevski fut en contact permanent. Toutes ses démarches politiques, jusqu'à sa mort en 1263, s'expliquent à la lumière de la politique voulue par la Horde d'or. Novgorod fut l'une des premières principautés à subir les conséquences de l'alliance mongole. Durant la conquête, elle ne fut pas assiégée par l'ennemi mais fut par la suite soumise à une taxation qu'elle refusa de payer. Ainsi, en 1257, Nevski, arrivé sur place, punit les habitants de Novgorod et en 1259, pour les mêmes motifs, assiégea la ville avec une armée de Mongols.

La légende d'Alexandre Nevski qui se développa ultérieurement et qui insiste sur un épisode isolé de sa vie, sa lutte contre les chevaliers Teutoniques, masque en réalité l'essentiel de ses activités. Pour Cyril II en effet, Alexandre Nevski fut tout d'abord un héros car la politique d'alliance avec le khan qu'il préconisait rendait possible l'expansion de l'orthodoxie. Plus tard, à une époque où l'on rejeta avec horreur l'invasion mongole et l'époque de la Horde d'or, ceux qui voulurent continuer à honorer Alexandre Nevski, devenu un saint de l'Église russe, durent trouver d'autres symboles pour perpétuer son culte et firent alors du prince un défenseur de la chrétienté orientale contre les envahisseurs occidentaux.

Après la mort d'Alexandre, Novgorod retrouva sa liberté : en 1265, le frère de Nevski, Jaroslav, dut de nouveau accepter la suprématie de la ville sur le prince. La ville, bientôt entrée dans le circuit de la Ligue hanséatique, prospéra jusqu'à la conquête moscovite de la seconde moitié du XVe siècle.

Kristjan Toomaspoeg
Septembre 2002
 
Bibliographie
Histoire de la Russie : des origines à 1996 Histoire de la Russie : des origines à 1996
Nicholas Valentine Riasanovsky et André Berelowitch
Bouquins
Robert Laffont, Paris, 1997

Le Moyen-Âge russe Le Moyen-Âge russe
A. Eck
Mouton, La Haye, 1968

Chronique dite "de Nestor" traduite sur le texte slavon-russe avec introduction et commentaire critique Chronique dite "de Nestor" traduite sur le texte slavon-russe avec introduction et commentaire critique
Louis Leger
Publications de l'École des langues orientales vivantes (II série, 13)
Louis Leger, Paris, 1884

Medieval Russia, 980-1584 Medieval Russia, 980-1584
Janet Martin
Cambridge University Press, 1995

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